François-René de Chateaubriand
     


David Caspar Friedrich

Génie du Christianisme


1802

       
     
   Le soir, avant la prière, on faisait dans l'étude une lecture religieuse. C'était, pendant la semaine, quelque résumé d'Histoire sainte ou les Conférences de l'abbé Frayssinous, et, le dimanche, des passages du Génie du christianisme, par récréation.
   Comme elle écouta, les premières fois, la lamentation sonore des mélancolies romantiques se répétant à tous les échos de la terre et de l'éternité ! [I, ch. 6]
       
     

        Ouvrage de Chateaubriand, publié en 1802, qui, en le révélant tout entier, marqua sa place dans la littérature du XIXe siècle. Ce livre, dont le succès ne se fit pas attendre, a pour objet de montrer l'excellence de la religion chrétienne sous un aspect tout nouveau, la beauté poétique. L'auteur y traite, il est vrai, de la doctrine chrétienne, mais seulement pour en faire ressortir les beautés morales ; cette partie n'est pas, comme on l'a dit, la plus faible de l'ouvrage, mais la moins importante au point de vue de l'auteur, dont le but n'était point de faire de la théologie ; elle occupe seulement un rang secondaire par rapport à celle qui traite de la poétique du christianisme et des rapports de cette religion avec la poésie, la littérature et les arts. Le Génie du christianisme fit une révolution dans le goût public, ouvrit un nouvel horizon à la littérature, et, sous ce rapport, il est resté le principal titre de gloire pour son auteur.


 L'apologie du christianisme

       Le Génie du christianisme est l'ouvrage dogmatique de Chateaubriand. Lui-même en résume ainsi la pensée : « De toutes les religions qui ont jamais existé, la religion chrétienne est la plus poétique, la plus humaine, la plus favorable à la liberté, aux arts et aux lettres. Le monde moderne lui doit tout, depuis l'agriculture jusqu'aux sciences abstraites, depuis les hospices bâtis pour les malheureux jusqu'aux temples élevés par Michel-Ange et décorés par Raphaël. Il n'y a rien de plus divin que sa morale, rien de plus aimable, de plus pompeux que ses dogmes, sa doctrine et son culte ; elle favorise le génie, épure le goût, développe les passions vertueuses, donne de la vigueur à la pensée, offre des formes nobles à l'écrivain et des moules parfaits à l'artiste. » L'ouvrage entier n'est que le développement de cette théorie.
 
 
Le plan de l'oeuvre

        Dans la première partie, l'auteur traite des dogmes du christianisme, des mystères, des sacrements et surtout de la chute de l'homme, cette clef de la doctrine chrétienne et de la destinée humaine. Cette partie aurait pu recevoir de plus grands développements ; mais l'auteur, sachant qu'on chercherait plutôt la beauté que la vérité dans son ouvrage, s'efforçait plus de frapper que de convaincre. Il se retrouve sur son vrai terrain lorsque, dans cette première partie, il s'attache à prouver l'existence de Dieu par les merveilles de la nature. Ses souvenirs de voyage dans les magnifiques paysages de l'Amérique lui fournissent des tableaux d'une splendeur sans pareille.
 
         La partie capitale de l'oeuvre, c'est la réfutation de l'accusation d'avoir éteint la civilisation antique dans la barbarie, portée contre le christianisme par le XVIIIe siècle. Non seulement il en a conservé ce qu'il y avait de meilleur, mais son génie a suscité à son tour des oeuvres d'art égales, sinon supérieures, à celles de l'antiquité, et a élargi le domaine des lettres et des arts. Chateaubriand veut réhabiliter l'art chrétien aux dépens de l'art grec ; il démontre sa supériorité morale, mais il a grand peine à déguiser son infériorité pour la perfection de la composition et du style. Il a raison de soutenir que le christianisme a transfiguré les arts, en s'attachant plus à l'expression qu'à la correction des traits, et en faisant concourir à sa glorification les lettres, la statuaire, la peinture et la musique. Il est moins heureux lorsqu'il tente d'établir à tout prix la supériorité d'exécution chez les modernes, ou lorsqu'il prône l'emploi du merveilleux chrétien, en dépit de Boileau.
 
         La dernière partie de l'oeuvre, intitulée le Culte chrétien, n'est que la réunion sans ordre d'une multitude de morceaux sur les cérémonies de la religion, matériaux excellents pris isolément, mais qui manquent de liaison. C'est une galerie de tableaux où les cérémonies de l'Église sont peintes avec une pompe et une magnificence tout orientales. On s'incline forcément devant l'éclatante majesté des fêtes du christianisme.

