Jacques-Bénigne Bossuet
     

Jacques-Bénigne Bossuet

 

Évêque de Meaux

(1627-1704)

       
     
      À l'époque de la Restauration, en 1819, 1825, 1826, etc. fleurissent les éditions de textes religieux, « choix des meilleurs morceaux à l'usage des collèges et des maisons d'éducation ».
Bossuet, Massillon, l'abbé Frayssinous, Chateaubriand – auteurs que Flaubert énumère dans le folio 138 – figurent dans ces anthologies. Les deux premiers, sans doute trop éloignés des préoccupations d'Emma, seront rapidement éliminés.
      L'article qui suit est extrait du Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle de Pierre Larousse. Il ne prétend pas à l'objectivité et reflète les idées de l'époque de sa publication, vers 1875.
       
     

Enfance et formation

        Bossuet est le plus grand orateur sacré des temps modernes. Il est né à Dijon le 27 septembre 1627, mort à Paris le 12 avril 1704. Il était issu d'une famille de robe dont les membres occupaient des sièges dans les parlements de Dijon et de Metz. Il étudia chez les jésuites, qui devinèrent son génie naissant et tentèrent de l'attacher à leur compagnie. Mais sa famille, partageant peut-être les préventions parlementaires contre la société, ou jugeant qu'une nature aussi impétueuse ne pourrait prendre librement son essor sous une règle qui imposait le sacrifice de la personnalité humaine, l'arracha en quelque sorte aux sollicitations dont il était l'objet et l'envoya faire sa philosophie à Paris.
        Encore enfant, la majesté de la Bible avait éveillé l'instinct de son génie. Ses maîtres le surprirent un jour inondant de ses larmes les feuillets du livre sacré, et nourrissant son âme et son esprit de cette poésie et de cette éloquence qu'il ne devait plus oublier. C'est en effet l'Ancien Testament plus que l'Évangile qui détermina dans la suite les formes de sa pensée, et il se complaisait plus tard à rappeler cette impression de son enfance et l'impulsion décisive qu'il en avait reçue. Il avait quinze ans lors de son arrivée à Paris. Le premier spectacle qui frappa ses yeux fut l'entrée du cardinal de Richelieu, porté mourant dans une litière, victorieux de ses ennemis, mais vaincu par la maladie, et traversant la capitale, dont les rues étaient tendues de chaînes, dans un appareil triomphal qui ressemblait à une pompe funèbre. Le contraste de cette magnificence et de cette misère l'émut profondément, et lui inspira pour la vanité des grandeurs humaines cette pitié dédaigneuse qu'il aime à faire contracter, dans les chefs-d'oeuvre de sa parole, avec son enthousiasme pour les grandeurs éternelles de Dieu et de la création.
        Il entra au collège de Navarre ; l'étude des classiques, la fréquentation de la haute société lettrée de Paris, disciplinèrent, en le tempérant, cet esprit qui débordait de la grandeur impétueuse des livres saints. L'éclat de ses thèses attira sur lui tous les yeux, et l'hôtel de Rambouillet voulut entendre cet adolescent de génie, qui, dans un sermon improvisé, fit pressentir tous les triomphes qui l'attendaient dans la carrière de l'éloquence sacrée. « On n'a jamais prêché ni si tôt ni si tard », écrivit à ce sujet le bel esprit Voiture, faisant allusion à l'âge de l'orateur et à l'heure avancée où le sermon avait été prononcé. On rapporte qu'à cette époque, Bossuet allait quelquefois voir représenter les chefs-d'oeuvre de Corneille, autant par admiration pour la mâle poésie du grand tragique que dans le désir de se former à la déclamation. […]

     

