Le Sacré-Cœur de Jésus
     


Vignette pieuse

Adoration du Sacré-Cœur
       
     
Première communion - adoration du Sacré-Coeur - petites vignettes [Plan 18]
Au lieu de suivre l'office elle regardait dans son livre de messe les petites vignettes pieuses bordées d'azur qui servent de signets - elle chérissait l'agneau, et la brebis malade, le Sacré Coeur tout rouge, saignant, percé de flèches aiguës, & le pauvre Jésus qui tombe, en marchant, sous sa croix. [f° 1_135]

[Article rédigé vers 1875, ce qui explique peut-être
ses positions nettement anticléricales]

       
     

Un culte nouveau et très controversé

        Le culte du Sacré-Coeur est une pratique toute nouvelle. On en a attribué l'invention à un prêtre d'Oxford nommé Thomas Godwin à qui on a reproché d'être nestorien, socinien, etc. L'évêque Grégoire, dans son traité consacré aux adorateurs du Sacré-Coeur, qu'il appelle la secte des cordicoles, prétend que rien n'est plus faux et que Godwin n'avait rien imaginé de pareil. Quoi qu'il en soit, la nécessité du nouveau culte fut, disent les fervents catholiques, révélée à la religieuse Marie Alacoque par Jésus-Christ lui-même ; le jésuite La Colombière se chargea de promulguer cette nouvelle aux fidèles, et, appuyé par son ordre, il fit tous ses efforts pour répandre la dévotion au Sacré-Coeur de Jésus. En France, le clergé et la magistrature se montrèrent hostiles à cette innovation. Les jansénistes l'attaquèrent parce qu'elle était de fabrique loyoliste et que, disaient-ils, elle sentait le nestorianisme.
        Plusieurs dignitaires de l'Eglise se prononcèrent contre ce culte. Le parlement de Paris, à son tour, interdit (1775) au curé de Saint-André-des-Arts de célébrer la fête du Sacré-Coeur ; mais, plus tard, Languet, curé de Saint-Sulpice, frère du biographe de Marie Alacoque, eut toute liberté pour prêcher ce culte dans sa paroisse, et plusieurs ecclésiastiques suivirent son exemple. Les jésuites, promoteurs ardents du nouveau culte, s'efforcèrent de le faire autoriser à Rome. Benoît XIV, dans son ouvrage sur la canonisation des saints, raconte les sollicitations multipliées qu'on fit à Rome pour obtenir l'établissement d'une fête du Sacré-Coeur. La première demande, qui date de 1697, fut rejetée par la congrégation des rites. Deux autres demandes successives faites à Rome en 1727 et 1729 furent également rejetées par la congrégation. Enfin, après trois refus dont le dernier datait de trente-six ans, la congrégation des rites, cédant aux importunités, approuva cette dévotion et, le 6 février 1765, les jésuites obtinrent, contre l'avis de quatre cardinaux, un bref de Clément XIII qui n'institue pas, mais qui seulement autorise la fête, non du coeur matériel de Jésus-Christ, mais du coeur symbolique, c'est-à-dire de son amour pour nous.

        « La dévotion du Sacré-Coeur repoussée, dit Grégoire, par l'autorité civile à Naples et à Vienne, repoussée même, dit-on, à Cadix et à Séville par le chapitre de la cathédrale, fut accueillie par la reine de Portugal qui, en 1788, fit bâtir pour les carmélites une église dédiée au Sacré-Coeur. Cette dévotion fut attaquée par une foule d'écrits bien raisonnés et restés sans réponse. En 1769, la Faculté théologique de Nantes avait censuré plusieurs propositions extraites d'un livre anonyme qui a pour titre : Manuel des adorateurs du coeur de Jésus-Christ et des serviteurs de Marie, imprimé à Nantes sans approbation et sans nom d'imprimeur. On y lit que «le coeur de Marie est le grenier des miséricordes divines, le fourneau du feu céleste, la bibliothèque du Vieux et du Nouveau Testament, un lit de pause, un lit de repos, etc.» Guenet, évêque de Saint-Pons, avoue, dans un mandement, qu'il ne comprenait rien à cette dévotion ; et cependant il l'a établie et recommandée à ses diocésains. »

        Un des plus acharnés adversaires du culte du Sacré-Coeur fut l'évêque de Pistoie, Ricci. Dans une instruction pastorale, publiée le 3 juin 1781, il chercha à faire comprendre au peuple que la vraie dévotion est aussi éloignée d'un superstitieux fétichisme (ce sont ses expressions) que d'un licencieux saducéisme, et il défendit l'adoration du Sacré-Coeur comme inutile. Il s'efforça de ridiculiser le nouveau culte et fit effacer avec indignation le nom du Sacré-Coeur qu'on avait à son insu inscrit sur la cloche d'une église. Après la suppression des jésuites, la superstition du Sacré-Coeur fit peu de progrès, à cause de la vigilance et de la fermeté de Clément XIV, «et, si la mort prématurée de ce pontife n'eût pas empêché l'exécution de nombre de projets utiles qu'il avait conçus, peut-être que cette fausse et fantastique dévotion eût été ensevelie dans l'oubli avec la société jésuitique. Mais la dévotion du Sacré-Coeur reprit toute sa première force sous Pie VI, qui répandit à pleines mains des indulgences sur les cordicoles...

