La découverte de Paul et Virginie : réponses
 

La micro-séquence

   

  La désaffection des contes de fées

•   Ainsi mais insensiblement elle se détacha
•   Ainsi préparée au merveilleux ces tendresses-là s'en allèrent, & elle n'espérait - elle n'attendit bientôt plus de bonnes marraines au diadème d'or pour la venir consoler tout à coup quand elle pleurait.
•   merveilleux enfantin dont elle n'était plus la dupe - elle avait attendu la bonne marraine, cru à la mère Mi-Carême* et à l'homme qui jette le sable*
•   désaffectionnée d'un merveilleux dont elle avait parcouru cent fois le cercle restreint
•   habituée aux tendresses d'une sympathie vague et désintéressée qui s'était aiguisée à des tendresses vides, dont elle avait répété cent fois la banalité
•   alors désabusée / ainsi désaffectionnée des féeries innocentes dont sa raison souriait
•   Ainsi préparée de longtemps par les féeries du fantastique gracieux*, qui ne suffisait plus à son imagination
•   dévouemens (résumé) avaient préparé son coeur& esprit à –

[* La mère Mi-Carême était un être imaginaire qui venait punir les enfants désobéissants, mais aussi qui passait dans la nuit de la mi-carême pour apporter des friandises aux enfants sages.
* Le marchand de sable qui passe chaque soir pour endormir les enfants. [Voir les notes]
* Gracieux = plein de grâce, mais aussi : gratuit, sans destination ou sans motif précis.]


  L'engouement pour Paul et Virginie

•   et secrètement tourmentée déjà par d'une sympathie vague qui cherchait partout où s'adresser elle se précipita donc alors toute entière sur l'ardente idylle qui satisfaisait à la fois d'un seul coup à ses appétits de sentiment & d'imagination
•   transportée sur les tropiques comme dans une serre chaude elle rencontra / entra par hasard dans l'ardente idylle / l'églogue des tropiques où s'enivrèrent / où se grisèrent de poésie ses appétits de sentiments et d'imagination
•   elle se précipita avidement d'un seul coup dans l'ardente idylle / l'églogue empourprée
•   elle se rua / précipita dans avec avidité cette histoire d'amour qui satisfaisait ses appétits de tendresses d'imagination & de sentiments / se colla le coeur dessus, s'y enlaça/ dans les phrases – vécut dedans – s'incarna à ses héros / en aspira le souffle et voulu dormir entre les feuillets du livre / avec toutes les caresses du sentiment naissant & les splendeurs de la nature inconnue
•   Comment le côté nature du livre s'en va, il n'en reste que le côté sentimental.

  Les attitudes d'Emma quand elle lit

•   elle se rua / précipita avec avidité dans cette histoire d'amour qui satisfaisait ses appétits de tendresses d'imagination & de sentiments / se colla le coeur dessus, s'y enlaça/ dans les phrases – vécut dedans – s'incarna à ses héros / en aspira le souffle et voulu dormir entre les feuillets du livre / avec toutes les caresses du sentiment naissant & les splendeurs de la nature inconnue
•   elle versa sur le livre ses premières larmes d'amour – elle se colla le coeur dessus – elle s'enlaça toute entière dans les phrases – elle eut voulu dormir entre les feuillets
•   Quand elle s'allait coucher / la nuit elle eut voulu dormir entre les feuillets du livre & à travers ses cils mouillés, les lignes se confondaient
•   le départ de Virginie lui ravagea le coeur – elle se roula avec Paul dans les angoisses d'un déchirement profond & à la fin quand elle ne veut pas retirer ses habits, elle jeta le livre furieuse – elle pleura tant qu'elle trempa les pages.
   

