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Gustave CLAUDIN

Le Gaulois, 24 novembre 1890

Inauguration du monument de Flaubert
(De notre correspondant local)


Rouen, 23 novembre.


Rouen est en fête depuis deux jours, tout entier à Gustave Flaubert.

Hier, première représentation de Salammbô au théâtre des Arts.

Aujourd’hui, inauguration du monument à la mémoire de l’auteur de Madame Bovary.

Quand nous disons « Rouen tout entier », nous nous trompons, et il y a même peut-être, dans l’abstention d’enthousiasme chez le gros public, chez la foule qui crée la popularité passagère des hommes, une sorte d’hommage délicat rendu à celui que l’on avait surnommé ici l’Ermite de Croisset. Un ermite qui haïssait la banalité bourgeoise et se souciait fort peu, par conséquent, de lui plaire.

À Rouen, comme partout ailleurs en ce moment, il n’est pas de cérémonie sans que le long cortège des sociétés les plus diverses ne s’étende derrière les autorités. Armand Carrel avait vu s’aligner au pied de sa statue jusqu’à des gymnastes et des bataillons scolaires. Rien de pareil pour Flaubert.

Pas de manifestation populaire, pas de défilé, pas de bruit. Quelque chose de sobre, de correct, d’imposant néanmoins, dans sa forme particulière. On pourrait comparer le programme de cette fête à un menu composé par des délicats pour un raffiné.

Et quels délicats, ceux en tête desquels se trouvent Guy de Maupassant, de Goncourt, Charles Lapierre, du Nouvelliste de Rouen, les trois intimes de Flaubert, du « Grand Flau », comme ils l’appelaient !

Peu nombreux étaient donc ceux qui se pressaient aujourd’hui, à deux heures, devant le monument de Chapu, pour assister à son inauguration. À part les personnages officiels, les délégués de quelques sociétés savantes du chef-lieu, les amis de Flaubert, ceux qui ont conservé pour l’œuvre une admiration si justement méritée et pour l’homme un souvenir toujours cher, à part enfin les représentants de la presse parisienne et rouennaise, on distinguait peut-être une centaine de curieux, de ces gens qui s’en voudraient de ne pas assister à toute cérémonie locale, quelle qu’elle soit.

Le temps, d’ailleurs, n’était guère favorable ; il fallait s’y attendre. On ne peut inaugurer un monument, à Rouen, sans pluie. La population de la ville appelle cela le « Baptême des grands hommes ». Corneille, Boieldieu, Louis Bouilhet ont ainsi été baptisés. Le ciel classique de Rouen ne s’est pas rasséréné pour Flaubert.

La musique militaire seule prêtait son concours à la cérémonie, et, quand l’œuvre de Chapu apparaît à la lumière, les discours commencent.

Un mot seulement sur ce monument, que M. de Fourcaud a fort bien jugé dans le Gaulois.

S’il y a dans l’exécution de l’œuvre tout ce qu’on pouvait attendre d’un talent comme celui de Chapu, il y a, en revanche, une certaine banalité dans le sujet lui-même. Combien surannée cette allégorie de la Vérité inscrivant un nom sur le livre de l’immortalité ? Le médaillon de Flaubert apparaissant à travers les branches d’un laurier est admirablement traité.

Trois discours sont prononcés. Le premier par Edmond de Goncourt.

En voici le texte :

Messieurs,

Après notre grand Balzac, le père et le maître à nous tous, Flaubert a été l’inventeur d’une réalité peut-être aussi intense que celle de son prédécesseur, et incontestablement plus artiste, d’une réalité qu’on dirait obtenue par un objectif perfectionné, d’une réalité qu’on pourrait définir du d’après nature rigoureux, rendu par la prose d’un poète.

Et pour les êtres, dont Flaubert a peuplé le monde de ses livres, ce monde fictif à l’apparence réelle, l’auteur s’est trouvé posséder cette faculté créatrice donnée seulement à quelques-uns, la faculté de les créer, ces êtres, un peu à l’instar de Dieu.

Oui, de laisser après lui des hommes et des femmes qui ne seront plus pour les vivants du siècle à venir des personnages de livres, mais bien véritablement des morts, qui auraient laissé d’eux une trace matérielle sur la terre.

