Les iris - La Mère Mi-Carême - L'homme qui jette le sable

Les iris sur le toit

[Isidore] n'osait pas seulement grimper sur le toit
de la bouillerie pour cueillir des iris. [f° 133]

La bouillerie est l'endroit où on distille l'alcool.

En Normandie, l'usage est de planter des iris sur le faîte des chaumières. Mais personne n'est sommé d'aller y cueillir des bouquets... !

On retrouve les chaumières et leurs iris à la fin du roman  :

 

 Le ciel pur était tacheté de nuages roses ; des fumignons bleuâtres se rabattaient sur les chaumières couvertes d'iris ; Charles, en passant, reconnaissait les cours. Il se souvenait de matins comme celui-ci, où, après avoir visité quelque malade, il en sortait, et retournait vers elle.
[III, 10 - L'enterrement d'Emma]

 

La Mère Mi-Carême

Elle avait attendu la bonne marraine,
cru à la mère Mi-Carême et à l'homme qui jette le sable [f° 84v]

Comme son nom l'indique, cette fête se situe juste au milieu du carême. C'est une pause dans les quarante jours de jeûne et de pénitence avant la fête de Pâques.
C'était une fête accompagnée de déguisements, de musique, de bons repas et de beaucoup de divertissements.

Pour les enfants, la mère Mi-Carême était un être imaginaire à double visage : un personnage effrayant qui venait punir les enfants désobéissants, mais qui passait aussi dans la nuit de la mi-carême pour apporter des friandises à ceux qui avaient été sages.
D'où la réflexion de Berthe après la mort d'Emma  :

 
L'enfant arriva sur le bras de sa bonne, dans sa longue chemise de nuit, d'où sortaient ses pieds nus, sérieuse et presque rêvant encore. Elle considérait avec étonnement la chambre tout en désordre, et clignait des yeux, éblouie par les flambeaux qui brûlaient sur les meubles. Ils lui rappelaient sans doute les matins du jour de l'an ou de la mi-carême, quand, ainsi réveillée de bonne heure à la clarté des bougies, elle venait dans le lit de sa mère pour y recevoir ses étrennes, car elle se mit à dire :
– Où est-ce donc, maman ?
Et comme tout le monde se taisait :
– Mais je ne vois pas mon petit soulier !
[Madame Bovary, III, 8]

Les parents faisaient croire en outre aux enfants que c'était elle qui amenait les bébés.

À cause des licences qui accompagnaient cette fête, il n'était pas bien vu pour une fille de « courir la Mi-Carême ».

 
Le jour de la mi-carême, elle ne rentra pas à Yonville  ; elle alla le soir au bal masqué. Elle mit un pantalon de velours et des bas rouges, avec une perruque à catogan et un lampion sur l'oreille. Elle sauta toute la nuit au son furieux des trombones ; on faisait cercle autour d'elle ; et elle se trouva le matin sur le péristyle du théâtre parmi cinq ou six masques, débardeuses et matelots, des camarades de Léon, qui parlaient d'aller souper.
[Madame Bovary, III, 6]

 
L'homme qui jette le sable

Nous disons « le marchand de sable » qui passe chaque soir pour endormir les enfants. Il a inspiré le conte d'Hoffmann L'homme au sable.

 

       [...] Dans ces soirées-là, ma mère était fort triste, et à peine entendait-elle sonner neuf heures, qu'elle s'écriait : "Allons, enfants, au lit... l'Homme au Sable va venir. Je l'entends déjà." En effet, chaque fois, on entendait des pas pesants retentir sur les marches  ; ce devait être l'Homme au Sable. Une fois entre autres, ce bruit me causa plus d'effroi que d'ordinaire, je dis à ma mère qui nous emmenait : Ah ! maman, qui donc est ce méchant Homme au Sable qui nous chasse toujours ? Comment est-il  ? – Il n'y a point d'Homme au Sable, me répondit ma mère. Quand je dis : l'Homme au Sable vient ; cela signifie seulement que vous avez besoin de dormir, et que vos paupières se ferment involontairement, comme si l'on vous avait jeté du sable dans les yeux.
       La réponse de ma mère ne me satisfit pas, et, dans mon imagination enfantine, je devinai que ma mère ne me niait l'existence de l'Homme au Sable que pour ne pas nous effrayer. Mais je l'entendais toujours monter les marches. Plein de curiosité, impatient de m'assurer de l'existence de cet homme, je demandai enfin à la vieille servante qui avait soin de ma plus jeune soeur, quel était ce personnage. – Eh ! mon petit Nathanaël, me répondit-elle, ne sais-tu pas cela ? C'est un méchant homme qui vient trouver les enfants lorsqu'ils ne veulent pas aller au lit, et qui leur jette une poignée de sable dans les yeux, à leur faire pleurer du sang. Ensuite, il les plonge dans un sac et les porte dans la pleine lune pour amuser ses petits enfants qui ont des becs tordus comme les chauves-souris, et qui leur piquent les yeux, à les faire mourir. Dès lors l'image de l'Homme au Sable se grava dans mon esprit d'une façon horrible ; et le soir, dès que les marches retentissaient du bruit de ses pas, je tremblais d'anxiété et d'effroi ; ma mère ne pouvait alors m'arracher que ces paroles étouffées par mes larmes : l'Homme au Sable ! l'Homme au Sable ! Je me sauvais aussitôt dans une chambre, et cette terrible apparition me tourmentait durant toute la nuit.

E-T-A. Hoffmann, L'homme au sable,
Der Sandmann,
1816
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