Bernardin de Saint-Pierre
     


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Paul et Virginie

 

(1787)

       
     

       Il n'est pas étonnant qu'Emma ait pu lire Paul et Virginie au fond de sa campagne normande. L'oeuvre était très vite entrée dans la littérature de colportage. Une preuve de cette pénétration dans les milieux populaires : la description de la chambre où sont reçus Bel-Ami et Madeleine, à Canteleu – village situé à 2 km. de Croisset.

      « Puis il se tourna vers sa femme : – Viens dans notre chambre, dit-il, tu te débarrasseras de ton chapeau.
Il la fit entrer par la porte de droite dans une pièce froide, carrelée, toute blanche, avec ses murs peints à la chaux et son lit aux rideaux de coton. Un crucifix au-dessus d'un bénitier, et deux images coloriées représentant Paul et Virginie sous un palmier bleu et Napoléon ler sur un cheval jaune, ornaient seuls cet appartement propre et désolant. »

Maupassant, Bel-Ami, II ch.1, 1885.

       
     

L'enfance de Paul et de Virginie

       Madame de la Tour, mère de Virginie, après avoir éprouvé de grands revers de fortune, avait eu la douleur de rester veuve avant la naissance de Virginie qui vint au monde quelques mois après la mort de son père.
Marguerite, mère de Paul, était une amie de Mme de la Tour : elle avait aussi éprouvé de grands malheurs, et était restée seule avec son fils Paul, alors âgé de quelques mois.
        Les deux amies vivaient ensemble pour se consoler mutuellement de leur infortunes. Les deux jeunes mères et leurs enfants ne formaient qu'une famille ; élevés ensemble dans le même berceau, les deux enfants grandissaient et rivalisaient en gentillesse, nourrissant l'un pour l'autre une sympathie, un penchant irrésistible.
        Si Virginie pleurait, Paul pleurait aussi, et réciproquement. Quand Paul pleurait, on n'avait qu'à lui montrer Virginie pour le faire sourire aussitôt. Cette amitié si tendre des deux enfants ne fit que s'accroître en grandissant ; ils étaient inséparables et jamais on ne les voyait l'un sans l'autre. Mme de la Tour possédait une esclave négresse nommée Marie qui s'occupait des soins du ménage ; de son côté, Marguerite possédait un esclave noir nommé Domingue, qui cultivait la terre et subvenait aux besoins de la maison.
         Souvent Paul suivait Domingue dans les bois pour cueillir de belles fleurs, ou quelques fruits délicieux, ou quelques nids d'oiseaux qu'il rapportait pour les offrir à Virginie. De son côté Virginie, pendant l'absence de Paul, lui préparait quelque bonne friandise qu'elle lui offrait à son retour.
        C'est ainsi que Paul et Virginie grandirent en s'aimant sous les yeux de leurs parents, heureux de la tendresse réciproque de leurs enfants.

Source : la légende de l'image d'Épinal

Suite de l'histoire...

        Ce bonheur est fragile. Les enfants deviennent adolescents : Virginie découvre dans la souffrance son amour pour Paul ; un ouragan détruit la métairie ; une tante se manifeste soudain et demande qu'on envoie Virginie en France car elle désire l'éduquer et en faire son héritière.
        La séparation est un déchirement. Mais Virginie ne peut supporter l'éducation de sa tante et la vie européenne ; elle revient dans son île natale. Une tempête éclate au moment où le bateau va aborder. Dans le naufrage, la chaste Virginie refuse de se déshabiller pour pouvoir être sauvée. Elle se noie sous les yeux de Paul.
        Inconsolable, le jeune homme ne tardera pas à mourir. Un peu plus tard, les deux mères mourront à leur tour.