Et il me semble qu’un jour, en ce cimetière aux portes de la ville, où notre ami repose, quelque lecteur, encore sous l’hallucination attendrie et pieuse de sa lecture, cherchera distraitement dans les environs de la tombe de l’illustre écrivain… la pierre de Mme Bovary.

Dans le roman, Flaubert n’a pas été seulement un peintre de la contemporanéité, il a été un résurrectionniste à la façon de Carlyle et de Michelet, du vieux monde des sociétés barbares, des civilisations disparues, des humanités mortes.

Il nous a fait revivre Carthage et la fille d’Hamilcar, la Thébaïde et son ermite, l’Europe moyenâgeuse et son Julien l’Hospitalier. Il nous a montré, grâce à son admirable talent descriptif, des localités, des perspectives, des paysages, des milieux, que, sans son évocation magique, nous ne connaîtrions pas.

Mais permettez-moi d’aimer surtout, avec tout le monde, le talent de Flaubert : Madame Bovary, dans cette monographie de génie de l’adultère bourgeois, dans le livre absolu, que l’auteur, jusqu’à la fin de la littérature, n’aura laissé à refaire à personne.

Puis, je veux m’arrêter ici un moment sur ce merveilleux récit, sur cette étude apitoyée d’une humble âme de peuple, qui a pour titre : Un cœur simple. Messieurs, dans votre Normandie, au fond de ces antiques armoires, qui sont la réserve du linge et de ce qu’a de précieux le pauvre monde de chez vous, quelquefois vos pêcheurs, vos paysans, sur les panneaux intérieurs de ces armoires, d’une maladroite écriture, tracée par des doigts gourds, mentionnent un naufrage, une grêle, une mort d’enfant, une vingtaine de grands et de petits événements : l’histoire d’une misérable existence. Cet envers de leurs armoires, c’est l’ingénu Livre de raison de ces pauvres hères. Or, messieurs, en lisant Un cœur simple, j’ai comme la sensation de lire une histoire qui a pris à ces tablettes de vieux chêne la naïveté et la touchante simplesse de ce qu’ont écrit dessus votre paysan et votre pêcheur.

Maintenant qu’il est mort, mon pauvre grand Flaubert, on est en train de lui accorder du génie autant que sa mémoire peut en vouloir ; mais sait-on, à l’heure présente, que de son vivant, la critique mettait une certaine résistance à lui accorder même du talent ; que dis-je ? résistance ! Cette vie, remplie de chefs-d’œuvre, lui mérita quoi ? la négation, l’insulte, le crucifiement moral. Ah ! il y aurait un beau livre à faire de toutes les erreurs et de toutes les injustices de la critique, depuis Balzac jusqu’à Flaubert. Je me rappelle un article où un journaliste politique affirmait que la prose de Flaubert déshonorait le règne de Napoléon III, et je me rappelle encore un article de journal littéraire, où on lui reprochait un style épileptique.

Vous savez maintenant ce que cette épithète contenait d’empoisonnement pour l’homme auquel elle était adressée. Eh bien ! sous ces attaques et plus tard dans le silence un peu voulu qui a suivi, renfonçant en lui l’amertume de sa carrière et n’en faisant rien rejaillir sur les autres, Flaubert est resté bon, sans fiel pour les heureux de la littérature, ayant toujours son affectueux rire d’enfant et toujours cherchant chez les confrères ce qui était à louer, et apportant à nos heures de découragement littéraire la parole qui remonte, qui relève, qui soulève : cette parole d’une intelligence amie dont nous avons un si grand besoin dans les hauts et dans les bas de notre dur métier. N’est-ce pas, Daudet ? n’est-ce pas Zola ? N’est-ce pas, Maupassant ? qu’il était bien ainsi notre ami et que vous ne lui avez connu de mauvais sentiments que contre la grosse bêtise.

Oui, il était foncièrement bon, Flaubert, et il pratiqua, je dirais toutes les vertus bourgeoises, si je ne craignais de chagriner son ombre avec ce mot, sacrifiant un jour sa fortune et son bien-être à des intérêts et à des affections de famille, avec une simplicité et une discrétion dont il y a peu d’exemples.

