L'éducation des filles au XIXe siècle par les congrégations religieuses
     


Fantin - La lecture (détail)

Les lectures permises ou interdites

au Sacré-Coeur de Paris

(1816-1874)

       
     

L'enseignement de la littérature

        La marge de maoeuvre est particulièrement étroite pour l'étude de la littérature. Afin de former le style des élèves, il faut les mettre en contact avec les auteurs. Mais, il faut peser le danger : « La littérature dit beaucoup de choses, elle vit trop souvent de ce qui peut devenir un danger pour les âmes. » Il convient de choisir les auteurs avec rigueur. Il n'est pas question de mettre même un ouvrage entier entre les mains des élèves : « Que c'est dangereux ! Elles ne se contentent pas de lire le passage désigné ; elles tourneront le feuillet et liront aussi la page vous auriez tenu à leur cacher. » La maîtresse doit donc savoir « choisir les passages, les commenter pour en faire sortir la beauté, prémunir les élèves contre les jugements de prévention contre l'Église qui ont cours en littérature comme en histoire. »
        En littérature, le siècle de référence, c'est le XVIIe siècle. On n'a certainement pas fait mieux depuis. Les lettres se sont alors épanouies conjointement avec la religion catholique. Parmi les plus grands auteurs, on compte nombre d'ecclésiastiques. Le plus grand est certainement Bossuet ; mais il y a aussi Fénelon, Bourdaloue, etc. La littérature du « Grand Siècle » est l'expression la plus typique du génie français : « qui ne sacrifie ni l'imagination ni le coeur mais qui donne le premier rang à la raison. » La littérature classique « sauve le beau, le vrai, le bien. »
        En comparaison, que dire de la production littéraire du XIXe siècle qui se montre tellement prolifique ? Avant l'invasion du romantisme, on a à faire à une littérature « énervée, affaiblie, avec des productions médiocres ». Quant au romantisme, il met le comble à la confusion : « il a mis le beau dans le laid […] : cette littérature donne le forcé pour le naturel, le trivial pour le simple, elle excite la sensibilité et développe l'imagination aux dépens du bon sens et du bon goût ». C'est une littérature particulièrement dangereuse : « le désordre en littérature prépare le désordre dans les moeurs et le désordre dans les moeurs amène l'affaiblissement et souvent même la perte de la foi. Le romantisme est en littérature ce que le libéralisme est en politique, ce que le protestantisme est en religion ». On ne saurait mieux le condamner.
        Un enseignement littéraire bien compris doit donc avoir pour résultat non seulement de faire connaître les bons auteurs mais aussi et peut-être surtout, « de prémunir les enfants contre l'attrait de certains auteurs, […] leur en inspirer le dégoût et l'horreur parce que ce sont les ennemis de la foi et des moeurs, de sorte qu'elles n'aient pas même la tentation de les lire ». Le vrai but de l'étude de la littérature c'est de « former, élever le goût, inspirer le plus grand amour du bien, du vrai, du beau » pour faire des élèves « plus solidement chrétiennes. »

[Citations extraites de la 2e conférence faite par le Père Olivaint
à la Commission des Études en septembre 1866]


Les oeuvres autorisées

       [...] Peu d'écrivains trouvent donc grâce aux yeux de ces éducatrices. À la fin du cours de théâtre, un avertissement est donné aux élèves. On leur a mentionné le nom et les oeuvres de ces poètes parce que, destinées à vivre dans le monde, elles ne peuvent les ignorer. On a voulu également éviter « d'irriter la curiosité en lui refusant tout aliment ». Les morceaux ont été choisi de telle sorte que leur étude, « sans blesser leur innocence, pût leur faire apprécier le talent de chaque auteur ».
        Cependant, cette mise en contact nécessaire ne doit en aucun cas être prise pour un cautionnement. « Qu'elles se gardent bien de croire que ces ouvrages dont la religion et la pudeur leur interdisent la représentation, elles peuvent s'en permettre la lecture, et goûter ainsi le poison caché sous les fleurs de la poésie ». Quelle meilleure référence trouver que Racine lui-même ? « Racine dérobait ses propres oeuvres aux yeux de sa femme et de ses filles : qui oserait être moins sévère que lui-même, et qui ne le serait encore à l'égard de ces productions modernes où le goût n'a pas même, au début de sa vertu, jeté un voile sur le vice ? »
        En conséquence, les seules pièces dont la lecture intégrale est autorisée, sont Esther et Athalie citées in extenso dans les manuels de troisième et seconde classe respectivement, tandis que le Poème de la Religion termine le tome III du manuel des premières classes. Outre ces classiques, auxquels il faut ajouter les Fables de La Fontaine, les élèves ont à leur disposition, dans des livres séparés, les plus belles odes de Malherbe, celles de Jean-Baptiste Rousseau et les poésies sacrées de Lefranc de Pompignan.

