L'identification d'Emma à Virginie  : réponses
 

Les micro-séquences

   

  Les rêves d'Emma
Comme elle avait pleuré à douze ans, en lisant Paul & Virginie ! Comme elle avait rêvé dans son cœur d’enfant la belle /jolie fontaine au clair de lune, la case / jolie maisonnette de bambous sous les larges feuilles des lataniers, le nègre Domingo, le chien Fidèle,
& surtout quelques fruits laiteux se balançant au bout d’arbres plus hauts que des clochers
mais surtout l’amitié douce / prévenante / caressante de quelque bon petit caressant / frère à cheveux noirs bouclés battant tout autour sur son col nu -
& qui grimpe dans des arbres pour vous dénicher des nids charmants au bout d’arbres plus arbres plus hauts que des clochers
monte cueillir pour vous des fruits plus gros que des /des fruits rouges dans de gds arbres ou qui court pieds-nus sur le sable – vous porte sur son dos & revient haletant avec un vent d’été dans ses cheveux bouclés.

  Le noyau de pêche
elle essaya, comme Paul de faire pousser des noyaux de pêcher de semer des graines dans le jardin pour voir pousser des arbres. - elle enfouit en terre un noyau de pêcher - mais rien ne sortit l'année suivante et elle eut même du mal à en retrouver la place où elle l'avait planté / caché sans en rien dire
elle ne le retrouva pas quand désespérée elle creusa un trou / fouilla

  Le bain
prend un bain de pied dans l'auge
une fois un jour d'été qu'il faisait chaud elle alla vers l'abreuvoir aux vaches sous la pompe.
la pierre carrée usée aux angles suintait un peu par les angles à l'intérieur
elle était vieille - il y avait de la mousse poussée au fond - le soleil frappait sur l'eau froide
et toute éclairée de soleil /et sous le soleil qui la frappait
l'eau froide immobile qui semblait alors d'argent fluide entre ses parois vertes. Alors (comme Virginie, pendant les nuits - elle voulut s'y baigner, - ses bas déjà étaient même défaits / retirés et assise sur le bord elle entrait déjà ses jambes dans l'eau - quand sa mère, survenant / arriva tout en courant et la fit rentrer à la maison avec deux calottes / soufflets sur les joues

  L'ami Isidore
Elle jouait le dimanche avec le fils du charron / charpentier leur voisin. Il était de six mois plus âgé qu'elle.
Son ami, bourru et peu complaisant / craintif et lourdaud
Il n'osait pas seulement grimper sur le toit de la bouillerie pour cueillir des iris.
Jaloux de tout ce qu'elle avait il se précipitait comme un vorace sur ses tartines de compottes alors elle s'enfuyait pour l'éviter car elle était légère comme un chevreau.
Mais craintif et brutal Isidore abusa deux ou trois fois de sa force, si elle n'eut été plus leste que lui.
 

   
 

Comparer les oeuvres

   

  Emma et Virginie
Les points communs : Emma a 12 ans quand elle lit le roman, l'âge de Virginie quand elle sort de l'enfance - petite cellule familiale isolée à la campagne - pas de frère ni de soeur - aucun enfant de son âge, à part un jeune garçon.

L'atmosphère de la ferme normande ne ressemble en rien à celle de la maisonnette de bambou. Aucune tendresse, aucune compréhension de la part de sa mère – aucune prévenance, aucune délicatesse de la part d'Isidore – aucune confiance, aucune communication possible.

  Dans la suite du roman (880 Ko) cherchez les occurrences des mots Paul, Virginie.

« – Eh bien, moi aussi, reprit l'ecclésiastique. Ces premières chaleurs, n'est-ce pas, vous amollissent étonnamment ? Enfin, que voulez-vous ! nous sommes nés pour souffrir, comme dit saint Paul. »

Virginie est la maîtresse de Rodolphe, avant Emma :
«  – Ah ! madame Bovary, pensa-t-il, est bien plus jolie qu'elle, plus fraîche surtout. Virginie, décidément, commence à devenir trop grosse. Elle est si fastidieuse avec ses joies. »
 

   
 

Suppression des micro-séquences

       L'économie des moyens
Deux personnages interviennent : sa mère et Isidore.
La mère d'Emma n'existe ... que lors de sa mort, qui offre à Emma le « plaisir » de manifester une grande douleur romantique.
Lui donner une « vraie vie » obligerait Flaubert à écrire d'autres séquences expliquant ces gifles, ces rapports conflictuels ou au moins cette absence de compréhension mutuelle.
Il en est de même pour Isidore. Dans une écriture qui tend vers l'épure, que faire de ces personnages une fois qu'on n'en a plus besoin ?
Si l'on veut en limiter le foisonnement, le mieux est sans doute de ne pas les créer...

   Les contraintes de la comparaison
Paul et Virginie était certes très populaire et lu dans tous les milieux sociaux. Mais ces séquences supposent que les lecteurs aient très présents à l'esprit les moindres détails du roman, ce qui est peu probable.
Il faut donc intervenir lourdement pour expliquer alors que Flaubert souhaite l'effacement du narrateur et cherche à montrer sans dire.

   L'écriture du paragraphe
Ces épisodes posent deux problèmes stylistiques : la concision et la composition.
Mêmes brièvement développées, ces anecdotes prennent une place importante qui déséquilibre le paragraphe consacré à la petite enfance.
Par ailleurs, ces récits ne peuvent s'ordonner que de manière chronologique ou énumérative, composition que Flaubert juge relâchée et peu intéressante au plan esthétique.

   La cohérence du personnage d'Emma
On retrouvera dans la suite du roman :
- la prédominance du sentiment, de la sensibilité, de la sensualité
- le désir d'être aimée, de recevoir des preuves d'amour sans en donner elle-même et sans chercher précisément à séduire
- l'échec des relations avec les hommes qui finalement l'exploitent
- l'absence ou l'échec dans la communication avec les femmes
- les rêves d'exotisme
- comme lors de la plantation du pêcher, Emma a peu d'activités "fécondes". L'action ne l'intéresse guère et ne lui réussit pas. Son projet principal - le voyage avec Rodolphe - est un échec.

  Pourquoi Flaubert a-t-il choisi de supprimer ces épisodes ?
Les problèmes d'ordre esthétique évoqués ci-dessus ont certainement déterminé pour une grande part la suppression de ces passages.
Dans la progression générale de l'oeuvre, ces échecs d'Emma sur le plan familial, social, sentimental sont comme la mise en abyme de sa vie. Flaubert ne souhaite peut-être pas que son personnage subisse dès son enfance les désillusions et les échecs qu'il réserve pour l'âge adulte, ni que le roman soit le développement de cette « cellule-mère ».