Enfin, messieurs, en ce temps où l’argent menace d’industrialiser l’art et la littérature, toujours, toujours, et même en la perte de sa fortune, Flaubert résiste aux tentations, aux sollicitations de cet argent, et il est peut-être un des derniers de cette vieille génération de désintéressés travailleurs, ne consentant à fabriquer que des livres d’un puissant labeur et d’une grande dépense cérébrale, des livres satisfaisant absolument leur goût d’art, des livres d’une mauvaise vente, payés par un peu de gloire posthume.

Messieurs,

Cette gloire, pour la consacrer, pour la propager, pour la répandre, pour lui donner en quelque sorte une matérialité qui la fasse perceptible pour tous ses concitoyens, des amis de l’homme, des admirateurs de son talent ont chargé M. Chapu, le sculpteur de tant de statues et de bustes célèbres, de la confection de ce haut-relief en marbre que vous avez sous les yeux. Ce monument, où le statuaire a apporté, dans la sculpture de la puissante tête du romancier, dans l’élégante allégorie dans la Vérité prête à écrire son nom sur le livre d’Immortalité, toute son habileté, tout son talent, ce monument d’art, le comité de souscription l’offre, par mon intermédiaire, à la ville de Rouen et le remet aux mains de son maître.

Après M. de Goncourt, M. Félix, conseiller à la cour, prend la parole au nom de l’Académie de Rouen, dont il est le secrétaire. Nous en extrayons le passage suivant sur le Flaubert intime :

L’homme jugé sur de menteuses apparences et qu’on a dépeint comme un misanthrope chagrin et bourru, s’ingéniait à voiler, comme par une coquetterie pudique, de cette enveloppe facile à soulever, une sensibilité qui, sous l’excitation d’une vive émotion, l’entraînait parfois à verser des larmes, une humeur dont la mélancolie habituelle cédait sans effort à une joyeuse provocation pour s’effacer devant une gaieté dont l’expansion communicative s’épanouissait en un sourire, un cœur ouvert aux sentiments délicats et aux nobles aspirations, comme la moins inhabile aux calculs de l’égoïsme, s’ouvrant largement pour les sacrifices imposés par l’affection.

Le maire de Rouen, M. Leteurtre, a prononcé, en dernier lieu, pour recevoir le monument qu’on offrait à la Ville, un discours, dont voici la péroraison :

Il appartient à d’autres de célébrer mieux que je ne saurais le faire le génie de Flaubert ; mais je ne veux pas terminer sans vous répéter ceci : Si vous avez pensé que Flaubert n’aimait pas sa ville natale, n’en croyez rien. Si on vous a dit que Rouen n’aimait pas Flaubert, ne le croyez pas davantage.

C’est pour cela que la ville de Rouen rend avec joie à son illustre enfant un hommage mille fois mérité, et que notre cité, déjà si fière d’être la patrie du grand Corneille, s’enorgueillit encore d’être le coin de terre où Gustave Flaubert naquit.

FRAIGNEAU

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Gustave Flaubert intime


Gustave Flaubert était une nature très originale.

Après avoir beaucoup voyagé et être allé en Afrique rôder sur les ruines de Carthage avant d’écrire sa Salammbô, puis en Égypte, en Palestine et à Jérusalem pour écrire Hérodiade [sic] et la Tentation de saint Antoine, il revint habiter la jolie maison que possédait sa mère à Croisset, aux portes de Rouen. Il passait six mois à Rouen et six mois à Paris.

C’est à Rouen qu’il écrivit le roman de Madame Bovary, publié dans la Revue de Paris, alors dirigée par Maxime du Camp, Laurent Pichat et Louis Ulbach. Ce fut aussi là qu’il acheva Salammbô.

Flaubert était un peu comme M. de Buffon. Il écrivait avec des manchettes. Dans son cabinet de travail, il était vêtu d’une robe de chambre, à grands ramages, et chaussé de très élégantes pantoufles de velours noir. C’était un noctambule qui veillait presque jusqu’au jour. L’été, à Croisset, il restait souvent des semaines entières sans descendre dans son jardin. Sur sa table de travail il y avait des petites pipes de terre, dont le fourneau n’était pas plus grand qu’un dé à coudre. Il fumait une pipe par heure. Il avait horreur des plumes de fer et ne se servait que de plumes d’oies. Il y en avait vingt ou trente placées dans une grande sébile en laque.

