Texte pour l'étude : compilation de tous les brouillons
 
 
L'éducation d'Emma
   
 

Ce texte rassemble des éléments empruntés à tous les brouillons.
Tel quel, il n'a jamais existé.

Pour retrouver la progression de l'écriture, il faut se reporter aux manuscrits.

 
   

  

     

Fin du chapitre 5 :

        Avant qu'elle se mariât, elle avait cru avoir de l'amour ; mais le bonheur qui aurait dû résulter de cet amour n'étant pas venu, il fallait qu'elle se fût trompée, songeait-elle. Et Emma cherchait à savoir ce que l'on entendait au juste dans la vie par les mots de félicité, de passion et d'ivresse, qui lui avaient paru si beaux dans les livres.
 

 
     

Première partie - chapitre 6

Accès aux manuscrits des paragraphes 1 et 2

        Comme elle avait pleuré à douze ans, en lisant Paul et Virginie ! comme elle avait rêvé dans son cœur d’enfant la belle fontaine au clair de lune, [la case] la jolie maisonnette de bambous sous les larges feuilles des lataniers, le nègre Domingo, le chien Fidèle, et surtout quelques fruits [rouges] laiteux se balançant [au bout d’arbres plus hauts que des clochers] mais surtout l’amitié [prévenante - caressante] douce de quelque [caressant] bon petit frère à cheveux noirs bouclés battant tout autour sur son col nu et qui grimpe dans des arbres pour vous dénicher des nids charmants au bout d’arbres plus hauts que des clochers ou qui court pieds-nus sur le sable, vous porte sur son dos et revient haletant avec un vent d’été dans ses cheveux bouclés.

 
     
        Ce n'était plus comme dans les contes de Fées, des dames à baguette d'or et en manteau de satin blanc, à couronnes d'or, habillées comme des soleils qui descendaient du ciel vers vous dans des nuages roses, et faisaient des carrosses avec des citrouilles, changeaient les prairies en pièces de satin, les citrouilles en carrosses, les groseilles en rubis, les cerises en topazes, secouaient des émeraudes aux branches des groseilliers, touchaient avec leur baguette les tulipes du [jardin] parterre qui [se mettaient aussitôt à tenir des discours aux petites filles comme des parents] les faisaient parler comme des personnes pour gronder les petites filles.
     
        Son cœur, ensuite, s'était [attendri] ému aux sensibilités, aux charités enfantines des livres du Second Âge qui peuplent les pages de cette littérature vertueuse et sont comme la fleur d'oranger qui parfume la littérature d'eau sucrée. (Morales en action, Exemples de la Jeunesse, Veillées du château, Jeunes marins célèbres et autres), tous pleins d'histoire de bienfaisance et de dévouements, personnages sensibles, actions d'éclat vertueuses : enfants, jeunes filles qui se sacrifient pour leurs mères, domestiques se sacrifiant pour leurs maîtres, jeunes et riches demoiselles faisant l'aumône à de vieux militaires invalides à la porte des châteaux, princesses de sang royal inconnues [qui visitent la chaumière des paysans] dans la chaumière d'un garde chasse, petits garçons qui se jettent dans les incendies, chiens du Mont-Saint-Bernard qui sauvent les voyageurs, Androclès, hommes qui pansent la patte des lions, orphelins ramassés sur la paille, enfants perdus, mères retrouvées.
 
     
        Elle lisait debout devant les carreaux, [la tranche du livre appuyée contre son sarrau] le livre appuyé sur la tranche contre le rebord de la fenêtre. Silencieuse, elle tournait les pages, de son petit doigt poissé de confiture, avec des soupirs qui soulevaient sa poitrine sous sa brassière de percale blanche.
 
     
        Peu à peu cependant, elle se détacha de ce merveilleux enfantin dont elle n'était plus la dupe : elle avait attendu la bonne marraine, cru à la mère Mi-Carême et à l'homme qui jette le sable. Mais insensiblement ces tendresses-là s'en allèrent et bientôt aussi, elle n'espéra plus de belle marraine à diadème d'or pour la venir consoler quand elle pleurait.
[Ainsi désillusionnée - désabusée] se désaffectionnant d'un merveilleux dont elle avait répété cent fois la banalité, parcouru cent fois le cercle restreint, elle abandonna alors les féeries innocentes qui ne suffisait plus à son imagination et dont sa raison souriait.
        Déjà secrètement tourmentée par une sympathie vague qui s'était [habituée] aiguisée à des tendresses vides, qui se nourrissait encore, tournait encore par habitude dans un cercle restreint des banalités insipides connues et qui cherchait de tous côtés où s'adresser, elle se sentait vide.
     

