L'éducation des filles au XIXe siècle par les congrégations religieuses
     

L'enseignement au

Sacré-Cœur de Paris

(1816 - 1874)

       
     
– D'où vient qu'il retournait aux Bertaux, puisque M. Rouault était guéri et que ces gens-là n'avaient pas encore payé ? Ah ! c'est qu'il y avait là-bas une personne, quelqu'un qui savait causer, une brodeuse, un bel esprit. C'était là ce qu'il aimait : il lui fallait des demoiselles de ville ! [I - ch. 2]  
       
     

Les matières principales

        Le Plan d'éducation de 1806 est, en fait, une synthèse de Fénelon et de Rollin qui dit s'être lui-même beaucoup inspiré de L'Éducation des filles. Sont tirés de Fénelon les commentaires qui concernent les parties les plus traditionnelles et élémentaires de l'enseignement.
        Tout d'abord, la lecture et l'écriture. « Il serait honteux, dit le Plan de 1806, pour de jeunes personnes qui ont de l'esprit et de la politesse, de ne savoir pas bien prononcer ce qu'elles lisent. […] Rien n'est plus ordinaire que de voir les filles manquer grossièrement à l'orthographe et à la manière de former et lier les lettres en écrivant. »
        En revanche, pour ce qui est de l'enseignement de la grammaire, le Plan en prévoit l'étude par règles, ce que Fénelon trouve inutile pour des filles.
        Pour l'enseignement de l'arithmétique, le Plan insiste sur son utilité pratique dans l'économie d'une maison : « L'exactitude à compter souvent fait le bon ordre dans les maisons, mais c'est une occupation fort épineuse pour les personnes qui n'en ont pas pris l'habitude dès l'enfance. On y exerce de bonne heure les élèves en leur apprenant les quatre règles de l'arithmétique et toutes les autres opérations essentielles qui s'y rapportent ».
         Dans Fénelon, le Plan de 1806 tire aussi l'idée qu'il peut être utile d'initier les femmes aux « termes communs des affaires et les principales règles de la justice et du droit ». Cette initiation doit cependant les inciter à ne pas « se passionner pour les affaires ; les maîtresses ont soin de leur inspirer l'horreur des procès et de les persuader que la principale habileté dans les affaires est d'en prévenir les inconvénients et de savoir les éviter ».
        Ces branches de l'enseignement sont pour Fénelon celles qui doivent tenir la première place.
 

Les matières secondaires

        Il accorde ensuite une certaine connaissance de l'histoire, essentiellement les histoires latine et grecque, accessoirement celle de la France. Le Plan de 1806 prend, à la fois dans L'Éducation des filles et dans le Traité des Études, l'idée que « l'étude la plus propre à grandir l'esprit des demoiselles et même à élever leur âme à de grands sentiments est celle de l'histoire, quand il n'y entre ni variété ni affectation ».
        Mais, la part qu'il accorde à l'histoire, particulièrement à l'histoire de la France, et les méthodes qu'il prône pour l'enseigner, sont beaucoup plus proches des idées que développe Rollin dans son Traité des Études.
Le Plan en 1806 suit l'opinion de Fénelon que « rien n'est moins utile peut-être pour des demoiselles que l'étude des langues étrangères ». Il en concède cependant l'enseignement aux filles dont les parents y verraient quelque utilité.
        De même, il envisage l'étude du latin « dans des cas particuliers […] à quelques élèves en qui on remarquerait un esprit solide, un jugement ferme et une pudeur sur la science presque aussi délicate que celle qui inspire l'horreur du vice ».
        L'usage de la littérature ancienne et moderne se voit également limité : « afin de ne pas trop ébranler les imaginations vives, on se contente donc d'en faire connaître les principes essentiels à celles dont le jugement est assez solide pour se borner au véritable usage de ces choses ».

 

Musique, dessin...

