Boieldieu – Scribe – W. Scott
     

La Dame Blanche

1825


Scénario détaillé

       
     
La Dame blanche est citée une seule fois dans les plans et scénarios, mais Scott est est très présent dans les lectures d'Emma et l'opéra qu'elle va entendre à Rouen est tiré d'une de ses oeuvres : Lucia de Lammermoor.
       
     

Premier acte  

D'après l'indication mentionnée sur la partition, la scène se passe en Ecosse en 1759.

        Dickson, fermier des comtes d'Avenel, est sur le point de baptiser un fils qui vient de naître, lorsqu'il apprend que le shérif, qu'il avait choisi pour parrain, est malade. Le baptême ne peut avoir lieu ; grande douleur de Dickson, de sa femme et des invités. Arrive George, un jeune sous-lieutenant d'infanterie au service du roi d'Angleterre, qui vient leur demander l'hospitalité. Il est très bien accueilli par ces braves fermiers, et Jenny, femme de Dickson, mue par une idée subite, lui propose d'être le parrain de leur fils. George accepte au grand plaisir des deux époux, et, resté seul avec Dickson, il lui raconte son histoire.
        Il ne sait rien ni de sa famille ni de son enfance ; tout ce dont il se souvient, c'est de grands domestiques qui le portaient dans leurs bras, d'une petite fille avec laquelle il jouait, et d'une vieille femme qui lui chantait des chansons. Puis il fut transporté sur un vaisseau, sous les ordres de Duncan, son oncle, qui lui enseignait le service maritime ; mais, rebuté par les mauvais traitements qu'il recevait, il s'échappa et se fit soldat. Sa bravoure lui valut l'estime et l'affection de son colonel, qui le considérait comme son fils ; mais, dans une bataille où ils combattaient l'un à côté de l'autre, ils furent tous les deux blessés, et il eut la douleur de perdre celui qui lui servait de père. Quant à lui, recueilli dans une chaumière, il reçut les soins les plus empressés et les plus touchants d'une jeune fille dont le souvenir est resté gravé dans son cœur, et dont il cherche à découvrir les traces, car il a appris qu'elle n'habitait pas le pays.
        Dickson, interrogé à son tour par George sur les curiosités de la contrée, lui parle du château des comtes d'Avenel, et lui apprend comment le dernier comte, qui appartenait au parti des Stuart, a été proscrit, et s'est réfugié avec sa famille en France, où il est mort ; comment, pendant ce temps, Gaveston, l'ancien intendant du comte, a si bien embrouillé les affaires de son maître, qu'il s'est enrichi, que le domaine d'Avenel doit être vendu le lendemain à la requête des créanciers, et que l'intendant espère bien s'en rendre possesseur, et par là devenir seigneur d'Avenel. Mais tous les fermiers du pays, qui n'aiment pas M. l'intendant, se sont réunis pour se rendre acquéreurs du château d'Avenel, afin de le conserver et de le restituer à son véritable propriétaire, et Dickson est chargé par eux de cette mission.

        Du reste, quelque chose de singulier doit arriver, car un garçon de ferme a vu, le soir précédent, la Dame blanche d'Avenel, qui se promenait sur les ruines du château. George dit en riant qu'il voudrait bien faire sa connaissance. Dickson se récrie en disant qu'il n'y a pas lieu de plaisanter sur une croyance du pays dont on a fait une légende, et que du reste la Dame blanche existe, puisqu'il lui a parlé. Jenny et George demandent dans quelle circonstance. Alors il leur raconte que, dans un moment de découragement où tous les malheurs semblaient fondre sur lui, et ne trouvant personne pour lui venir en aide, il errait un soir dans la campagne, lorsque ses pas le conduisirent vers les ruines du château d'Avenel ; qu'il y pénétra, et que, ne sachant plus que devenir, il appela la Dame blanche a son aide, se livrant corps et biens à elle, si elle voulait le secourir, en lui donnant livres d'Ecosse. Quel ne fut pas son étonnement, et surtout son effroi, lorsqu'il entendit une voix lui dire : "J'accepte !" et qu'il sentit une bourse tomber à ses pieds. Saisi d'effroi, il fut longtemps cloué à la place qu'il occupait ; puis enfin il saisit la bourse, et, tremblant, éperdu, il sortit des ruines, doutant encore de tout ce qui lui arrivait ; mais la vue des pièces d'or qui étaient en sa possession lui rendit le courage. Il se remit à l'œuvre, et, depuis, ses affaires ont si bien prospéré, qu'il est devenu le plus riche fermier de la contrée.
        Toutefois, une idée l'obsède, c'est l'engagement qu'il a pris vis-à-vis de la Dame blanche, d'autant plus qu'il est obligé de le remplir, car tout à l'heure, en reconduisant les fermiers qui l'ont chargé de leur procuration pour les enchères du lendemain, lorsqu'il revenait par le carrefour, un lutin s'est dressé devant lui, lui a remis un papier, et a disparu soudain. Or ce billet émane de la Dame blanche : elle lui rappelle sa promesse et lui ordonne de se présenter au château, à minuit, en demandant l'hospitalité au nom de saint Julien d'Avenel. Dickson est atterré, Jenny dans la désolation ; mais George, que tout ce mystère intrigue, offre de prendre la place de Dickson. Les deux époux s'y opposent, mais George insiste énergiquement pour l'accomplissement de son projet, et il part, accompagné des vœux des deux époux.