[Citations extraites du Cours d'études [...] de 1e classe, 1862]

 

De l'horrible danger de la lecture...

        L'accès des oeuvres est donc soigneusement contrôlé. Les jeunes filles ne peuvent introduire de livres dans le pensionnat sans l'autorisation de la maîtresse générale. Par ailleurs, dans le catalogue de la bibliothèque, le public auquel est autorisée la lecture des différents livres est soigneusement déterminé, de même que les « pages à cartonner ». À part les livres de piété, le choix est difficile. Le tort de la littérature, même inoffensive sur le plan moral, est de faire appel à l'imagination. Les jeunes filles risquent d'en concevoir du dégoût pour leur propre existence confinée et monotone. Même les ouvrages d'un écrivain comme Madame de Genlis sont jugés trop « passionnés ». Les motifs d'interdiction s'enchaînent. On finit par condamner les romans de Walter Scott parce qu'ils plaisent : s'ils ne sont pas mauvais en eux-mêmes, ils le deviennent parce qu'ils sont, pour les jeunes personnes, « la clef d'autres romans ». En développant leur goût pour ce genre de littérature ils les incitent à la lecture d'ouvrages plus dangereux.

M.- D. Nobécourt, p. 208 à 215.

 

La bibliothèque

        Les élèves ne peuvent faire entrer dans le pensionnat aucun livre, ni manuscrit, sans l'accord de la maîtresse générale. Garder de « mauvais livres » , comme aller au spectacle et au bal est un motif d'expulsion.
        En revanche, il doit exister dans chaque pensionnat une bibliothèque. Le catalogue de celle de Paris sert de modèle : seuls sont permis les livres qui y sont inscrits. De plus, le catalogue détermine pour chaque livre le public auquel il est destiné : élèves ou maîtresses, classes ainsi que les pages qu'il faut condamner. Il faut en effet exercer une surveillance étroite sur ce qui est ainsi offert en pâture à la curiosité des jeunes filles.
         Un rapport datant approximativement des années 1860 s'interroge sur l'utilité de la lecture dans les pensionnats. Il présente les élèves mettant à profit les cinq minutes intermédiaires entre les exercices, pour « dévorer des volumes ». Lire dans ces conditions n'est possible que dans des livres amusants. S'appuyant sur l'autorité de Monseigneur Dupanloup, le rapport décrète que « de tels livres doivent être absolument bannis pendant le cours de l'Éducation ». Il faut éviter cette ruée sur les livres pendant les « cinq minutes ». Cependant les livres sont nécessaires pour détendre les jours de congé et employer les études libres. « L'important est donc de bien composer les bibliothèques et de très bien choisir les livres. Mais qu'un tel choix est difficile ! ». Le critère principal de choix est l'utilité, ce qui exclut les livres qui font appel à l'imagination. De plus, les conditions de vie particulières au pensionnat font que des livres qui seraient inoffensifs au sein de la famille ne peuvent pénétrer dans ce monde fermé.

[Citations extraites de A.S.C. Poitiers,
Des lectures et des bibliothèques dans nos pensionnats]
M.- D. Nobécourt, p. 441 à 443.

 

La lecture au réfectoire

        Les repas se prennent habituellement en silence, car on y fait la lecture. Les élèves doivent l'écouter avec attention : à tout moment, la maîtresse surveillante peut leur demander d'en rendre compte. Les « lectrices du réfectoire » sont prises parmi les élèves de toutes les classes qui lisent convenablement. Elles sont en charge chacune pendant une semaine. Cependant, à l'occasion de certaines fêtes, ou pour récompenser la bonne conduite des élèves, la maîtresse générale accorde quelquefois la permission de parler au réfectoire.
        Le Règlement recommande aux élèves de se lever et de faire la révérence lorsque la maîtresse qui préside au réfectoire entre ou sort.
        Lorsque le repas est terminé, la réglementaire donne un premier coup de signal : chacune plie alors sa serviette qu'elle noue avec un cordon à son nom. Elle enveloppe son couvert dans sa serviette. Au deuxième coup de signal, toutes se lèvent pour prononcer les Grâces. Elles quittent alors le réfectoire en ordre, deux par deux. Elles ne sont pas autorisées à parler avant d'être parvenues au lieu de la récréation.

M.- D. Nobécourt, p. 425-426. 

Extraits de : Un exemple de l'éducation des filles au XIXe siècle
par les congrégations religieuses :
le Sacré-Coeur de Paris (1816-1874)

Thèse de l'École des Chartes, 1981,
par Marie-Dominique Nobécourt.

       
Liens
    Vous pouvez lire ici même des extraits concernant l'enseignement - les récréations - les sacrements.