 

L'évolution d'Emma

   

 Sa désaffection pour les contes
- À la longue, elle s'aperçoit qu'il n'y a rien à espérer des êtres surnaturels (ni consolation, ni punition, ni bonbons, ni sommeil)
- Le monde du merveilleux est restreint : c'est toujours un peu répétitif.
   Même sur le plan de l'imaginaire, il n'y a rien à attendre. Elle s'ennuie
- Son sens critique s'aiguise ; elle ne croit plus aux pouvoirs féeriques et en sourit
- L'atmosphère suave, la tendresse généralisée qui s'adresse à tous et à personne la laisse seule et frustrée

  Ses nouveaux besoins
- Les récits de dévouement trouvés dans les contes moraux éveillent en elle le besoin de se dévouer ou qu'on se dévoue pour elle
- Premières manifestations d'un désir d'aimer qui cherche un point de fixation
- "Appétit de tendresses, d'imagination, de sentiments"

   En quoi le roman peut-il répondre à ces attentes ?
- Il introduit la nouveauté de paysages naturels splendides et inconnus qui éveillent l'imagination
- Le climat affectif : tout le monde console tout le monde
- On sait pour qui et pour quoi on se dévoue

Mais Emma gomme ce qui ne lui convient pas – l'aspect "nature", d'inspiration rousseauïste – et ne garde que le sentiment.

   
 

Emma lectrice

   

  Les conditions matérielles de la lecture :
Environnement : Quand elle s'allait coucher
La lectrice : le coeur, le souffle, caresses, larmes, cils mouillés
Le livre en tant qu'objet : pages, feuillets, lignes

  L'histoire de Paul et Virginie
Les passages qui émeuvent Emma :
Départ de Virginie - Naufrage et refus de se déshabiller pour pouvoir être sauvée par le marin - Désespoir de Paul

Elle réagit physiquement de manière violente, et moralement, elle découvre l'amour et la passion.
 

   
  L'expérience de la passion
       Irruption du désir - Intensité allant jusqu'à la violence
   appétits de sentiments et d'imagination
   avec avidité sur l'ardente idylle - avidement d'un seul coup
Verbes de mouvement violent :
   elle se précipita sur - elle se rua - s'y enlaça - se colla - se roula - jeta

   Engagement total - Perte de la conscience de soi
         où s'enivrèrent / où se grisèrent
         elle se précipita donc alors toute entière
    Progression : dessus - autour - dedans - osmose complète
         se colla le coeur dessus, s'y enlaça/ dans les phrases – vécut dedans – s'incarna à ses héros / en aspira le souffle

   Souffrance
           tourmentée - lui ravagea le coeur - dans les angoisses d'un déchirement profond
elle pleura tant

   

  Fiction et réalité
   

  Comment voit-on qu'Emma perd la conscience du monde réel ? :
Elle ne sait plus si elle aime le livre où l'histoire qu'il raconte

  Les mots pour le dire
Les mots glissent constamment de la matérialité du livre à l'histoire d'amour et inversement.
Pour rétablir la cohérence, on pourrait avoir :

- se colla le coeur dessus / se colla les yeux dessus
- s'enlaça dans les phrases / s'enlaça dans les bras de Paul
- voulut dormir entre les feuillets du livre / voulu dormir entre les bras de Paul
- elle pleura tant qu'elle trempa les pages  / elle pleura tant qu'on la crut malade

 L'effet produit
Tout le monde a vécu l'expérience d'un livre passionnément aimé.
Mais par ces constantes ruptures, Flaubert rend impossible toute identification à Emma.
On n'est plus sensible qu'à ses excès, qui paraissent alors ridicules.
 

   

  Pourquoi avoir supprimé ce passage ?
   

La désaffection d'Emma pour les contes nécessite une argumentation, avec analyse des causes, liens logiques, etc., toute chose que déteste Flaubert qui préfère montrer plutôt qu'expliquer.

La passion pour Paul et Virginie est tout à fait cohérente avec le développement ultérieur d'Emma. Le bovarysme a été décrit comme un dérèglement de l'imagination et une inadéquation du rêve à la réalité.
Mais le bovarysme d'Emma vient surtout de son éducation au couvent. Cette découverte de la lecture et de l'amour - à douze ans et à la ferme des Bertaux - intervient trop tôt et trop fort.
Finalement Flaubert ne gardera que ce que peut « rêver » un enfant : la maisonnette, le chien, le petit frère...