Critique de l'oeuvre, par Gustave Lanson
 

        L'oeuvre la plus populaire de Bernardin de Saint-Pierre est Paul et Virginie. C'est la même puérilité de philosophie que dans les Études de la nature, avec une psychologie étonnamment courte. Deux enfants s'aiment ingénument depuis leur naissance. Ignorants et pauvres, loin de toute civilisation, sans contact avec la société, affranchis des usages tyranniques, des préjugés corrupteurs, des faux besoins, des vaines curiosités, ils sont heureux et vertueux.
        La société les sépare : Virginie est appelée en France par une parente riche, donc égoïste. Notre monde effraie, dégoûte sa pauvre âme ; elle revient, et meurt dans un naufrage, sous les yeux de paul. Paul et les deux mères meurent bientôt.
        Nul enjolivement, pas d’esprit, pas d’intrigue, pas de peinture de moeurs. Une promenade de Paul et Virginie, une averse torrentielle, la crise du départ, la tempête où se perd le Saint-Géran : voilà les événements et les ressorts de l’émotion. Le cadre est séduisant : c’est la nature des tropiques avec sa richesse éclatante et ses étranges violences. Deux ou trois paysages de l’Île de France, deux ou trois états du ciel : rien de plus, et cela suffit. Pas de rhétorique, mais un impressionnisme sincère et puissant. Des mots propres, inouïs, bizarres, palmistes, tatamaques, papayers, dressent devant les imaginations françaises, toute une nature insoupçonnée et saisissante. À peine quelques fausses notes que la sentimentalité philosophique de l’époque ne remarquait pas : « les pâles violettes de la mort se confondaient sur ses joues avec les roses de la pudeur ». Ailleurs « ces paisibles enfants de la nature » sont des singes qui se balancent dans les hauts cocotiers.
Rousseau nous montrait Montmorency, la Savoie, la Suisse, une nature connue et familière. Ici, nous sommes dépaysés ; et l’étrangeté de ce monde exotique a une force particulière pour exciter en nous le sentiment des beautés naturelles.
 
        L’effet de ce petit roman fut immense en 1787. Les beaux esprits avaient bâillé quand l’auteur l’avait lu chez madame Necker : ils ne comprenaient pas qu’ils étaient dépassés. Sur le monde malade d’un abus d’esprit, lassé de la vie la plus artificielle qui fut jamais, disposé déjà par Jean-Jacques à goûter le sentiment plus que la pensée, cette églogue rafraîchissante tomba. L’innocence naïve, la nature sauvage, cela reposait du raffinement extrême des idées et des moeurs ; cela remplissait le vide secret, consolait le profond ennui des cœurs.
         Nous en rabattons un peu aujourd’hui. L’églogue paraît mince et fade. Il ne faut pas comparer ce couple de Paul et Virginie aux amoureux de Dante ou de Shakespeare, à Paolo et Fancesca, à Roméo et Juliette. Cependant Bernardin de Saint-Pierre a créé deux types, qui vivent : ce n’est pas peu sans doute. Ce ne sont pas deux caractères, ce sont deux noms, quelques sentiments élémentaires, simples, larges, plus rêvés qu’observés, quelques attitudes gracieuses ou touchantes ; c’est un doux et triste songe d’amour pur, par lequel l’humanité se repose des réalités rudes. Paul et Virginie sont d’irréelles et suaves figures de poème ; un sentiment élégiaque et lyrique les a créées. Ils sont de la famille des êtres que créeront Chateaubriand, Byron et Lamartine. Mais ils sont tout détachés de l’auteur qui les a formés, indépendants aujourd’hui de sa certaine personnalité, élevés à l’infinie réceptivité des légendaires symboles. Et enfin, grande nouveauté, ils sont très sensiblement conçus selon un idéal précis de beauté formelle. […]
 
      Voilà comment Bernardin de Saint-Pierre a puissamment contribué au renouvellement de la littérature. L’insignifiance de l’idée fait ressortir plus fortement l’impression poétique ou pittoresque. Avec une philosophie moins niaise, il représenterait moins bien un moment décisif de l’évolution du goût en France.

       [Note : Bernardin de Saint-Pierre a inventé la mer. Elle n’avait pas sa place encore dans la littérature française à part quelques vers de Saint-Amant. Elle fait une entrée triomphale par le Voyage à l’Île de France et par Paul et Virginie. Byron en Angleterre n'est venu qu'un quart de siècle plus tard.] 

Gustave Lanson, Histoire de la littérature française, 1894

       
Liens
   

Wikisource propose le texte intégral de Paul et Virginie
Le site Gallica de la BnF présente une édition illustrée de Paul et Virginie, suivi de La chaumière indienne.
Ici même, vous trouverez une notice sur Bernardin de Saint-Pierre, et quatre passages auxquels Flaubert fait allusion dans ses brouillons : l'enfance, la végétation luxuriante, l'amitié, le bain.