        « Tout le monde connaît, dit le même évêque, le zèle des jésuites pour la cardiolâtrie. Personne n'ignore, et une funeste expérience ne l'a que trop prouvé depuis les troubles qui agitent encore l'Europe, combien de machinations les jésuites ont mises en oeuvre sous la protection du pape Pie VI pour se rétablir en corps de société. Ils ont cru que le culte du Sacré-Coeur était ce qu'il y avait de plus propre à servir de centre et de point de réunion pour tous ceux qui auraient travaillé à ce but, et, dans cette vue, ils n'ont négligé aucun moyen, aucun artifice, pour établir ce même culte et pour le répandre. »

 

Le Sacré-Coeur de Marie

        Ce ne fut pas tout ; suivant la prédiction de Benoît XIV, après le culte du Sacré-Coeur de Jésus-Christ vint celui du Sacré-Coeur de Marie, fondé par une certaine Marie des Vallées, née à Coutances où elle mourut en 1655 âgée de soixante-six ans et qui rivalisa d'extravagance avec Marie Alacoque.

        « En 1646, Jésus-Christ lui ordonna, dit Grégoire, d'aller au ciel saluer tous les saints ; elle s'y rendit et, voyant les saints qui ne faisaient rien, elle les prit pour des fainéants, et voulait les chasser pour travailler au salut des âmes. Que font ces âmes en paradis, disait-elle à Dieu ? Que ne viennent-elles nous aider sur la terre ? Le Seigneur lui promit de délivrer chaque jour trente-quatre mille âmes du purgatoire. Marie Alacoque avait fait des vers contre ses contradicteurs ; Marie des Vallées en fit aussi contre des capucins qui lui étaient opposés. Le Père Eudes avait composé l'office du Coeur de Marie dont il faisait célébrer la fête solennelle avec octave. Dans une de ses prières on lisait : « Je vous salue, Marie, fille de Dieu le Père. » Cette dévotion avait tellement altéré l'esprit d'un minime, nommé Cornet, que prêchant à Morteau, en Franche-Comté, il disait : « Les vierges folles ne purent entrer en paradis, parce qu'en frappant à la porte elles avaient dit : Seigneur, Seigneur ; si elles eussent crié : Madame, Madame, à l'instant la salle des noces leur eût été ouverte. » Lafiteau, évêque de Sisteron, autorisa le culte du Sacré-Coeur de Marie, par cette raison que « le petit corps de Jésus se forma de quelques gouttes de sang exprimées du coeur de Marie par la force de l'amour. »
 
        Qu'entendent les cordicoles par adoration du Sacré-Coeur ? On sait que le coeur, d'après les anciens anatomistes, est le siège des sentiments. Est-ce comme symbole de ces sentiments ou simplement comme partie du corps de Jésus-Christ que les cordicoles adorent ce coeur, « fourneau d'amour, chariot d'Elie, miroir de l'unité, coeur rempli de nectar céleste, etc.? »
        Les cordicoles répondent avec la plus grande netteté que c'est le coeur matériel qu'ils adorent et non le coeur symbolique. « Par leur langage, dit Grégoire, on voit que tout y est charnel ; ils parlent de palpitation, de dilatation, etc. ; ce qui a fait demander si, dans le ciel, le mouvement de systole et de diastole continuait. Le coeur disent-ils, a été formé par le sang de David, le plus noble. Il est de la trempe la plus fine et la plus délicate, tissu de fibres sensibles au dernier point à la plus légère impression et d'un mouvement doux. »
 
        On pourrait, disait le pape Benoît XIV, demander aussi des fêtes du sacré côté, des sacrés yeux. De même Renaud, curé de Vaux, diocèse d'Auxerre, auteur de trois ouvrages anonymes contre les cordicoles, demande s'il ne serait pas convenable d'établir des fêtes de la sacrée glande et du sacré cerveau, et d'ériger des chapelles, de brûler des cierges, de l'encens en l'honneur de ces divers organes.
 

