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Transcrire un chapitre de Madame Bovary
 
[chapitre 6 de la première partie]
   
            
Pour ma thèse, j’ai limité ma recherche à la genèse des lectures d’Emma Bovary, c’est-à-dire au chapitre 6 de la première partie, qui occupe six pages dans notre édition de référence, celle de Claudine Gothot-Mersch en Garnier. Six pages, c'est peu, mais tout le dossier manuscrit de ce chapitre comprend au total 81 folios. Dans la continuité des études, j’ai la chance de pouvoir bénéficier des résultats des recherches antérieures car les plans et les scénarios, la première phase de la rédaction du roman, ont été intégralement transcrits par M. Yvan Leclerc ; j’ai pu donc accéder rapidement aux 7 folios qui sont en rapport avec le chapitre 6 ainsi qu’à leur transcription. Et grâce au classement exhaustif des manuscrits de ce roman par Marie Durel, j’ai pu  repérer tout de suite 10 folios du manuscrit définitif, 8 folios du manuscrit du copiste, et 56 folios de brouillons, c'est-à-dire 74 folios en tout à déchiffrer et à transcrire.

          Au moment où j’ai entamé cette tâche, je ne connaissais pas grande chose à la transcription. Je n’avais comme exemple que celle des plans et scénarios de M. Leclerc, qui donne une reproduction très proche à l’original. Je me suis décidé à faire la même chose, et j’ai appris plus tard qu’on appelle cette méthode la transcription diplomatique, dont le principe est de respecter au plus près la disposition originale du manuscrit. Une page de manuscrit produit une page de transcription ; et au sein de chaque page, la localisation des différents éléments textuels est scrupuleusement respectée. Il est à ajouter qu’à ce moment-là, je ne savais pas grande chose non plus dans le domaine de l’informatique, donc pour présenter les pages transcrites, j’ai choisi le logiciel que je connais le mieux, celui du traitement de texte " Microsoft Word ".

          Puisqu’il me semblait plus efficace d’entamer le travail par le manuscrit le plus proche du texte final, j’ai donc pris le parcours à l’envers de la création du roman : en parlant du manuscrit du copiste et en remontant vers les brouillons, via le manuscrit autographe définitif. Je me permets donc de les présenter en respectant cet ordre.

          Commençons par le manuscrit du copiste [f° 55]. Il s’agit ici de l’état quasi-final de l’œuvre, le plus près du texte imprimé livré au public. L’écriture de ce document génétique qui évidemment n’est pas celle de Flaubert, est parfaitement lisible et facile à déchiffrer. Néanmoins, le texte porte encore des traces de travail de la main de Flaubert lui-même. Dans le cas de cette page, on trouve le découpage du chapitre 6 ainsi que des suppressions de mots et quelques modifications de ponctuations. Le manuscrit comme celui-ci ne demande pas beaucoup de temps à transcrire ; et en voici la transcription [Transcription du f° 55].

          Reculons maintenant d'un cran au stade qui précède, le manuscrit autographe définitif [f° 71]. La question qui se pose tout de suite, à moi ainsi qu’aux autres : " C’est ça, le définitif ? " Mais oui, c’est bien ça, le manuscrit définitif de Madame Bovary. C’est la dernière reprise du texte par l’auteur, et pourtant on y rencontre encore des corrections, des flèches, des suppressions ainsi que des adjonctions interlinéaires et marginales. De larges ratures à l'encre rendent les parties supprimées moins lisibles que dans les brouillons. J’ai eu tort d’avoir cru possible de retrouver ici les mots ou les phrases plus facilement grâce à leur proximité avec la version finale. Il m’a fallu remonter parfois à deux ou trois états précédents dans les brouillons pour pouvoir deviner ce qui est barré, et toujours avec incertitude. Prenons un exemple, pour la rature épaisse comme celle-ci [Rature la plus épaisse au milieu du f° 71], j’ai mis dans la transcription [Transcription du f° 71] ces termes : " où on leur servit à souper dans… ", encadrés par des astérisques pour signaler mon incertitude. D’où viennent ces termes, alors ? Ils viennent du brouillon qui précède [f° 133].

          A propos des brouillons dont vous avez un sous les yeux, si le nombre de folios ne présente pas un obstacle majeur au travail, le caractère spécifique des brouillons flaubertiens peut être considéré comme décourageant. Pourtant, après quelque temps de familiarisation avec les graphies et la localisation de différents éléments textuels de Flaubert, j’ai trouvé que je n’ai pas rencontré autant de difficultés que prévues pour déchiffrer une page manuscrite. En revanche, il m'a fallu beaucoup plus de temps que prévu pour la mise en page et la mise en forme de la page transcrite disposée au plus près de l'originale. Bref, j’ai passé presqu’une journée entière pour aboutir à une  page   transcrite comme celle-ci [Transcription du f° 133].

          Il n’est pas facile de présenter en quelques minutes les brouillons de Flaubert, mais pour vous en donner une idée, sachez que dans un feuillet manuscrit, on trouve en général le corps du texte, occupant 70-75% d’espace sur la partie droite de la page. On trouve dans cette partie les lignes principales de premier jet et les interlignes où figurent les corrections de détails. S’il agit de corrections plus importantes c’est dans la marge à gauche, en haut ou en bas de page qu'on les trouve, avec encore la possibilité de corrections interlinéaires.