Vers le triomphe

        Bossuet, reçu docteur en Sorbonne et ordonné prêtre en 1652, passa quelque temps en retraite à Saint-Lazare, où l'influence évangélique de saint Vincent de Paul dut adoucir la sévérité impérieuse de son génie ; puis, résistant aux voix amies qui l'appelaient dans les chaires de Paris, et renonçant volontairement au titre de grand maître du collège de Navarre, qui lui était offert, il alla occuper un modeste canonicat à Metz, et se prépara par d'immenses travaux au rôle prépondérant qu'il était appelé à jouer dans l'histoire de l'Église au XVIIe siècle. Quelques brillants succès dans la controverse contre les protestants du diocèse de Metz, des missions et des conférences pour leur conversion, des écrits ayant le même but, occupèrent tous les instants qui n'étaient pas consacrés à l'étude des Pères de l'Église.
        Appelé quelquefois à Paris pour les affaires de son chapitre, il y prêcha souvent avec un grand succès, et jeta enfin les fondements de sa haute renommée d'orateur par ses prédications du carême de 1659, aux Minimes de la place Royale. Jamais la chaire française n'avait retenti de tels accents, et l'émotion fut immense dans le public, à la cour et dans l'Église. Louis XIV appela le prédicateur pour prêcher devant lui l'Avent de 1661, et, saisi d'un élan de sympathie bien rare dans cette âme hautaine, fit écrire au père de Bossuet pour le féliciter d'avoir un tel fils. Désormais l'orateur sacré poursuivit sa carrière, marchant de triomphe en triomphe, et, pendant une période de plus de dix années, répandant des torrents d'éloquence du haut des chaires de Paris et de la cour. On n'a recueilli qu'une partie des sermons qu'il prêcha à cette époque, et qui n'ont été publiés qu'en 1772  ; beaucoup même n'ont jamais été écrits ; quelques heures avant de monter en chaire, il se livrait à une profonde méditation, jetait quelques idées sur le papier, et s'abandonnait ensuite à la puissance de son inspiration. Jamais il ne répétait le même sermon deux fois. Quand il avait à traiter les mêmes sujets, il les envisageait sous de nouveaux points de vue.
        Nommé, en 1669, évêque de Condom, Bossuet se démit de ce siège (où il ne résida jamais) pour se consacrer tout entier à l'éducation du dauphin, dont le roi l'avait choisi comme précepteur en 1670. Il composa pour son royal élève le Discours sur l'histoire universelle, qu'on a justement nommé l'histoire du gouvernement de la Providence sur la terre, et qui est demeuré, avec les Oraisons funèbres, la plus populaire de ses oeuvres ; De la Connaissance de Dieu et de soi-même, application lumineuse des principes de Descartes ; et la Politique tirée des propres paroles de l'Écriture sainte, où il donne la théorie de la royauté absolue. On aperçoit le lien logique qui unit ces trois ouvrages, monuments impérissables de notre littérature, dont l'un contient la philosophie, l'autre l'histoire, et le dernier la politique. Ils formaient un ensemble qui se rattachait au plan général savamment combiné par Bossuet et Montausier pour l'éducation du jeune prince. [...]

     

Pour la révocation de l'Édit de Nantes

        Ses controverses contre les protestants sont demeurées célèbres dans l'histoire des polémiques religieuses. On assure qu'il se fit aimer de tous ceux qu'il a combattus, et que, s'il se montra sévère contre les doctrines, il était plein de mansuétude pour la personne des réformés, et qu'il se prononça hautement contre les mesures de rigueur. […] Mais, sur la question fondamentale de l'extirpation du protestantisme, il avait l'opinion inflexible, absolue, de tout l'épiscopat, de l'Église catholique entière, la même prétention à commander aux convictions d'autrui, à punir les dissidents, à opprimer les consciences.
        On connaît l'enthousiasme cruel qu'il fit éclater lors de la publication d'un édit funeste qui rappelle les temps de Décius et de Dioclétien, la révocation de l'édit de Nantes.

« Publions ce miracle de nos jours, » s'écrie-t-il dans l'oraison funèbre de Le Tellier ; « épanchons nos coeurs sur la piété de Louis ; poussons jusqu'au ciel nos acclamations, et disons à ce nouveau Constantin, à ce nouveau Théodose, à ce nouveau Marcien, à ce nouveau Charlemagne... vous avez affermi la foi, vous avez exterminé les hérétiques ; c'est le digne ouvrage de votre règne, c'en est le propre caractère. Par vous l'hérésie n'est plus : Dieu seul a pu faire cette merveille ! » […]

     

Une prodigieuse activité

        Malgré l'obligation où il était de séjourner à la cour, à cause de ses fonctions d'aumônier de la Dauphine, Bossuet faisait de fréquentes visites dans son diocèse, présidait des conférences d'ecclésiastiques, tenait un synode chaque année, parfois même prêchait dans sa cathédrale, et enfin, autant que sa position le lui permettait, remplissait les fonctions et les devoirs de l'épiscopat. Il avait en outre institué des missions pour les campagnes, publié des prières, un catéchisme, des instructions, etc. Et tout cela au milieu de ses grandes affaires, de ses luttes et de la composition de ses ouvrages. Sa prodigieuse activité suffisait à tout.
        Attaqué d'une maladie cruelle, la pierre, il ne put se résoudre à se soumettre à l'opération de la taille, et passa les deux dernières années de sa vie dans les plus grandes souffrances. Son énergie intellectuelle ne l'avait cependant pas abandonné ; malgré ses douleurs, il s'occupa jusqu'à la fin d'études, de travaux de piété, de la révision de ses ouvrages, et enfin, quand il expira, il venait d'achever la paraphrase du psaume XXI.
        Philosophe, orateur, historien, théologien, controversiste, politique, Bossuet fut le génie le plus vaste et le plus complet de son siècle, l'oracle de l'Église de France, et la plus imposante figure du christianisme dans les temps modernes. La Bruyère a même pu l'appeler un Père de l'Église sans étonner ses contemporains ni la postérité, et l'on pourrait en effet le comparer à saint Augustin pour l'ascendant et l'autorité qu'il exerça, ainsi que pour la puissante fécondité de son génie.