Le triomphe du culte

       « Dans un ordre de choses régulier, dit M. Asseline, le culte du Sacré-Coeur se fût doucement éteint dans le mépris des gens éclairés et dans le ridicule, avec bien d'autres innovations. Mais la réaction religieuse de la Restauration le sauva. Déjà le Sacré-Coeur avait brillé sur la poitrine des Vendéens ; les jésuites, de retour et triomphants, voulurent associer à leur triomphe leur dogme chéri ; ils répandirent de prétendus écrits de Louis XVI, où le prisonnier du Temple vouait au Sacré-Coeur sa personne et son royaume. Les missionnaires établirent dans chaque ville des confréries. Avec l'instinct théâtral qui leur est propre, ils employèrent toutes sortes de moyens plastiques pour frapper les imaginations ; c'est ainsi que le 23 juillet 1823, à Auray, ils promenèrent en procession un gros coeur de Jésus surmonté d'une croix noire et entouré d'épines noires, avec cette inscription : « Unique salut de la France. » Dans les chapelles obscures, ils mettaient des tableaux représentant le Christ avec la poitrine ouverte et sanglante ; une lampe ardente, munie d'un réflecteur, projetait toute sa lumière sur la plaie, où le coeur semblait nager dans un bouillonnement de sang et de feu. Lemontey rapporte avoir vu un tableau ainsi installé au château de la Roche-Guyon, chez l'abbé duc de Rohan-Chabot, et rend témoignage du grand effet produit par les habiles impresarii. »
 
        Le grossier instrument de tant de merveilles méritait sa récompense. Marie Alacoqne était digne des honneurs des bienheureuses, en attendant le nimbe des saintes... Un premier décret de Pie IX, du 23 août 1846, prononça que Marie Alacoque avait pratiqué, au degré héroïque, les vertus qu'on lui reconnaissait. Un deuxième décret du 24 mai 1864 affirma la vérité des miracles attribués à la fille de la Visitation. Enfin, le 19 août de la même année, fut rendu le solennel décret de béatification, en date de Gastel-Gandolfo et contre-signé du cardinal Pavacciani-Clarelli. Ce décret consacre la vérité des visions de Marie Alacoque, donne pour point de départ au culte du Sacré-Coeur la révélation divine racontée par Languet de Gergy, semble pencher vers l'adoration du culte matériel et fait prévoir la prochaine canonisation de la pauvre hystérique. Les dames du Sacré-Coeur, cet ordre si rapidement développé, qui possède trente-deux millions d'immeubles et qui élève les filles tant de l'aristocratie que de la bourgeoisie parvenue, pourront bientôt placer la nouvelle sainte sur leurs autels et la proposer comme idéal aux enfants dont elles ont à former l'esprit et le coeur.
       « Ainsi, dit M. Lanfrey, les rêveries d'une pauvre idiote, visiblement atteinte de nymphomanie, prirent corps et devinrent un symbole offert à l'adoration des peuples. » Le culte du Sacré-Coeur a pris une nouvelle extension sous l'Assemblée de 1871. Le clergé organisa sur la plus large échelle des pèlerinages à Paray-le-Monial, où Marie Alacoque avait eu, disait-elle, avec Jésus-Christ ses «colloques amoureux», où Jésus-Christ lui avait demandé son coeur et l'avait mis dans le sien, et où la bienheureuse avait eu une foule d'autres visions de même nature. Ce n'est pas tout ; l'Assemblée a déclaré d'utilité publique la construction, à Montmartre, d'une église en l'honneur de ce culte, que le pape Benoît XIV avait appelé idolâtrie. La première pierre de l'église du Sacré-Coeur, appelée par le peuple de Montmartre «église Notre-Dame de la Galette», à cause de l'ancien moulin de la Galette, vient d'être posée en grande cérémonie (16 juin 1875). A cette occasion, on a chanté naturellement le fameux cantique du Sacré-Coeur, que les pèlerins de Lourdes, de La Salette, du Puy, de Boulogne, etc., ont rendu célèbre depuis quelques années. Le salut de la France n'est que le second souci des cordicoles : Rome avant tout.

 
Dieu de clémence,
Ô Dieu vainqueur !
Sauvez Rome et la France.
Au nom du Sacré-Coeur. (bis)

        La construction de cette église doit être menée avec toute la rapidité possible, si toutefois les fidèles montrent dans l'avenir plus d'empressement qu'ils n'en ont montré jusqu'ici à fournir les fonds qu'une souscription ouverte par l'archevêque de Paris, Guibert, appelle à grand renfort d'indulgences et de grâces promises, au nombre desquelles se trouve naturellement le salut de la France, qui est à jamais perdue si elle ne se dévoue pas au Sacré-Coeur.

Source : Grand dictionnaire universel du XIXe siècle
Pierre Larousse

       
Liens
   

Le coeur sacré de Jésus cliniquement exhibé et organiquement montré : collection de Michel Chomarat à la Bibliothèque Municipale de Lyon.
Le site catholique « Salve regina » commente l'encyclique du pape Pie XII, du 15 Mai 1956, consacrée au Culte et dévotion au Sacré-Coeur