Le Tasse, Jérusalem délivrée, chant XVI   (1580)
 
  
   

Renaud et Armide

 

Les deux chevaliers, Ubalde et le Danois, viennent libérer Renaud des enchantements de la magicienne Armide pour le ramener à Jérusalem.

 
 
     

         […] Soudain, leurs regards pénètrent à travers l'obscur feuillage ; ils croient voir, et leur doute se change en réalité, ils voient, sur la verdure, Renaud soutenu par Armide. Le voile de l'enchanteresse la recouvre à peine, ses cheveux en désordre flottent au gré des vents ; une sueur limpide embellit ses joues enflammées ; un pétillant sourire étincelle dans ses yeux humides ; ainsi un rayon de lumière brille à la surface des ondes. Armide se penche sur Renaud, et le visage du guerrier se réfléchit dans son visage. Il se consume ; il soupire ; on dirait que son âme s'envole et va s'unir à celle de la magicienne. Ubalde et le Danois, cachés, contemplent cette scène d'amour

Un miroir du cristal le plus pur était suspendu à côté de Renaud : Armide le prend et le place entre les mains du cavalier ; ils s'y regardent tous deux, et, parmi tant d'objets divers, ils n'aperçoivent qu'un seul et même objet. L'un se glorifie de sa servitude, l'autre de son empire. Armide ne voit qu'elle-même, Renaud ne voit qu'Armide : « Tourne, lui disait-il, tourne vers moi ces yeux où je lis ton bonheur et le mien ; mon cœur, mieux que ce cristal, retrace tes beautés, leurs formes, leur puissance. Hélas ! si tu me dédaignes, admire du moins tes attraits. Mais une petite glace ne peut reproduire tant de merveilles, une si douce image ; le ciel et les étoiles, seuls, sont des miroirs dignes de toi ! »
Armide sourit aux discours de Renaud ; elle ne cesse de se regarder, de s'occuper de sa parure ; elle ajoute des roses étrangères aux lis naturels de son teint. Quand elle eut tressé ses cheveux, qu'elle en eut effacé le désordre, elle les arrondit en boucles et les couvrit de fleurs, comme on sème de l'émail sur de l'or. Le paon superbe déploie avec moins d'orgueil la pompe de son plumage ; Iris est moins éclatante lorsqu'elle étale au soleil son arc humide de rosée. Le plus bel ornement d'Armide est sa ceinture, jamais elle ne la quitte ; pour la former elle mêla des substances que nulle autre main n'eût pu réunir. Tendres dédains, paisibles refus, douces caresses, douces paroles, sourires, larmes touchantes, soupirs entrecoupés, elle fondit tous ces éléments, les façonna au feu lent des flambeaux, et en retira cette admirable ceinture dont sa taille est ornée.
                                                        Bientôt Armide prend congé de Renaud ; elle s'éloigne. Son habitude était de sortir pendant le jour, elle allait consulter ses livres magiques. Renaud ne pouvait suivre ses pas ; il parcourait les parterres et les labyrinthes. Dès que les ombres, amies du silence, couvrent la terre, Armide revient, dans ses jardins, passer de délicieux instants. À peine eut-elle disparu, les deux guerriers, cachés derrière les buissons se montrèrent à Renaud sous leur pompeuse armure.
         Tel, un coursier fougueux, enlevé après la victoire au périlleux honneur des guerres, s'abandonne à un vil repos dans de gras pâturages ; mais, s'il est réveillé par le retentissement de la trompette, si l'éclat des cuirasses frappe sa vue, il se retourne en hennissant ; déjà il appelle le combat et sous son maître, il brûle d'être heurté dans sa course et de heurter à son tour. Tel devient le magnanime enfant à l'aspect subit des brillantes armures ; ce terrible guerrier, ce courage intrépide qui languissait dans l'oisiveté sent tout à coup renaître son ardeur. Ubalde s'approche et lui présente le bouclier de diamant. Renaud y porte ses regards ; il se voit surchargé d'ornements ; de suaves parfums inondent ses cheveux, et son fer, son redoutable fer, disparaît sous un luxe efféminé : ce n'est plus un instrument de batailles mais une inutile parure.