 

Deuxième acte

La scène se passe dans un grand salon gothique du château d'Avenel. La nuit arrive.

        Miss Anna, jeune orpheline élevée par les soins du comte d'Avenel, est revenue depuis la veille au château, accompagnée de Gaveston, son tuteur. Elle raconte à Marguerite les événements qui se sont passés depuis leur départ d'Ecosse ; comment le comte d'Avenel rejoignit l'armée des montagnards, et comment le jeune Julien fut embarqué pour la France avec son gouverneur, et bientôt disparut sans que l'on put savoir ce qu'il était devenu. Quant à la comtesse d'Avenel, elle ne la quitta pas, et, pendant huit ans, elle lui prodigua les soins les plus empressés, lorsque la mort vint la frapper tout à coup. Alors elle dut suivre Gaveston, son tuteur, et dans un voyage qu'il fit en Allemagne, où elle l'accompagna, il la laissa pendant quelque temps chez une de ses parentes.
        La guerre venait d'éclater, on se battait non loin de l'habitation qu'elle occupait, et l'on trouva près de là, un matin, un jeune officier dangereusement blessé. Elle le fit transporter dans une chaumière et lui prodigua tous les soins que réclamait son état ; mais Gaveston revint tout à coup, il fallut partir sur-le-champ, et il lui fut impossible de revoir celui auquel elle s'intéressait si vivement. "Éloignons ces souvenirs, dit-elle à Marguerite ; pour l'instant, je dois faire taire mon cœur, pour ne m'occuper que de la réalisation de mon projet : dans quelques instants peut-être, quelqu'un de la contrée viendra demander l'hospitalité au nom de saint Julien d'Avenel ; tâche de lui donner cet appartement."

        Gaveston paraît et annonce à Anna la vente du château, qui doit avoir lieu le lendemain ; il lui demande en outre qu'elle lui donne connaissance du papier que lui a remis, à son lit de mort, la comtesse d'Avenel ; mais Anna s'y refuse obstinément. On sonne à la tourelle. Plus de doute, pense Anna, c'est Dickson. Marguerite vient annoncer à Gaveston qu'un jeune homme demande l'hospitalité au nom des comtes d'Avenel, et qu'elle lui a ouvert les portes du château. Gaveston entre en fureur, et veut qu'il soit expulsé sur-le-champ. Anna intercède en sa faveur, et promet à Gaveston, s'il veut pratiquer cette antique hospitalité des comtes d'Avenel, de lui donner connaissance du billet de la comtesse. Gaveston se radoucit, ordonne à Anna de rentrer dans son appartement et fait introduire le jeune étranger.
        George paraît, décline son nom et ses qualités, ce qui tranquillise Gaveston, qui craignait que ce ne fût un acquéreur, et lui dit qu'il vient lui rendre service, que dans le pays il n'entend parler que de la Dame blanche, et qu'il serait bien aise d'avoir une entrevue avec elle ; que du reste il y compte, puisqu'elle lui a donné un rendez-vous. Gaveston le raille sur sa croyance, et, le prenant pour un original ou un fou, il se retire ainsi que Marguerite.

        George, resté seul, invoque et appelle la Dame blanche, lorsque tout à coup il entend un bruit de pas, et la Dame blanche paraît. Elle l'interpelle en appelant Dickson. "Non, ce n'est pas lui, répond George. - Mais qui donc êtes-vous alors ? s'écrie la Dame blanche. - Comment, toi qui es un lutin, ne sais-tu pas qui je suis ? Faut-il te dire mon nom : George Brown ?" A ce nom et au son de cette voix qu'il lui semblait reconnaître, la Dame blanche reste stupéfaite ; mais elle se remet bien vite et lui raconte tout ce qui est arrivé à George dans le Hanovre. A son tour, George interdit veut se précipiter vers elle ; elle l'en empêche en lui disant qu'elle va disparaître à jamais, tandis que, s'il lui promet de lui obéir en tout point, elle lui fera voir la jeune fille qui l'a soigné, et à laquelle il pense encore. George s'engage à exécuter tout ce qu'on lui commandera, du moment qu'il est certain de retrouver sa belle inconnue ; alors la Dame blanche disparaît.

