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[Gustave Flaubert et Jeanne de Tourbey]

L’Intermédiaire des chercheurs et curieux, 15 février 1934, colonnes 947 à 952

Pierre Dufay

Trouvailles et Curiosités


Gustave Flaubert et Mme de Loynes. – Comme beaucoup, je partage le goût de M. Bergeret pour les catalogues. Je les lis, les dépouille et les conserve : ils ne constituent pas seulement un délassement et une distraction instructifs, mais une documentation sans égale et un instrument de travail auquel on a souvent recours. On ne peut s’occuper de la période romantique par exemple, sans avoir sous la main les catalogues Noilly (1886) et Parran (1921). En quelques minutes, ils vous renseignent sans sortir de son cabinet et vous évitent une séance à la Bibliothèque Nationale, accueillante certes : mais que de temps perdu pour une référence que vous fournit un catalogue à peine entr’ouvert ! M. Maurice Escoffier, qui vient de publier, à la librairie Giraud-Badin, son très remarquable Catalogue d’une Bibliothèque représentant le mouvement romantique (1788-1850), sur lequel je compte revenir, a droit à la gratitude de tous les chercheurs et de tous les curieux : la Chronologie du Romantisme (j’emprunte avec intention ce titre à M. René Bray), est définitivement établie, et de main de maître.

L’intérêt des catalogues redouble, à dire vrai, quand il s’agit d’autographes, grâce aux larges extraits qu’ils en donnent souvent. Des lettres de Baudelaire, qui avaient échappé à toutes les recherches, d’autres de Flaubert qu’avait écartées Mme Franklin Grout, ou qui ne lui avaient pas été communiquées, éclairent d’un jour nouveau leurs figures si attachantes ; ainsi se trouvent complétées les lumineuses recherches de M. René Dumesnil, qui, on le pense, n’a eu garde de négliger cette importante source d’informations, et de M. Gérard-Gailly sur la vie sentimentale du romancier.

Sans doute, il y eut Mme Maurice Schlésinger, l’Unique passion de Flaubert, Louise Colet, la trop connue, Eulalie Foucaud de Lenglade, cette passade de huit jours à Marseille et, roman d’une nuit, qui devait cristalliser dans la mémoire du romancier Kutchiuk Hanem (la petite princesse), l’aimée d’Esnèh, dont le seul nom suffisait à évoquer la jalousie de Louise Colet, et dont le souvenir permane, dans Salammbô, dans Hérodias, peut-être même dans L’Éducation sentimentale.

Toutefois, une autre liaison réchauffa d’une tendresse de femme la solitude de Flaubert et sut se prolonger, secret si bien gardé que les historiographes même de Mme de Loynes à commencer par Arthur Meyer, n’en ont point parlé. Le directeur du Gaulois, l’homme de tous les snobismes – et des gaffes aussi –, indiscret par profession, s’est borné à signaler à plusieurs reprises, Flaubert, le « conquérant », comme un des habitués, une des « idoles », du salon de la Dame aux violettes. Sans doute ignorait-il qu’un lien plus tendre et déjà ancien les unissait : sans quoi c’eût été de sa part une discrétion hors de ses habitudes.

Il a fallu que la succession Franklin Grout, et d’autres dispersassent les plus chers souvenirs de Flaubert et de Mme de Loynes, leurs archives, pour que la vérité apparût et permît de connaître une amitié amoureuse qui se poursuivit durant plus de vingt ans. Ce sont là, autres que ceux pénétrés et décrits par Henri Rochefort, de « Petits Mystères de l’Hôtel des ventes ».

De Paris, où il était depuis la mi-novembre, non sans avoir reçu, du 29 octobre au 3 novembre, la visite des Goncourt à Croisset, Gustave Flaubert écrivait, le 5 décembre 1863, à sa nièce Caroline :

J’ai, hier, dîné avec un ami des dames Vasse, qui connaissait leur naufrage par Mme Jacques. C’est le docteur Cabarus (sic). À ce dîner chez Mme de Tourbey, nous étions très peu de monde : Sainte-Beuve, Girardin, Darimont le député, Cabarus et le préfet de la Corse, lequel n’était pas à la hauteur. Le Prince m’appelle maintenant « son cher ami ». La bienveillance qu’il me témoigne a pour cause je crois (ainsi que celle de sa sœur), la certitude où il est que je ne lui demanderai rien, ni une croix, ni un bureau de tabac.