        Transportée sur les tropiques, c'est alors qu'elle entra par hasard comme en une serre chaude dans l'églogue des tropiques où se grisèrent de poésie, s'enivrèrent ensemble, ses appétits de tendresses, de sentiments et d'imagination. Elle se précipita toute entière, se rua avec avidité dans cette histoire d'amour, cette ardente idylle, avec toutes les caresses du sentiment naissant dans les splendeurs de la nature inconnue. Elle versa sur le livre ses premières larmes d'amour ; elle se colla le coeur dessus, s'enlaça dans les phrases tout autour, vécut dedans, s'incarna à ses héros, en aspira le souffle et voulut dormir entre les feuillets du livre. Le départ de Virginie lui ravagea le coeur ; elle se roula avec Paul dans les angoisses d'un déchirement profond. À la fin quand elle ne veut pas retirer ses habits, elle jeta le livre furieuse ; elle pleura tant qu'elle trempa les pages.

Comment le côté nature du livre s’en va, il n’en reste que le côté sentimental.

 
     
        Elle essaya, comme Paul, de semer des graines dans le jardin pour voir pousser des arbres. Elle enfouit en terre sans en rien dire un noyau de pêcher d'où rien ne sortit l'année suivante et elle ne put même retrouver la place où elle l'avait [caché] planté quand, désespérée, elle fouilla le trou.
        Un jour d'été qu'il faisait chaud, elle alla vers l'abreuvoir aux vaches sous la pompe. La pierre carrée, usée, suintait un peu par les angles. Elle était vieille et on voyait de la mousse poussée au fond. Le soleil frappait sur l'eau froide immobile qui semblait alors d'argent fluide entre ses parois vertes. Alors, comme Virginie à la fontaine pendant les nuits, elle voulut s'y baigner. Ses bas étaient même défaits, et assise sur le bord elle entrait déjà ses jambes dans l'eau quand sa mère arriva tout à coup en courant, lui flanqua deux [calottes] soufflets sur les joues et la fit rentrer à la maison.
     
       [Il y avait dans le voisinage] Les dimanches, les jours de fête, elle jouait quelquefois avec le fils du [charron] charpentier leur voisin, un gamin [de deux ans plus âgé qu'elle/ du même âge qu'elle] et qui s'appelait Isidore. Que n'était-ce Paul ! Il était de six mois plus âgé qu'elle mais craintif et tout lourdaud, Isidore n'osait pas seulement grimper [sur la couverture des bâtiments] sur le toit de la bouillerie pour cueillir des iris. Ce n'est pas lui d'ailleurs, qui l'eût portée sur son dos à travers les torrents ! Car jaloux de tout ce qu'elle avait, il se précipitait même comme un vorace sur ses tartines de compotes. Alors pour l'éviter elle s'enfuyait, car [elle courait comme une petite biche/ chat/ chevreau] elle était vive comme un petit chevreau.
 
     
     
        Quand elle eut 13 ans à peu près son père l'amena lui-même [à Rouen] à la ville pour la mettre en pension au couvent. On descendit un soir dans [un cabaret] une auberge du quartier Saint-Gervais. On leur servit [au dessert - au dîner] à souper [dans des assiettes de porcelaine brune - de faïence] dans des assiettes peintes qui représentaient l'histoire de Mlle de La Vallière. On la voyait sur l'une d'elle avec une grande robe à queue qui traînait sur les pavés et les cheveux frisés, embrassant d'une main un crucifix tandis qu'elle repoussait de l'autre Louis XIV, qui s'avançait le chapeau bas.
        Au bas des assiettes les explications légendaires de chaque scène avaient dix lignes, et étaient d'une fine écriture fine [interrompue de raies brunes - brisée] coupée çà et là [par le tranchant - la coupure] par l'égratignure des couteaux. Elles glorifiaient toutes les forces de la Religion et les pompes de la Cour, les délicatesses du coeur.
     