       
     
Critique des idées de Bossuet
     

          Dans cette notice, nous avons envisagé ce puissant génie en nous plaçant autant que possible au point de vue de son temps, sans le discuter et sans le juger, chose qui pourrait sembler téméraire quand il s'agit d'un homme aussi grand, qui est la plus haute expression du génie catholique à la fin de l'ère ancienne, à l'aurore des temps nouveaux.
        Bossuet occupe en effet, dans la monarchie de Louis XIV, la première place peut-être après le roi. Il est le centre des choses spirituelles, le régulateur suprême de toutes les affaires ecclésiastiques, la grande autorité, le chef réel des évêques de France. Depuis saint Bernard, on n'avait pas eu d'exemple d'une influence aussi prépondérante. L'illustre prélat ne la dut pas seulement à son éloquence, à son génie, a son grand caractère, mais à d'autres causes encore qu'il convient d'apprécier.
         Si nous le jugeons en effet comme théologien, comme philosophe, comme politique et comme historien, nous reconnaîtrons qu'il fut l'incarnation la plus complète des idées et des doctrines de son siècle  ; nul n'a plus magistralement représenté la discipline, l'autorité, la tradition, la vénération pour les puissances, tous les principes officiels du grand règne, qu'on pourrait l'accuser même d'avoir exagérés.
 

Sa théologie

         En théologie, il est pour la rigueur dogmatique, pour les idées qui sont admises le plus anciennement et le plus généralement dans l'Église, l'adversaire inflexible de toutes les nouveautés, le jansénisme, le quiétisme, le molinisme, le quesnélisme, la réforme, etc. À l'ardeur avec laquelle il combat ces doctrines, on voit bien qu'il s'est nourri du terrorisme biblique bien plus que des tendresses de l'Évangile.
         Tout changement est coupable et mauvais ; l'état immuable est le seul bien ; Dieu est l'immutabilité même. De ces idées découle nécessairement la condamnation du monde, où tout change et se renouvelle. Il n'y a pas harmonie entre le ciel et la terre, mais opposition ; on ne peut aimer à la fois Dieu et le monde, la vie présente et la vie future, etc. Son culte pour le passé, pour la tradition, le conduisait même à maintenir les croyances qui choquaient de plus en plus l'esprit moderne, telles que la magie, les apparitions, la réprobation absolue des religions antiques, et conséquemment la damnation de tous les sages et de tous les héros de l'antiquité. C'est ainsi qu'il traite Socrate, Marc-Aurèle et autres d'ennemis de Dieu (Oraison funèbre du prince de Condé).
         De même, le dogme du péché originel lui fait paraître légitimes les dispositions législatives qui punissaient le père dans sa postérité : « Il n'est pas moins juste, dit-il, de punir un homme dans ses enfants que dans ses membres et dans sa personne. » [...]
 
 
Un défenseur du "despotisme pur"

        Il est facile d'imaginer, d'après ces principes, qui d'ailleurs sont ceux du pur catholicisme, ce que seront ses opinions touchant les choses de la terre, l'organisation des sociétés humaines. Ses théories sont telles, sur ce point, que les civilisations asiatiques devraient être regardées comme un idéal en fait de politique et de gouvernement. On n'a jamais, en effet, donné une théorie plus complète du despotisme pur, et il serait impossible d'imaginer un état social plus dégradant, plus voisin de la barbarie : le genre humain n'est plus qu'un bétail  ; il n'y a plus de société, plus de citoyens, mais des troupeaux dociles, défilant sous la verge du prince, qui est nécessairement, fatalement, le représentant de Dieu sur la terre. Bien plus, les rois sont eux-mêmes des espèces de dieux sur la terre.
        Écoutez plutôt :
 
« L'autorité royale est absolue. Le prince ne doit rendre compte à personne de ce qu'il ordonne. Les princes sont des dieux, suivant le langage de l'Écriture, et participent en quelque façon à l'indépendance divine. Contre l'autorité du prince, il ne peut y avoir de remède que dans son autorité. Il n'y a point de force coactive contre le prince... Le prince est un personnage public : tout l'État est en lui ; la volonté de tout le peuple est renfermée dans la sienne... On ne doit pas examiner comment est établie la puissance du prince : c'est assez qu'on le trouve établi et régnant... Il n'est permis de s'élever, pour quelque cause que ce soit, contre les princes... Au caractère royal est inhérente une sainteté qui ne peut être effacée par aucun crime, même chez les princes infidèles... »
 