Mme Franklin Grout publia la lettre en 1906, joignant au nom de Mme de Tourbey, qui, pour la première fois apparaissait sous la plume de Flaubert, une annotation insuffisante : « Très connue par ses relations dans le monde littéraire et politique » et dans la seconde édition, celle de Conard, prêtant au prince Napoléon (c’était là son prénom) celui de son père Jérôme, l’ancien roi de Westphalie.

C’était ne pas prévoir que dans une troisième édition, également chez Conard, elle insérerait plus tard une lettre de Flaubert laissant entrevoir la vérité.

Elle était, d’ailleurs, bien simple : à la suite de sa rupture définitive avec Louise Colet, survenue en 1855, Gustave Flaubert avait, depuis 1857, trouvé une douce et durable consolation auprès de Marie-Anne Détourbey (Jeanne de Tourbey dans le monde galant), la future Mme de Loynes. Leur liaison avait précédé ou suivi de près la publication de Madame Bovary, car, à l’exemplaire de Mme de Loynes, quand il passa en vente, vingt ans après sa mort, était joint ce billet :

Il ne suffit pas que vous soyez belle comme une étoile, il faut que vous soyez bonne comme un ange ! Merci mille fois. On vous adore. Quelle indulgence vous avez. À vous.

G. Flaubert.

[Note : Pour ces lettres, se reporter au Gustave Flaubert, l’homme et l’œuvre, de M. René Dumesnil (Paris, Desclée de Brouwer et Cie, 1932, in-8) qui en fournissent le texte.]

Née à Reims, d’une mère « épinceteuse », le 18 janvier 1837, Marie-Anne Détourbay, dont nous ne reproduirons pas à nouveau l’acte de naissance [Note : Cf. Intermédiaire, XCVII, 369], avait alors vingt ans. En pleine jeunesse, elle était radieusement belle et les Goncourt, si facilement malveillants, ne purent, deux ans plus tard, la lorgner sans l’admirer, assise dans une loge d’avant-scène de la Porte-Saint-Martin, « admirable dans sa pose de royale nonchalance ». Elle avait seize ans de moins que Flaubert : en vérité, cela le changeait des onze hivers que Louise Colet comptait de plus que lui. Avec cela intelligente et fine : Sainte-Beuve, que ce jeu avait amusé, l’avait initiée aux choses de la littérature ; elle les comprenait et les admirait, par-dessus tout le génie de Flaubert, mais se serait bien gardée, elle, de l’empoisonner de conseils maladroits.

Cherchant un peu d’amitié l’un et l’autre, ils avaient trouvé mieux et cette amitié survécut aux « minutes heureuse », aux années tristes, à la ruine, aux épreuves et aux déceptions.

En 1858 – et non en 1860, comme l’indique à tort Mme Commanville – faut-il ne pas ajouter plus de foi à ses Souvenirs qu’à ses annotations ? s’étant rendu en Afrique pour se documenter pour son roman de Carthage (c’était Salammbô, dont le titre n’était pas encore trouvé), de Tunis, le 15 mai 1858, Gustave Flaubert adressa à son amie cette admirable lettre d’amour, dont on chercherait vainement le texte dans la Correspondance. Du fait d’héritiers pressés de faire argent de tout, la salle des ventes peut souvent paraître une profanation, elle a pourtant du bon, quand elle apporte aux dévots du grand écrivain, l’aimant comme s’ils l’avaient connu, une telle manne.