     

Accès aux manuscrits des paragraphes 3 et 4

        Loin de s'ennuyer les premiers jours qu'elle fut au couvent comme on l'eût cru, elle s'amusa de cette vie nouvelle qui se passait pour elle toute assise, loin du bruit et dans des occupations douces. Elle se plut dans les sociétés des Bonnes Soeurs, femmes aux manières caressantes qui, de temps à autre pour la distraire, l'amuser, la conduisaient dans la chapelle où l'on pénétrait du réfectoire par un long corridor.
        Elle se fit aimer par elles, car déjà un peu sérieuse pour son âge, et naturellement habile de ses doigts, quoique distraite à la classe, elle fut bientôt la plus forte de ses camarades, elle excella bientôt dans tous les petits travaux d'aiguille où personne jusqu'à présent ne l'avait jamais exercée. Comme ses parents ne venaient jamais la voir, elle restait, plus que toutes les autres, toute entière sous l'influence de ses maîtresses. On lui fit faire sa première communion. Elle jouait moins que les petites filles de la ville à des jeux bruyants pendant les récréations ; elle aimait mieux rester assise à faire la petite dame ce qui lui valut l'estime de ses maîtresses et la jalousie de ses camarades. D'autant plus qu'étant la plus âgée, c'est elle qui comprenait le mieux le catéchisme, répondait pour les autres et à qui le Vicaire adressait les questions les plus difficiles.
        Vivant maintenant loin du bruit en des occupations douces, sans jamais sortir à la tiède [température] atmosphère de l'étude, parmi ces femmes au teint blanc qui portaient au pli de leurs jupons bleus de longs chapelets de buis à croix de cuivre, [elle s'assoupit doucement dans l'atmosphère] elle s'abandonna doucement aux langueurs mystiques qui s'exhalent du parfum théologique des fleurs d'autel, de la fraîcheur de l'eau bénite des grands bénitiers et du [flamboiement] rayonnement des cierges.

     
        Au lieu de suivre l'office elle regardait dans son livre de messe les petites vignettes pieuses [encadrées] bordées d'azur qui servent de signets. Elle [chérissait] aimait l'agneau [fatigué] malade que le bon pasteur porte sur ses épaules, le Sacré Coeur, tout rouge, saignant, percé de flèches aiguës, et le pauvre Jésus qui tombe, en marchant, sous sa croix.
        Il lui semblait qu'il devait y avoir du bonheur à être martyre. Elle essaya une fois par [contrition - pénitence] mortification volontaire de rester tout un jour sans manger ; elle cherchait longtemps dans sa tête quelque voeu très difficile à accomplir. Quand sa première communion fut faite, elle eut un grand espoir de moins, sûre qu'elle était maintenant de n'avoir plus à attendre de la religion aucune sensation nouvelle, mais elle voulut la recommencer pourtant, à chaque fois le plaisir s'affaiblissait.
 
     

        Elle demandait souvent, se plaisait beaucoup à aller en confesse quoique la plupart du temps, quand elle était agenouillée, elle ne savait quoi trouver dans sa conscience. Souvent de peur d'être renvoyée trop tôt, elle inventait des petits péchés – et quels pauvres péchés c'était d'ailleurs ! : d'avoir ri pendant [les vêpres] la prière, de s'être moquée de la Supérieure, d'avoir fouillé le pupitre d'une camarade – tant elle aimait à rester là plus longtemps dans l'ombre, la tête baissée, à genoux, les mains jointes, la bouche collée contre la grille, [chuchotant tout bas les secrets de sa conscience] à écouter le chuchotement monotone du prêtre qui l'exhortait à l'amour de Dieu et lui disait toute sorte de mots bénis, d'exhortations encourageantes, en lui parlant d'une voix douce, pour elle seule, avec toutes sortes de caresses de langage.
        Les [comparaisons] allégories de fiancé, d'époux, d'amant céleste, et de mariage éternel, qu'elle entendait [qui reviennent] dans les sermons lui soulevaient quelquefois dans l'âme des douceurs inattendues et la rendaient dès lors toute attentive à quelque chose de faible et de lointain qui remuait au fond d'elle-même comme un galop de coursiers que l'on entend venir de l'horizon - comme une [source] fontaine cachée que l'on entend au fond des bois.
 

 

     
Accès aux manuscrits du paragraphe 5

        Tous les soirs, dans la grande étude, avant la prière, une des soeurs faisait une lecture religieuse. C'était ordinairement, dans la semaine, quelque résumé de l'Histoire Sainte, les oraisons de Bossuet, le petit Carême de Massillon, ou les conférences de l'abbé Frayssinous et les dimanches seulement, par récréation, des passages du Génie du Christianisme.
        [Comme elle écoutait dans ce temps-là, comme elle s'éprit de la mélodie/lamentation] Comme elle écouta, les premières fois, la déclamation sonore des mélancolies [humaines/du cœur] romantiques [errant / vagabondant], éplorées, assises sur des tombes/ruines, se lamentant à tous les échos de la nature, répétant leur complainte à tous les échos de la terre, du monde et de l'Eternité !

