Synoptique
 Texte pour l'étude
Emma et les autres

Ce texte rassemble des éléments empruntés à tous les brouillons.
Tel quel, il n'a jamais existé.

Pour retrouver la progression de l'écriture, il faut se reporter aux manuscrits. Les passages entre crochets indiquent les modifications faites dans les brouillons.

        

L'enfance d'Emma aux Bertaux

        Elle essaya, comme Paul, de semer des graines dans le jardin pour voir pousser des arbres. Elle enfouit en terre sans en rien dire un noyau de pêcher d'où rien ne sortit l'année suivante et elle ne put même retrouver la place où elle l'avait [caché] planté quand, désespérée, elle fouilla le trou.
        Un jour d'été qu'il faisait chaud, elle alla vers l'abreuvoir aux vaches sous la pompe. La pierre carrée, usée, suintait un peu par les angles. Elle était vieille et on voyait de la mousse poussée au fond. Le soleil frappait sur l'eau froide immobile qui semblait alors d'argent fluide entre ses parois vertes. Alors, comme Virginie à la fontaine pendant les nuits, elle voulut s'y baigner. Ses bas étaient même défaits, et assise sur le bord elle entrait déjà ses jambes dans l'eau quand sa mère arriva tout à coup en courant, lui flanqua deux [calottes] soufflets sur les joues et la fit rentrer à la maison.

      [Il y avait dans le voisinage] Les dimanches, les jours de fête, elle jouait quelquefois avec le fils du [charron] charpentier leur voisin, un gamin [de deux ans plus âgé qu'elle/ du même âge qu'elle] et qui s'appelait Isidore. Que n'était-ce Paul ! Il était de six mois plus âgé qu'elle, mais, craintif et tout lourdaud, Isidore n'osait pas seulement grimper [sur la couverture des bâtiments] sur le toit de la bouillerie pour cueillir des iris. Ce n'est pas lui d'ailleurs, qui l'eût portée sur son dos à travers les torrents ! car jaloux de tout ce qu'elle avait, il se précipitait même comme un vorace sur ses tartines de compotes. Alors pour l'éviter elle s'enfuyait, car [elle courait comme une petite biche/ chat/ chevreau] elle était vive comme un petit chevreau.

        Quand elle eut 13 ans à peu près son père l'amena lui-même [à Rouen] à la ville pour la mettre en pension au couvent. On descendit un soir dans [un cabaret] une auberge du quartier Saint-Gervais. On leur servit [au dessert - au dîner] à souper [dans des assiettes de porcelaine brune - de faïence] dans des assiettes peintes qui représentaient l'histoire de Mlle de La Vallière. On la voyait sur l'une d'elle avec une grande robe à queue qui traînait sur les pavés et les cheveux frisés, embrassant d'une main un crucifix tandis qu'elle repoussait de l'autre Louis XIV, qui s'avançait le chapeau bas.
        Au bas des assiettes les explications légendaires de chaque scène avaient dix lignes, et étaient d'une fine écriture fine [interrompue de raies brunes - brisée] coupée çà et là [par le tranchant - la coupure] par l'égratignure des couteaux. Elles glorifiaient toutes les forces de la Religion et les pompes de la Cour, les délicatesses du coeur.

Accès aux manuscrits des paragraphes 1 et 2



 

Les débuts au couvent

        Loin de s'ennuyer les premiers jours qu'elle fut au couvent comme on l'eût cru, elle s'amusa de cette vie nouvelle qui se passait pour elle toute assise, loin du bruit et dans des occupations douces. Elle se plut dans les sociétés des Bonnes Soeurs, femmes aux manières caressantes qui, de temps à autre pour la distraire, l'amuser, la conduisaient dans la chapelle où l'on pénétrait du réfectoire par un long corridor.
        Elle se fit aimer par elles, car déjà un peu sérieuse pour son âge, et naturellement habile de ses doigts, quoique distraite à la classe, elle fut bientôt la plus forte de ses camarades, elle excella bientôt dans tous les petits travaux d'aiguille où personne jusqu'à présent ne l'avait jamais exercée. Comme ses parents ne venaient jamais la voir, elle restait, plus que toutes les autres, toute entière sous l'influence de ses maîtresses. On lui fit faire sa première communion. Elle jouait moins que les petites filles de la ville à des jeux bruyants pendant les récréations ; elle aimait mieux rester assise à faire la petite dame ce qui lui valut l'estime de ses maîtresses et la jalousie de ses camarades. D'autant plus qu'étant la plus âgée, c'est elle qui comprenait le mieux le catéchisme, répondait pour les autres et à qui le Vicaire adressait les questions les plus difficiles.
        Vivant maintenant loin du bruit en des occupations douces, sans jamais sortir à la tiède [température] atmosphère de l'étude, parmi ces femmes au teint blanc qui portaient au pli de leurs jupons bleus de longs chapelets de buis à croix de cuivre, [elle s'assoupit doucement dans l'atmosphère] elle s'abandonna doucement aux langueurs mystiques qui s'exhalent du parfum théologique des fleurs d'autel, de la fraîcheur de l'eau bénite des grands bénitiers et du [flamboiement] rayonnement des cierges.

        Au lieu de suivre l'office elle regardait dans son livre de messe les petites vignettes pieuses [encadrées] bordées d'azur qui servent de signets. Elle [chérissait] aimait l'agneau [fatigué] malade que le bon pasteur porte sur ses épaules, le Sacré Coeur, tout rouge, saignant, percé de flèches aiguës, et le pauvre Jésus qui tombe, en marchant, sous sa croix.
        Il lui semblait qu'il devait y avoir du bonheur à être martyre. Elle essaya une fois par [contrition - pénitence] mortification volontaire de rester tout un jour sans manger ; elle cherchait longtemps dans sa tête quelque voeu très difficile à accomplir. Quand sa première communion fut faite, elle eut un grand espoir de moins, sûre qu'elle était maintenant de n'avoir plus à attendre de la religion aucune sensation nouvelle, mais elle voulut la recommencer pourtant, à chaque fois le plaisir s'affaiblissait.

        Elle demandait souvent, se plaisait beaucoup à aller en confesse quoique la plupart du temps, quand elle était agenouillée, elle ne savait quoi trouver dans sa conscience. Souvent de peur d'être renvoyée trop tôt, elle inventait des petits péchés – et quels pauvres péchés c'était d'ailleurs ! : d'avoir ri pendant [les vêpres] la prière, de s'être moquée de la Supérieure, d'avoir fouillé le pupitre d'une camarade – tant elle aimait à rester là plus longtemps dans l'ombre, la tête baissée, à genoux, les mains jointes, la bouche collée contre la grille, [chuchotant tout bas les secrets de sa conscience] à écouter le chuchotement monotone du prêtre qui l'exhortait à l'amour de Dieu et lui disait toute sorte de mots bénis, d'exhortations encourageantes, en lui parlant d'une voix douce, pour elle seule, avec toutes sortes de caresses de langage.
        Les [comparaisons] allégories de fiancé, d'époux, d'amant céleste, et de mariage éternel, qu'elle entendait [qui reviennent] dans les sermons lui soulevaient quelquefois dans l'âme des douceurs inattendues et la rendaient dès lors toute attentive à quelque chose de faible et de lointain qui remuait au fond d'elle-même comme un galop de coursiers que l'on entend venir de l'horizon - comme une [source] fontaine cachée que l'on entend au fond des bois.

Accès aux manuscrits des paragraphes 3 et 4