Ce n’est pas pour tenir ma promesse que je vous écris, chère et belle voisine, mais parce que je pense à vous presque continuellement. Et je n’ai que cela à vous dire. Je le jure par vos beaux yeux. Dans huit jours, je repars. Comme mon cœur battra en tirant votre sonnette !
Comment va l’humeur ? Si vous saviez comme je pense à votre appartement qui vous contient et jusqu’aux meubles qui vous entourent ! N’avez-vous pas depuis mon départ senti, quelquefois, comme un souffle qui passait sur vous ? C’était quelque chose de moi qui, s’échappant de mon cœur, traversait l’espace, invisiblement, et arrivait jusque là-bas ! J’ai vécu depuis cinq semaines avec ce souvenir, qui est un désir aussi. Votre image m’a tenu compagnie dans la solitude, incessamment. J’ai entendu votre voix à travers le bruit des flots, et votre charmant visage voltige autour de moi, sur les haies de nopals, à l’ombre des palmiers et dans l’horizon des montagnes. Il me semble que j’ai emporté de votre chère personne une sorte d’émanation qui me pénètre… Quand je veux rêver à Carthage, c’est la rue de Vendôme qui se représente…
Et je me croyais pourtant revenu de tout cela ! Quel orgueil ! Le cœur est comme les palmiers, il repousse à mesure qu’il se dépouille…
Je n’ai eu aucune aventure ni tragique, ni amoureuse… J’ai vu ce matin au palais du bey, tous les dignitaires de la Régence baiser la grosse patte de cet homme. J’en connais deux autres que je lui préfère… Laissez-moi les prendre et les couvrir de baisers… À vous ! À vous…

Gve.

Et cette amitié – pour ne pas employer un autre mot, dont on abuse – dura, sans que jamais il y ait eu défection, d’une part ou de l’autre, jusqu’à la mort de Flaubert. En mars 1933, lors d’une des nombreuses ventes auxquelles donna lieu la succession Franklin Grout, un catalogue de M. Georges Andrieux, à la fin d’une lettre du philologue Baudry, le camarade de Flaubert au lycée de Rouen demeuré son ami, signale, datant de 1867, ce post-scriptum :

J’oubliais de vous dire que j’ai vu chez Sainte-Beuve une dame, la Tourbet, qui a beaucoup parlé de vous… Elle paraît vous adorer… conclut F. Baudry que l’oncle Beuve a présenté à la dame comme un « intime ami de Flaubert ».

Ce « la Tourbet », qu’il eût fallu laisser à Edmond de Goncourt, est malheureux et dut médiocrement réjouir Flaubert, car, lui aussi était fidèle à une affection vieille déjà de dix ans.

En 1876, quand M. de Loynes poursuivit en cour de Rome l’annulation d’un mariage (inexistant devant la loi française, aucun acte civil n’ayant précédé la cérémonie religieuse) les encouragements de Flaubert vieilli prirent une forme très tendre :

Pauvre chère belle, si au moins je pouvais faire quelque chose pour vous ? Écrivez-moi longuement. Épanchez-vous dans le cœur de votre vieux Gustave qui vous aime…

La formule ne changera pas. Flaubert malade, désemparé, s’étant volontairement ruiné pour éviter la faillite au mari de sa nièce, qui, avec les droits d’auteur de son oncle, se fera construire, à Antibes, la villa Tanit, n’a connu qu’un seul bon jour, en cette année 1879, maintenant à son automne : le matin où il est allé déjeuner, au Parc des Princes, avec son amie de plus de vingt ans. En octobre, huit mois avant que, dans la matinée du 8 mai 1880, le terrassât une hémorragie, il écrivait à Mme de Loynes :

Quels yeux, comme vous étiez jolie ! Et pendant deux heures, je vous ai follement aimée comme si j’avais eu dix-huit ans. D’ailleurs, je vous aime toujours, adorable créature que vous êtes…

Qu’on parle, après cela, de l’impassibilité de Gustave Flaubert !… Comme celle de Théophile Gautier, elle appartient à la légende.


[En ligne sur le site Gallica :
https ://gallica.bnf.fr/ark :/12148/bpt6k734545/f480.item]


[Document saisi par Olivier Leroy, février 2021.]


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