     
        Les yeux au plafond, les coudes sur son pupitre et [tout en contemplant] tout en regardant brûler la mèche du quinquet, elle rêva les chapelles gothiques abandonnées, les infortunes des reines, les ruines dans les bois, [les voyages des hirondelles] les migrations d'oiseaux dans les nuages, des grèves désertes, des lacs, des tempêtes, des ouragans, des tombeaux/mausolées fameux/illustres cachés sous la verdure et des tombes au clair de lune, silencieuses sous les lierres.
        Elles étaient rangées des deux côtés de la chaire, le dos appuyé contre leurs pupitres et regardant brûler les deux quinquets pendant que la voix de la lectrice continuait sans s'arrêter, régulière et monotone comme une machine. Les [arbres] tilleuls du jardin / de la cour bruissaient, frémissaient doucement, remuaient au vent, agitaient leur feuillage contre la vitre de la classe. Personne ne marchait plus dans la rue, en bas sous les fenêtres. Tout le quartier d'alentour dormait, et les horloges des églises voisines / d'alentour à distances inégales répétaient l'une après l'autre, dans le silence, la sonnerie des mêmes heures, couvrant de leur timbre inégal la voix de la bonne sœur, avec le bruit lointain de quelque fiacre attardé qui roulait encore sur les boulevards.
        Si, comme beaucoup d'autres de ses amis, en venant au monde, ses yeux se fussent ouverts dans une ville avec des toits pour horizon, devant une cour pavée de trois pas de large, et qu'elle eût passé toute son enfance dans quelqu'arrière boutique obscure dans quelque rue d'un quartier trafiquant/marchand, ne voyant le soleil qu'aux jours de fête par des lucarnes des greniers, et sans savoir ce que c'était que la campagne, c'est alors sans doute qu'elle eût été éblouie par les splendeurs de la nature et que s'ouvrant aux dilatations intimes de la Poésie du sentiment, [elle eût aspiré - elle se fût éprise] elle eût accepté bien mieux la poésie de la nature, elle se fut abandonnée à ces envahissements lyriques de la nature, poésie [qui ne vous arrive] qui ne se communique à la jeunesse que par la traduction des écrivains.
        Elle eût aspiré sans doute à la Nature dont le sens lui arrivait par ce langage musical, mais elle savait trop bien ce que c'était que la campagne et que les belles phrases qu'on dit dessus ne lui ressemblent guère ; cet embellissement du trivial lui semblait faux et elle se rejeta sur le sentiment, dégagé de mise en scène.. Et les phrases, quelque belles qu'elles fussent, ne la remuaient pas.
Mais plus une peinture était vraie, juste et désintéressée dans son but, moins elle lui semblait belle/intéressante. Qu'avait-elle à faire de retrouver [la campagne] dans ce qu'elle cherchait comme extraordinaire ?
        Elle savait par coeur la rosée matinale sur l'herbe, le bruit/ le bêlement des brebis/ moutons, la vue des blés, les laitages et les charrues, et l'odeur des laiteries. Elle rejetait à peu près comme incompréhensible sur le compte de l'art et du style de l'écrivain le sentiment/l'émotion qui en résultait, tout le charme qu'on disait y être.
Habituée aux aspects calmes de la vie, elle se tournait au contraire, comme à son insu, par curiosité naïvement naturellement [vers des dramatiques, impétueux, mouvementés] vers les accidentés. Ainsi si la mer lui semblait belle, c'est à cause des tempêtes qui la soulevait, quand elle pensait aux montagnes c'est parce qu'il y avait dedans des précipices à faire trembler [et la verdure des arbres ne lui faisaient plaisir que quand elle ombrageait] et elle estimait que les arbres n'avaient de quelconque signification que groupés/clairsemés parmi les ruines pour indiquer ainsi le néant des hommes / des choses humaines en présence/devant la force de la Providence.

        L'humeur moins tournée vers les images que vers les sentiments, elle faisait ainsi naïvement dans tout un choix personnel, à son usage, dans un but de coeur presque pratique. Pour la satisfaire il fallait qu'elle pût retirer des choses une sorte de profit personnel et instinctivement elle rejetait comme inutile, tout ce qui ne contribuait par aussitôt à la consommation immédiate de son cœur, étant en effet après tout de tempérament plus sentimental qu'artistique, cherchant des Passions/émotions et non des tableaux, une volupté et non des idées.

 

 

[Ce fichier sera complété au fur et à mesure de la mise en ligne des manuscrits.]