        II serait inutile de multiplier ces citations et de commenter de semblables théories, dont les conséquences sont assez claires, et qui sont un témoignage caractéristique du fétichisme et de la servilité du temps. Qui ne voit aussi que Bossuet, en déifiant le prince, quel qu'il soit et de quelque manière qu'il ait été établi, en le marquant d'un caractère de sainteté qu'aucun forfait ne peut effacer, n'est plus qu'un adorateur du fait brutal, de la force pure, et qu'il rétrograde ainsi par delà le moyen âge même et jusqu'aux césars byzantins. Voilà le fond de la politique qu'il dit avoir tirée de l'Écriture sainte. Évidemment, elle y avait été déposée à l'intention de Louis XIV. Il établit, il est vrai, que Dieu est au-dessus de tous les monarques ; mais c'est pour en déduire, pour ceux-ci, la nécessité de partager l'autorité avec le sacerdoce et de détruire dans leurs États les fausses religions.
 
 
Sa philosophie historique
 
        Sa philosophie historique est tout aussi élémentaire, et, osons le dire, ne supporte pas mieux l'examen.
        Transportant la théologie dans l'histoire, il ne voit que des coups d'État de la Providence dans les révolutions des empires, asservit les événements à la domination de son génie, suivant une expression de Chateaubriand, accepte des symboles et des mythes comme des faits d'histoire positive, et, par la plus étonnante des licences oratoires ou poétiques, rattache sérieusement les fastes de toutes les nations à l'histoire obscure du petit peuple juif, représenté comme le centre du monde entier. C'est pour l'instruction, pour l'édification ou le châtiment de ces tribus ignorées du monde antique que les empires croulent, que les conquérants dévastent la terre, que les peuples émigrent, que les civilisations naissent, fleurissent et meurent. Rien ne s'est passé dans l'univers que pour l'accomplissement de la parole de Dieu, pour la vérification des prophéties hébraïques.
         Naturellement, Bossuet laisse en dehors de son plan les peuples que n'avaient point connus les rédacteurs des livres mosaïques, toute la haute Asie, les deux Amériques, etc., enfin des centaines de nations qui apparemment ne comptaient point aux yeux de leur créateur, puisque les docteurs ont dédaigné de leur attribuer un rôle dans le grand drame providentiel. Ces poétiques hallucinations ne sont plus à réfuter aujourd'hui, et pour les admettre il nous faudrait publier ou rejeter les notions les plus positives de la science.
         Mais d'ailleurs ce n'est pas au savoir humain, à l'expérience acquise, que Bossuet fait appel pour édifier ses théories : c'est du ciel qu'il tire tous ses documents ; c'est la parole de Dieu qu'il invoque  ; il ne démontre pas, il affirme. Il ne faudrait pas le juger avec les principes rigoureux des sciences humaines, qu'il méprise et qu'il domine de toute la hauteur de son inspiration. Par sa méthode, il est à dix siècles de nous, dans le monde des scolastiques, des enthousiastes et des visionnaires. C'est de la Bible qu'il tire sa chronologie, son ethnographie, son histoire primitive, comme il en a tiré sa philosophie, son éloquence et sa théologie.
        Ce système de tout interpréter, de tout expliquer par les livres saints s'était tellement emparé de lui, qu'on en retrouve partout la trace ; jusque dans celles de ses oeuvres où il est appelé à traiter des sujets modernes. Et pour ne citer qu'un exemple de cette application continuelle de la théologie à l'histoire, des lois providentielles aux misères des annales humaines, n'expliquait-il pas la révolution d'Angleterre en disant que Dieu l'avait faite pour sauver l'âme de Madame.
        Ces réserves faites au nom de l'esprit de notre temps, il nous semble presque superflu d'ajouter que nous n'en considérons pas moins Bossuet comme un des plus vastes génies des temps modernes. Il nous paraît même douteux que le catholicisme produise désormais un champion d'une telle puissance et qui s'élève à une si grande autorité.

Extraits du Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle
par Pierre Larousse

       
Liens
   

Toutes les oraisons funèbres de Bossuet (y compris quatre d'entre elles, moins célèbres que celles citées ci-dessus) sont en ligne sur le site de la BnF, en mode texte. Il y a, à part, L'Oraison funèbre d'Henriette d'Angleterre.

Vous trouverez ici-même une notice sur les Oraisons funèbres et des extraits de l'oraison funèbre d'Henriette d'Angleterre.