Bien qu’il fût aux portes de la ville, il venait rarement à Rouen. Il n’y venait que pour voir son frère, Achille Flaubert, chirurgien de grand talent ; puis pour voir M. Charles Lapierre, directeur du Nouvelliste de Rouen ; Gustave Claudin, alors journaliste à Rouen, et Louis Bouilhet, l’illustre poète bibliothécaire de la ville.

Mais, de temps en temps, pendant l’été, des amis intimes venaient de Paris, passer quelques jours avec lui. Parmi eux brillaient au premier rang Théophile Gautier, Paul de Saint-Victor, Edmond et Jules de Goncourt, Ernest Feydeau, le comte d’Ormoys [sic pour d’Osmoy], Xavier Aubryet. Alors la maison était en liesse. Tous ces brillants écrivains se conduisaient en écoliers en vacances.

Flaubert donnait un libre cours au côté gamin de son caractère. Après le dîner, il lisait tout haut les Oraisons funèbres de Bossuet, avec la voix tantôt de M. Prudhomme, tantôt de Grassot, qu’il savait imiter dans la perfection. Cet exercice le mettait dans une hilarité profonde qui le délassait de ses austères études. Ses compagnons partageaient son hilarité. Quand ses invités étaient partis Flaubert se remettait au travail et se plongeait dans tous les livres graves qu’il devait consulter pour écrire sa Tentation de saint Antoine et Salammbô.

Sa vie à Paris ressemblait beaucoup à celle de Croisset. Il travaillait, mais ne sortait pas tous les jours. Mais là il voyait plus souvent ses amis et allait un peu dans le monde, où il était très demandé. Il était assidu du salon de la princesse Mathilde et de ceux de beaucoup de belles dames qui étaient ravies de causer avec lui.

Il habita successivement un appartement boulevard du Temple, dépendant de la maison de laquelle Fieschi tira sur le roi Louis-Philippe, puis le parc Monceau, et enfin le faubourg Saint-Honoré.

Chaque dimanche, un petit cénacle se réunissait chez lui. On voyait là Edmond et Jules de Goncourt, Alphonse et Ernest Daudet, Zola, Catulle Mendès, Aubryet, Champfleury et, de temps en temps, Théophile Gautier, Saint-Victor et Mario Uchard.

Le parquet fit un procès au roman de Madame Bovary. Flaubert dut paraître en justice, ce qui l’affligea beaucoup. Il fut attaqué d’une façon très violente par M. Pinard, alors procureur général. Mais il fut très habilement défendu par son compatriote, Me Senard, qui le fit acquitter. Cette victoire lui causa une grande joie.

Il était très lié avec Sainte-Beuve et faillit se fâcher avec lui à propos de Salammbô. Sainte-Beuve trouvant excessive la description que Flaubert avait faite du massacre des Mercenaires de Carthage, lui reprocha de cultiver le cruel. Flaubert se fâcha tout rouge et fit observer à son contradicteur qu’il avait puisé tous ses détails dans un livre qui reste de l’historien Polybe. Sainte-Beuve fut obligé de faire amende honorable et de reconnaître que Flaubert n’avait pas été trop loin. Ils se réconcilièrent.

Parmi les amis qui venaient le visiter à Croisset, il ne faut pas oublier George Sand. Elle venait le voir pendant une foire célèbre à Rouen qu’on appelle la Saint-Romain, et qui dure six semaines. Tous les soirs, Flaubert et George Sand s’en allaient visiter les baraques de cette foire et écoutaient avec curiosité les boniments de ces montreurs de fauves.

Dans les dernières années de sa vie, Flaubert avait perdu sa santé et sa fortune. Il partageait son amitié entre Guy de Maupassant auquel il reconnaissait une part de son talent littéraire, et Charles Lapierre, directeur, comme je l’ai dit, du Nouvelliste de Rouen, et vice-président de la commission du monument élevé à sa mémoire.

En réalité, Flaubert était très doux de caractère. Malgré ses sorties, il n’en voulait pas du tout aux bourgeois et vivait comme eux, donnant, pour se distraire, des leçons d’histoire à sa nièce et se pâmant d’admiration devant les Géorgiques de Virgile, qu’il lisait sans cesse.

Gustave CLAUDIN



[Document découvert par Marlo Johnston, saisi par Olivier Leroy, novembre 2012.]


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