        Gaveston vient avertir George que le jour est levé, et lui demande en riant des nouvelles de la Dame blanche. George lui dit qu'il l'a entrevue et qu'il lui a parlé ; qu'elle est dans des dispositions hostiles vis-à-vis de lui (Gaveston), et qu'elle espère bien l'empêcher de devenir propriétaire du domaine d'Avenel ; qu'au reste elle doit lui envoyer ses ordres, et qu'il s'est engagé à les exécuter. Gaveston le prend pour un fou, et engage Georges, qui voulait aller faire un tour de parc, à assister à la vente publique qui va bientôt commencer ; de cette façon il verra qui des deux aura raison, de la Dame blanche ou de lui.
        Mac-Irton, le juge de paix, arrive, accompagné des gens de justice ; d'un autre côté, les fermiers, ayant Dickson à leur tête, viennent pour disputer à Gaveston le manoir des comtes d'Avenel. La vente commence. Le domaine est mis à prix à 20.000 écus, et, par les enchères alternatives de Gaveston et de Dickson, monte à 100.000 écus ; les fermiers ne peuvent plus aller au delà, et le château va être adjugé à Gaveston, lorsque Anna, qui est sortie de son. appartement et qui est venue se placer derrière George, lui ordonne de mettre une enchère. George se retourne et reconnaît celle qu'il aime, la jeune fille qui l'a soigné lorsqu il était blessé ; mais elle lui fait signe de se contraindre, en lui rappelant celle qui l'envoie. Alors George met une enchère de 1.000 livres. Grande stupéfaction dans l'assistance, puis la lutte continue entre Gaveston et George,et, lorsque ce dernier semble découragé, Anna est là qui l'excite. Enfin le domaine d'Avenel est adjugé pour la somme de 500.000 livres à George Brown, sous-lieutenant d'infanterie.

Troisième acte

La scène représente l'intérieur du château dont on vient de lever les scellés.

Anna et Marguerite y pénètrent, et Marguerite reconnaît les lieux, où elle avait élevé le fils de ses anciens maîtres, ainsi qu'Anna, sa compagne inséparable. Elle s'informe avec anxiété auprès d'Anna si c'est pour son compte que George a acheté le domaine ; mais Anna la rassure en lui affirmant que c'est d'après ses ordres que le jeune officier a surenchéri, et, qu'il compte sur elle pour payer les 500.000 livres, puisqu'il ne possède pas une obole. Elle demande à Marguerite, qui connaît parfaitement le château, puisqu'elle l'a habité depuis son enfance, si elle se rappelle où se trouve placée la statue de la Dame blanche. Marguerite lui répond que c'était dans la salle de réception, à droite ; elles y portent leurs regards ; mais, hélas ! le piédestal est veuf de sa statue.
        Grand désespoir d'Anna, dont tous les projets sont renversés, puisque la statue de la Dame blanche renfermait un coffret contenant toute la fortune du comte d'Avenel, et c'est ce secret que la comtesse lui avait confié à son lit de mort, Anna supplie Marguerite de recueillir ses souvenirs, afin de lui faire retrouver la statue. Alors Marguerite se rappelle qu'un soir, la veille du départ des comtes d'Avenel, elle a vu la statue descendre lentement le grand escalier et disparaître dans les entrailles de la terre, près d'un passage secret. Nul doute, ce sont des voleurs qui, ayant connaissance du trésor que renfermait la statue, l'auront emportée. Anna entraîne avec elle Marguerite pour aller à la découverte de la statue.

        Paraît Georges ; il est tout aussitôt entouré par tous les habitants du canton, qui viennent saluer leur nouveau seigneur et lui apportent le tribut de leurs hommages et de leurs respects. A un signe de George, ils s'éloignent, et celui-ci, resté seul, contemple ce riche salon gothique que dans son souvenir confus, il croit avoir déjà vu, lorsque arrive Gaveston, venant lui demander l'explication de sa conduite, et comment il se fait qu'un militaire emploie ainsi la ruse pour déguiser ses projets. A ces paroles, George s'emporte et répond qu'il n'a servi que d'intermédiaire à la Dame blanche, et que c'est pour son compte qu'il a acheté le château ; que c'est elle qui payera, et que, quant à lui, il est parfaitement étranger à toute cette affaire ; qu'il ne tient pas à ce domaine et qu'au besoin il le lui cède à prix coûtant. Voyant arriver Mac-Irton, il s'éloigne, laissant Gaveston étonné de sa franchise et de son indifférence, et le croyant plus fou que jamais. Mac-lrton dit à Gaveston qu'il a des choses importantes à lui révéler ; mais auparavant il faut s'assurer si personne ne peut les surprendre.

