Texte pour l'étude
Les lectures, le soir, à l'étude
 
 
 
 

Ce texte rassemble des éléments empruntés à tous les brouillons. Tel quel, il n'a jamais existé. Pour retrouver la progression de l'écriture, il faut se reporter aux manuscrits. Les mots entre crochets ont été supprimés dans les brouillons.

   
 
     

Accès aux manuscrits du paragraphe 5

        Tous les soirs, dans la grande étude, avant la prière, une des soeurs faisait une lecture religieuse. C'était ordinairement, dans la semaine, quelque résumé de l'Histoire Sainte, les oraisons de Bossuet, le petit Carême de Massillon, ou les conférences de l'abbé Frayssinous et les dimanches seulement, par récréation, des passages du Génie du Christianisme.
        [Comme elle écoutait dans ce temps-là, comme elle s'éprit de la mélodie/lamentation] Comme elle écouta, les premières fois, la déclamation sonore des mélancolies [humaines/du cœur] romantiques [errant / vagabondant], éplorées, assises sur des tombes/ruines, se lamentant à tous les échos de la nature, répétant leur complainte à tous les échos de la terre, du monde et de l'Éternité !

        Les yeux au plafond, les coudes sur son pupitre et [tout en contemplant] tout en regardant brûler la mèche du quinquet, elle rêva les chapelles gothiques abandonnées, les infortunes des reines, les ruines dans les bois, [les voyages des hirondelles] les migrations d'oiseaux dans les nuages, des grèves désertes, des lacs, des tempêtes, des ouragans, des tombeaux/mausolées fameux/illustres cachés sous la verdure et des tombes au clair de lune, silencieuses sous les lierres.

        Elles étaient rangées des deux côtés de la chaire, le dos appuyé contre leurs pupitres et regardant brûler les deux quinquets pendant que la voix de la lectrice continuait sans s'arrêter, régulière et monotone comme une machine. Les [arbres] tilleuls du jardin / de la cour bruissaient, frémissaient doucement, remuaient au vent, agitaient leur feuillage contre la vitre de la classe. Personne ne marchait plus dans la rue, en bas sous les fenêtres. Tout le quartier d'alentour dormait, et les horloges des églises voisines / d'alentour à distances inégales répétaient l'une après l'autre, dans le silence, la sonnerie des mêmes heures, couvrant de leur timbre inégal la voix de la bonne sœur, avec le bruit lointain de quelque fiacre attardé qui roulait encore sur les boulevards.

        Si, comme beaucoup d'autres de ses amis, en venant au monde, ses yeux se fussent ouverts dans une ville avec des toits pour horizon, devant une cour pavée de trois pas de large, et qu'elle eût passé toute son enfance dans quelqu'arrière boutique obscure dans quelque rue d'un quartier trafiquant/marchand, ne voyant le soleil qu'aux jours de fête par des lucarnes des greniers, et sans savoir ce que c'était que la campagne, c'est alors sans doute qu'elle eût été éblouie par les splendeurs de la nature et que s'ouvrant aux dilatations intimes de la Poésie du sentiment, [elle eût aspiré - elle se fût éprise] elle eût accepté bien mieux la poésie de la nature, elle se fut abandonnée à ces envahissements lyriques de la nature, poésie [qui ne vous arrive] qui ne se communique à la jeunesse que par la traduction des écrivains.

        Elle eût aspiré sans doute à la Nature dont le sens lui arrivait par ce langage musical, mais elle savait trop bien ce que c'était que la campagne et que les belles phrases qu'on dit dessus ne lui ressemblent guère ; cet embellissement du trivial lui semblait faux et elle se rejeta sur le sentiment, dégagé de mise en scène.. Et les phrases, quelque belles qu'elles fussent, ne la remuaient pas.
      Mais plus une peinture était vraie, juste et désintéressée dans son but, moins elle lui semblait belle/intéressante. Qu'avait-elle à faire de retrouver [la campagne] dans ce qu'elle cherchait comme extraordinaire ?
        Elle savait par coeur la rosée matinale sur l'herbe, le bruit/ le bêlement des brebis/ moutons, la vue des blés, les laitages et les charrues, et l'odeur des laiteries. Elle rejetait à peu près comme incompréhensible sur le compte de l'art et du style de l'écrivain le sentiment/l'émotion qui en résultait, tout le charme qu'on disait y être.

        Habituée aux aspects calmes de la vie, elle se tournait au contraire, comme à son insu, par curiosité naïvement naturellement [vers des dramatiques, impétueux, mouvementés] vers les accidentés. Ainsi si la mer lui semblait belle, c'est à cause des tempêtes qui la soulevait, quand elle pensait aux montagnes c'est parce qu'il y avait dedans des précipices à faire trembler [et la verdure des arbres ne lui faisaient plaisir que quand elle ombrageait] et elle estimait que les arbres n'avaient de quelconque signification que groupés/clairsemés parmi les ruines pour indiquer ainsi le néant des hommes / des choses humaines en présence/devant la force de la Providence.

        L'humeur moins tournée vers les images que vers les sentiments, elle faisait ainsi naïvement dans tout un choix personnel, à son usage, dans un but de coeur presque pratique. Pour la satisfaire il fallait qu'elle pût retirer des choses une sorte de profit personnel et instinctivement elle rejetait comme inutile, tout ce qui ne contribuait par aussitôt à la consommation immédiate de son cœur, étant en effet après tout de tempérament plus sentimental qu'artistique, cherchant des Passions/émotions et non des tableaux, une volupté et non des idées.