Joseph-Napoléon Primoli
     

Lecture de Salammbô

chez la princesse Mathilde

       
     

       « C'est en 186..., un soir de septembre, au château de Saint-Gratien. »  […]
        Toute la petite meute déchaînée entoure en aboyant une sorte de géant qui vient de se lever de son fauteuil avec fracas en rejetant un livre sur la table… C'est un colosse gaulois aux larges épaules, à la forte carrure, au visage coloré, aux épaisses moustaches retombantes, aux bons yeux clairs à fleur de tête…
       Il essuie son front, son crâne luisant, ses fins cheveux bouclés par le bout et répandus sur le col… Il semble sortir d'une lutte terrible qui l'a brisé : on songe au combat de Jacob avec un ange invisible. Cette victoire mystérieuse lui vaut les félicitations de l'auditoire et provoque les aboiements de la meute jappant à ses pieds…
       Il est rouge, il est violet : – « une cerise à l'eau-de-vie tombée dans le feu, » disait Théo. – C'est Gustave Flaubert.
       Il vient de lire à haute voix, de déclamer des fragments de Salammbô : la scène du serpent, l'entrevue de la fille d'Hamilcar et de Mathô.
       C'est Mathô lui-même, ou plutôt c'est Frédéric-Lemaître, jouant un drame romantique. Ni ce grand artiste, ni un comique, en « l'imitant, » ne saurait donner l'idée de Flaubert lisant, vociférant, chantant son oeuvre : ses yeux verts de mer lancent des éclairs, sous les sourcils noirs qui les abritent ; sa moustache se hérisse, sa poitrine se gonfle, sa main tremble et le livre qu'il tient entre ses doigts semble agité par une vague…
       Et il lit, de sa voix mugissante et sonore qui vous berce, comme dit Goncourt, dans un bruit pareil à un ronronnement de bronze. Aussi, quand il sort de l'une de ces lectures, il semble sortir d'une crise...
Jamais il n'a été plus content, sa satisfaction déborde par tous les pores : « C'est vrai, dit-il, j'ai débité le dernier chapitre d'une façon qui m'a ébloui moi-même... » Et, sur les instances du groupe d'admirateurs qui le presse, il répète avec complaisance la fameuse phrase :
        « Les mercenaires crurent voir au haut d'un caroubier quelque chose d'extraordinaire : une tête de lion se dressait au-dessus des feuilles ».
        Alors, à la voix tonitruante, à la mimique de l'artiste, on croit voir la tête de Flaubert se métamorphoser en tête de lion, dont la crinière semblait flotter sur la nuque : les chiens eux-mêmes, saisis d'épouvante, redoublent leurs vociférations et leurs hurlements, comme s'ils voulaient donner la chasse à cet animal invisible qui leur apparaît...

        Les auditeurs vont au fumoir ; Flaubert reste seul avec la Princesse.
« Allons, lui dit-elle, calmez-vous... ne faites pas crier mes chiens... à quoi bon vous mettre dans cet état ?... Vous allez vous rendre malade : il faudra vous soigner... Oh ! ces hommes ! quels animaux ! Ne pourriez-vous pas lire comme tout le monde ?... Phil ! Mouche ! Soc ! Tchine ! taisez-vous ! vous êtes insupportables... Aussi vous hurlez : elles ont cru que vous me grondiez, les pauvres petites !... À vos corbeilles, mesdemoiselles !... Et vous, Flaubert, ici, près de moi, soyez sage... Mon Dieu ! peut-on s'échauffer ainsi !... »
        Et la bonne Princesse, de son fin mouchoir de dentelle, essuie le front de son vieil ami, qui s'est laissé choir auprès d'elle...
        Le bon géant, ému de ces soins maternels, essaie de prendre la jolie main compatissante pour la porter à ses lèvres...
« Soyez sage et ne recommencez plus : je me ferai continuer votre bouquin par un lecteur plus raisonnable, puisque cela vous met dans un pareil état...
– Mais je me calme pour vous, Princesse, je mets une sourdine à ma voix en votre honneur : quand je suis seul, la nuit, à Croisset, dans mon gueuloir, je crie bien plus fort...
– Ce doit être beau !
– L'autre nuit, en essayant l'effet de mon dernier chapitre, ma voix a fait résonner mes plumes de fer dans ma coupe de bronze : j'ai cru qu'une veine avait éclaté dans ma poitrine ; je me suis arrêté ; je m'attendais à dégorger un flot de sang...
– Vous êtes fou ! Vous vous tuerez, à ce métier-là.
– C'est mon métier.
– Il est joli !
– Le travail, c'est encore le meilleur moyen d'escamoter la vie... Si ce n'était pour lui, pour quoi vivrais-je ?

Gustave Flaubert chez la princesse Mathilde.
Souvenir d'une soirée à Saint-Gratien.
par le comte Joseph Primoli.
Éd. Louis Conard, 1927.