Les critiques

        L'Essai sur les moeurs, de Voltaire, demandait sans doute une réfutation plus sérieuse ; mais Chateaubriand a préféré peindre en poète, au lieu d'argumenter en docteur. Ce n'est pas un juge, c'est un avocat qui fait ressortir les avantages de sa cause avec une brillante imagination. Le XVIIIe siècle avait exagéré les attaques contre la religion, l'auteur à son tour exagère son apologie. Il cherche moins à prouver et à convaincre qu'à peindre et à attendrir ; il s'adresse à l'imagination et au coeur plus qu'à la raison et au jugement. Il semble vouloir amener les autres à répéter ce qu'il avait dit lui-même : J'ai pleuré et j'ai cru.

         Comme dans toutes ses oeuvres, le plan est mal conçu, sans proportions, sans unité ; il l'a reconnu lui-même, et il en propose un bien préférable dans ses mémoires. Le style est plein d'ampleur et de magnificence, d'élégance, de coloris. Quelques négligences et quelques relâchements de temps à autre font tache dans cette oeuvre. Elle abonde en citations d'une rigoureuse exactitude et, bien que tronquée, surtout dans la dernière partie, n'en demeure pas moins comme l'oeuvre principale de Chateaubriand, son titre le plus sérieux à l'immortalité.

         « Jamais, dit M. Villemain, jamais livre ne vint plus à propos, ne fut mieux secondé par les influences les plus diverses, par la politique, par la foi naïve, par le calcul ou la passion des esprits les plus opposés. » En effet, son apparition coïncida avec le grand événement du concordat. Necker a dit à propos de cet ouvrage « que le plus mince littérateur en corrigerait aisément les défauts, et que les plus grands écrivains en atteindraient difficilement les beautés. » Rien n'indique mieux la forme incorrecte et parfois négligée du Génie du christianisme. M. de Bonald en a ainsi déterminé la valeur littéraire : « Le style du Génie du christianisme a un caractère à lui ; chose aussi rare, quand tout le monde écrit bien, qu'un caractère d'homme est rare quand tout le monde est poli. Il se plaît aux pensées mystérieuses, aux souvenirs doux et tristes, aux choses graves et élevées, c'est-à-dire à tout ce qu'il y a de plus beau, de meilleur. Enfin, la critique peut y apercevoir des taches, mais le sentiment du beau et du bon n'y a vu que des beautés, et l'amitié n'en a présagé que les succès. »

         M. Guizot apprécie ainsi l'oeuvre de Chateaubriand : « M. de Chateaubriand et le Génie du christianisme ont droit à la même justice. En dépit de ses imperfections religieuses et littéraires, le Génie du christianisme à été, religieusement et littérairement, un éclatant et puissant ouvrage ; il a fortement remué les âmes, renouvelé les imaginations, ranimé et remis à leur rang les traditions et les impressions chrétiennes. Il n'y a point de critiques, même légitimes, qui puissent lui enlever la place qu'il a tenue dans l'histoire religieuse et littéraire de son pays et de son temps.

         « Ni le concordat ni le Génie du christianisme n'ont été, en 1802, un aveugle et stérile retour vers le passé. Napoléon et M. de Chateaubriand étaient l'un et l'autre de hardis novateurs. À côté de l'ancienne religion rétablie, Napoléon maintenait fermement la liberté des cultes et la liberté de la pensée philosophique. Au même moment où le concordat était proclamé et le Génie du christianisme publié, le savant physiologiste Cabanis publiait aussi son Traité des rapports du physique et du moral de l'homme, qui faisait de l'homme un mécanisme matériel. Et en rappelant la France à l'admiration des beautés de la littérature chrétienne, M. de Chateaubriand les lui présentait sous des images et des formes de langage si originales et si neuves, que, parmi les sévères gardiens de la langue française, plusieurs le traitaient de choquant et barbare écrivain. Une ère nouvelle s'ouvrit en France, à cette époque, pour la religion et pour les lettres : le christianisme et les systèmes antichrétiens, le catholicisme, le protestantisme et la philosophie, le goût classique et l'élan romantique se déployèrent à la fois, surpris de vivre ensemble tout en se livrant d'ardents combats ». (Méditations sur la religion chrétienne.)

Source : Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle
par Pierre Larousse

       
Liens
    Sur le site Gallica de la BnF, vous trouverez, en mode texte :
Génie du christianisme, ou Beautés de la religion chrétienne, 1803.
Dans cette édition, René et Atala apparaissent à la place qui leur était destinée : René à la suite du Vague des passions ; Atala, à la fin de la troisième partie, pour illustrer les "Harmonies de la religion chrétienne avec les scène de la nature et les passions du coeur humain".
René, Atala, Les Aventures du dernier Abencerage,
Poèmes ossianiques (traduction de Chateaubriand), Voyage en Amérique.
 
Ici-même vous trouverez une notice sur Chateaubriand (années 1768 à 1806), un extrait de la table des matières, et des passages auxquels Flaubert fait allusion :
Génie du christianisme : Ruines - Reines infortunées - Au milieu des mers atlantiques - Forêts du Nouveau-Monde
René :
Tombes au clair de lune - Tempêtes et oiseaux migrateurs.
Atala : Orage dans les forêts indiennes - Funérailles d'Atala