          Pour présenter les pages transcrites, j’ai gardé toujours à l’esprit les critères de la méthode diplomatique, et fait comme mes prédécesseurs en matière de transcription. C’est-à-dire que les graphies de Flaubert sont toujours respectées : la ponctuation, les majuscules, les minuscules, les lapsus ainsi que les fautes d’orthographe et les abréviations. En revanche, les accents sont restitués pour assurer la lisibilité du texte, alors que Flaubert ne les utilise guère. Par ailleurs, on est obligé de redresser inévitablement les textes tête-bêche qui se trouvent sur certains folios, comme celui-ci  [Texte tête-bêche en bas du f° 133].

          A propos des corrections et des formats, les ajouts interlinéaires et marginaux sont représentés en caractères plus petits et d’une autre couleur, ceci afin de faciliter la lecture des réécritures, sinon les lignes principales et les adjonctions interlinéaires auraient tendance à se confondre. Les mots raturés sont barrés d’un simple trait. Et lorsque Flaubert supprime d’un seul coup une partie d’un paragraphe, un paragraphe entier ou une page entière, les zones ainsi biffées sont transcrites sur un fond coloré. Les traits sont également reproduits, mais pour que le texte soit lisible, le nombre de traits n’est pas toujours le même sur la transcription et sur le feuillet manuscrit. Les autres traits qui relient les uns aux autres certains mots ou certains passages plus étendus sont également reproduits et ces renvois demeurent à leur place dans l’espace de la page. La surcharge est proposée dans la continuité linéaire : les lettres surchargées se trouvent barrées devant une barre oblique et à droite de cette barre, celles qui surchargent, toujours plus petites et d’une autre couleur, par exemple " qui portait/ant …". Les mots illisibles sont remplacés par [illis.] mais ils occupent toujours leur place avec une dimension proche de leur longueur originale. Les termes pour lesquels la lecture est conjecturale sont encadrés par des astérisques. En tout cas, ce que j’ai trouvé le plus compliqué et ce qui a demandé le plus de temps à réaliser, c’est de bien localiser tous les ajouts interlinéaires exactement à leur place, ce qui est indispensable pour la compréhension du texte. Et le folio le plus difficile à transcrire est celui-ci [f° 157 v°]. Et en voici la transcription : [Transcription du f° 157 v°].

          Pourtant, puisque la transcription de mon corpus vise non seulement à rendre possible une analyse génétique ultérieure, mais aussi à s’intégrer dans le projet de l’édition hypertexte, des problèmes techniques se posent, notamment pour présenter la transcription sur l’écran de l’ordinateur. Le premier problème, dont je me suis rendue compte, malheureusement assez tard, après avoir fait pas mal de transcriptions, c’est que les fichiers de nature " .doc " comme les miens ne sont pas compatibles avec la version hypertextuelle visée de ce projet, sauf si on les transforme en fichiers de nature image " .pdf ". Mais le format PDF ne nous accordera pas non plus de résultat satisfaisant, surtout parce qu’il ne favorisera pas la recherche des mots pour la consultation ultérieure, ce qui est l’un des objectifs de notre version hypertextuelle. Il nous faut donc convertir toute ma transcription en fichiers HTML, ce qui a été fait par Danielle Girard. Il est à noter ici que les transcriptions qui figureront sur notre site projet sont le résultat du travail de deux transcripteurs, pas de moi seule. De toute façon, j’ai appris que cette conversion de fichiers nous pose encore d’autres problèmes. Par exemple, les ajouts en interligne ne se retrouvent plus à leur place, dans la largeur de la page. On est obligé d’enlever tous les traits de renvois parce qu’ils bougent en tous sens à chaque fois qu'on ouvre la page sur l’écran. Quand on fait le tirage papier de la page transcrite, ce que certains chercheurs préféreront faire pour leur travail, il arrive quelquefois que le fond coloré ne sort pas. Et certainement, sur une imprimante en noir et blanc, les couleurs différentes des caractères ne se distinguent plus. Voilà quelques exemples des difficultés que nous rencontrons, et il y en a encore beaucoup d’autres. Ce qui exigera de toute l’équipe un important effort de réflexion pour les résoudre, surtout quand on a en face de soi presque 5000 folios manuscrits à transcrire.

          En tout cas, je voudrais terminer mon intervention en vous disant que faire la transcription des manuscrits de Flaubert, est pour moi un plaisir, un loisir plus exactement, car je m’y amuse beaucoup. Ça me fait donc un grand honneur et un immense plaisir de participer à cette entreprise collective. Je voudrais remercier toute l’équipe, et notamment mon directeur de thèse qui m’a offert cette occasion, et je tiens à remercier plus particulièrement le Conseil régional Haute-Normandie qui m’accorde une bourse doctorale, ce qui était inimaginable pour une étudiante étrangère comme moi, et ce qui fait de moi aujourd’hui une citoyenne normande comme vous. Je ferai donc de mon mieux pour mener à bien ce projet ainsi que ma thèse, qui sont tous les deux prévus à voir leur jour en l’an 2006. Merci.

[Communication du samedi 18 octobre 2003, Rouen.]
 

 
Nitiwadee Srihong
(Centre Flaubert)