        Le Plan de 1806 exprime les mêmes réserves que Fénelon et Rollin à propos de l'enseignement de la musique. « Cependant, on ne peut pas entièrement abandonner cet art que l'Esprit de Dieu même a consacré dans les cantiques des Divines Écritures. On se contente de proscrire cette musique efféminée qui énerve les hommes et rend les âmes molles et voluptueuses… ».
        Enfin, comme Fénelon et Rollin, le Plan de 1806 justifie l'étude du dessin par l'utilité qu'elle peut avoir « pour occuper leur esprit aussi bien que leurs mains », mais également « pour se mettre en état de faire des ouvrages d'une noble variété et d'une beauté qui soit au-dessus des caprices irréguliers des modes ». [...]
        Pour ce qui concerne le travail des mains également, on retrouve des citations mot pour mot du Traité des Études. Les « ouvrages des dames » y sont présentés comme un des apanages ancestraux de la femme, dans un style imagé et idyllique : « dans ces siècles reculés, qui se ressentaient de l'heureuse simplicité des premiers âges du monde, on voyait les princesses elles-mêmes s'employer à des travaux que nous ne dédaignons que trop souvent dans nos mœurs modernes ». On s'applique, bien entendu, à faire du « travail » une occupation sérieuse et utile « afin de pouvoir en tout temps se suffire à elles-mêmes ».
        Enfin, comme pour la musique, le Plan adhère entièrement au sentiment de méfiance qui sont ceux de Rollin à l'égard de la danse ; mais aussi à la nécessité de donner aux jeunes filles quelques leçons de maintien. Là aussi, il est repris presque mot pour mot : « comme il y a des études propres à cultiver et à orner l'esprit, il y a aussi des exercices propres à former le corps. La danse contribue à donner au corps de la grâce et de la souplesse, elle fait éviter les défauts grossiers, donne un air aisé et naturel, une sorte d'honnêteté et de politesse extérieure qui n'est pas indifférente dans le commerce de la vie ».

[Oeuvres citées : Fénelon, De l'Éducation des Filles, 1687
Rollin, Traité des Études, 1726-1731]
M.- D. Nobécourt, p. 92 à 98.

 

Les chanteuses

        Seule parmi les chanteuses, la présidente de chant est prise parmi les élèves décorées. Les autres ne le sont pas obligatoirement. Elles sont choisies pour leur piété, plus encore que pour leurs dons musicaux. […]
En effet, la fonction des chanteuses demande en premier lieu un grand respect des choses du Ciel : « Les chanteuses étant destinées à chanter les louanges de Dieu, au nom de toute l'Église, doivent singulièrement estimer l'honneur qu'on leur a fait de les choisir pour une fonction si sublime. Puisqu'elles font ici-bas ce que les anges et les saints font continuellement dans le Ciel, elles ont comme les anges de la terre. Leurs lèvres doivent donc être pures, leurs voix innocentes et leurs âmes saintement embrasées du feu divin. Elles doivent s'unir plus particulièrement aux intelligences célestes, se confondre avec elles et emprunter la vivacité de leurs transports afin que leurs chants respirent la piété, le recueillement, la modestie, la ferveur, et retracent ainsi une image du Ciel ».
        Tels sont les devoirs particuliers des chanteuses. C'est d'elles, en effet, que dépend en grande partie la beauté des cérémonies à la chapelle : elles doivent être comme un avant-goût de ce que sera le Paradis.

M. D. Nobécourt, pp. 444-445

 

Les leçons particulières

         Les leçons d'art d'agrément ne sont théoriquement tolérées que pendant le temps des récréations. Mais les jeunes filles qui sont en pension au Sacré-Cœur de Paris appartiennent à une classe de la société où les arts d'agrément sont considérés non comme un complément mais comme un élément essentiel de toute bonne éducation. En raison de leur nombre, ces leçons, prises individuellement, occupent largement les récréations, mais aussi le temps consacré à l'étude.
        Les religieuses essaient bien de dissuader les jeunes filles en dénonçant l'abus qu'il y a « à faire de la musique, c'est-à-dire d'un simple délassement, la plus sérieuse occupation de la vie ; d'un accessoire, le principal de l'éducation ; d'un plaisir, un travail qui exige le sacrifice de longues heures et des plus belles années, des études les plus nobles, les plus attrayantes, et des jouissances que donne le développement de l'intelligence par la science, ce don si précieux quand il est uni à la vertu ! ». Mais il est impossible de faire entendre raison ni aux jeunes filles, ni aux parents : l'acquisition de ces « agréments » se fait en vue du futur mari, à qui ils sont supposés plaire. Malgré leurs réticences, les religieuses se plient donc aux exigences des parents, ce qui fait dire à Marie d'Agoult que « dans la distribution du temps consacré aux études, la plus notable part revenait aux talents dits « d'agrément ».
        À Paris, se donnent des cours de piano, de harpe, de guitare et de chant, pour ce qui est de la musique. Les professeurs de piano sont nombreux.

[Citations extraites du Cours d'étude de 3e classe
et Daniel Stern]
M. D. Nobécourt, pp. 429-430

Extraits de : Un exemple de l'éducation des filles au XIXe siècle
par les congrégations religieuses : le Sacré-Cœur de Paris (1816-1874)

Thèse de l'École des Chartes, 1981,
par Marie-Dominique Nobécourt

       
Liens
    Vous pouvez lire ici même des extraits concernant les récréations - les lectures - les sacrements.
Dans un tout autre registre, Béranger chante l'Éducation des demoiselles, avec des références à Fénelon, à Jérusalem délivrée de Torquato Tasso (Renaud), et aux leçons particulières de dessin et de musique.