        Pendant ce temps, Anna vient d'entr'ouvrir un panneau de la galerie ; mais, voyant Gaveston avec Mac-Irton, elle le referme bien vite et les écoute.
        Mac-Irton vient apprendre à Gaveston que Julien, le fils du comte d'Avenel, est de retour. Une lettre de Londres porte que Duncan, le gouverneur de Julien, a signé à son lit de mort une déclaration qui prouve que Julien, comte d'Avenel, sert dans un régiment d'infanterie sous le nom de George Brown. Il est facile de s'expliquer maintenant pourquoi il a surenchéri la veille pour le domaine d'Avenel ; mais Gaveston rassure Mac-Irton, en lui apprenant que George ne sait encore rien de son nom ni de sa naissance ; qu'il n'a pas d'argent, et que par ce moyen, en le mettant en demeure de payer, il a le temps d'arriver à la possession du domaine d'Avenel. "Oui, mais il faut se hâter ; allons donc préparer tout ce qu'il faut pour cela." Et ils s'éloignent.

        Anna sort par la porte creusée dans la boiserie : elle est désespérée de ce qu'elle vient d'apprendre ; George, celui qu'elle aime, c'est Julien, comte d'Avenel. Marguerite accourt lui apprendre une bonne nouvelle ; le fils de ses anciens maîtres, le comte Julien, ne peut tarder à revenir, car, en descendant dans la chapelle souterraine pour faire une prière, elle a revu la statue de la Dame blanche. Quel bonheur ! "Et puis il va vous marier avec George, ce bel officier que vous aimez." Anna comprime les battements de son cœur, et ordonne à Marguerite de tout préparer pour un prompt départ... dans l'intérêt de Julien. Marguerite se hâte alors. Anna accomplira son sacrifice jusqu'au bout : elle veut que Julien ignore que c'est elle qui lui rend sa fortune ; elle sacrifiera son bonheur et payera ainsi la dette qu'elle a contractée vis-à-vis de ceux qui ont pris soin de son enfance.

        Jenny accourt tout effrayée ; voici encore M. Mac-Irton, suivi d'hommes de loi, qui se présente au château. Il n'y a pas de temps à perdre. Anna se précipite vers la chapelle et laisse là Jenny étonnée. Arrivent George, qui cherche partout son apparition, et Dickson, qui se plaint du tort que George lui a fait en prenant sa place ; car sans cela il aurait vu la Dame blanche, qui lui aurait donné le château et une grosse somme d'argent. George lui répond qu'il lui cède volontiers le domaine, et qu'il n'a qu'à s'en dire le propriétaire devant les personnes qui arrivent.
En effet, entrent à ce moment Mac-Irton et les gens de justice, qui viennent sommer George de payer sur-le-champ, ou sans cela on va le conduire en prison. Dickson alors refuse la propriété, et Georges répond qu'il attend tout de la Dame blanche.

        Un prélude de harpe se fait entendre, et l'on voit la Dame blanche traverser la galerie, descendre l'escalier et venir se placer sur le piédestal vide. Tout le monde se retourne, la reconnaît et se prosterne. Alors la Dame blanche annonce à l'assistance que le descendant des comtes d'Avenel est au milieu d'eux, elle désigne George, et, lui montrant le coffret qu'elle tient caché sous son voile, lui apprend qu'il renferme toute la fortune du comte d'Avenel.
         Elle descend lentement du piédestal, passe près de Julien en lui disant un éternel adieu, et se dirige vers la porte du fond ; mais Gaveston la saisit par le bras, la ramène sur le devant du théâtre et lui arrache son voile. Cri de surprise en reconnaissant Anna qui se jette aux pieds de Julien. Celui-ci s'empresse de la relever, reconnaissant la jeune fille qui occupe seule sa pensée ; mais Anna lui dit qu'elle ne peut être à lui, puisqu'elle est orpheline et sans fortune.
         Julien la décide en lui disant qu'il renonce aux honneurs et aux richesses qu'elle lui a fait recouvrer, si elle ne consent à les partager avec lui.

Source : Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle
par Pierre Larousse

       
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