         Renaud revient à lui ; déjà il ne peut soutenir sa propre vue. Ainsi l'homme, accablé par un sommeil profond, reprend ses esprits après une longue rêverie. Le guerrier baisse les yeux, la honte les tient attachés à la terre ; il voudrait se cacher sous les ondes, se précipiter au sein des flammes. Alors Ubalde commence ce discours : « Toute l'Asie, toute l'Europe sont en armes ; quiconque aime la gloire et adore le Christ, combat dans les plaines de Syrie ; et toi seul, ô fils de Berthold, loin des limites du monde, tu languis dans l'oisiveté ; champion d'une jeune fille, toi seul n'est point frappé de ce grand mouvement de l'univers. Quel repos, quelle léthargie a donc assoupi ta valeur ? quelle faiblesse s'est emparée de toi ? Allons, allons, Godefroi t'appelle, le camp te réclame, la victoire et la fortune t'attendent. Viens achever une entreprise noblement commencée ; sous les coups de ton épée, les sectes impies seront détruites. »

        Il dit, et le noble enfant, confus, reste sans voix et sans mouvement ; soudain la honte fait place au dépit, résultat du courage et de la raison ; un feu plus vif, plus ardent accroît la rougeur de son visage ; il déchire ses vains ornements, son indigne parure, tristes marques de sa servitude ; il hâte son départ, franchit le labyrinthe et ses tortueux détours. Cependant Armide aperçoit le fier gardien des portes de son palais étendu sans vie sur la poussière ; elle soupçonne, et bientôt elle acquiert la certitude que Renaud se dispose à fuir ; elle le voit, hélas ! funeste vue ! elle le voit sortir de sa douce retraite d'un pas rapide. Elle veut crier : « Ah ! cruel, dans quelle solitude me laisses-tu ! » Mais la douleur rend sa voix impuissante, ses faibles accents retentissent dans son cœur, et augments l'amertume de ses chagrins. Malheureuse ! un pouvoir supérieur au tien te sépare de l'objet de tes désirs ! Armide renouvelle ses artifices et cherche en vain à retenir le cavalier.
         La perfide connaît tout : et les mots profanes que murmurait la bouche immonde des magiciennes de la Thessalie ; et les conjurations pour arrêter le mouvement des planètes, pour retirer les âmes maudites de leur sombre prison ; toutefois l'enfer ne seconde pas ses volontés. Armide renonce aux enchantements ; elle espère surpasser les forces de la magie, à l'aide de sa beauté suppliante. Elle vole sur les traces de Renaud, elle n'écoute plus l'honneur. Hélas ! où sont maintenant ses triomphes, sa fierté ! Naguère, un seul de ses regards bouleversait l'emprise de l'Amour ; ses dédains égalaient son orgueil ; elle voulait être aimée, et elle détestait les amants. Abandonnée, trahie, elle poursuit maintenant Renaud qui la méprise. Elle cherche dans ses pleurs un attrait de plus à ses charmes ; elle part ! Les neiges, les âpres collines ne sont point un obstacle à ses pieds délicats ; ses cris la précèdent ; enfin, elle arrive au moment où le guerrier touchait le rivage. « Tu emportes une partie de moi-même, et tu me laisses l'autre, s'écrie-t-elle dans un transport de fureur ; prends celle qui me reste, ou rends-moi celle que tu m'arraches, ou bien encore, donne la mort à toutes deux. Arrête, arrête tes pas ; écoute mes dernières paroles. Que crains-tu, impie ? tu as pu me fuir, tu peux aussi fermer l'oreille à mes accents.

    – Seigneur, ajoute Ubalde, ne refuse pas d'entendre cette sirène ; elle vient armée de sa beauté, de ses prières, de douces plaintes, d'amers regrets. Si tu résiste à sa vue et à ses discours, tu seras désormais invincible : la raison parvient ainsi à dominer les sens. » Le cavalier s'arrête ; Armide, inondée de larmes, semble accablée par la douleur ; elle s'approche, examine Renaud : soit courroux, soit réflexion, soit timidité, elle ne profère pas un mot. Le fils de Berthold ose à peine lever les yeux ; ses regards furtifs respirent la honte et la tristesse.
                                                             Tel un habile musicien, avant de déployer toute l'étendue de sa voix, prélude par de doux accords à l'harmonie de ses chants ; ainsi Armide n'oublie pas ses fraudes et ses ruses ; elle laisse échapper de faibles soupirs afin de disposer l'âme de Renaud à recevoir ses vifs reproches. Tout à coup, elle s'écrie : « N'attends pas de moi, cruel, les prières d'une amante ; autrefois tu me donnais ce nom ; si ce souvenir te pèse, écoute-moi du moins comme ennemie. Deux adversaires ne sont pas toujours inflexibles : tu peux satisfaire à ma demande et conserver tous tes dédains. Si tu m'as prise en haine, si cette pensée fait ta joie, je ne veux point t'en priver ! Et moi, n'ai-je pas détesté les Chrétiens, ne t'ai-je pas eu en horreur ? Je suis née païenne, j'ai employé mille moyens pour renverses une domination oppressive ; je t'ai persécuté ; je t'ai entraîné hors des batailles, sur une terre inconnue et lointaine.
         « Joins à cela une action plus malheureuse pour toi : je t'ai séduit, je t'ai trompé. Séduction impie, artifice coupable ! se livrer à un tyran ! lui offrir comme un don ce qu'on a refusé à mille adorateurs comme une récompense : c'est là encore un de mes crimes. Quitte ce séjour chéri, passe les mers, va combattre et détruire notre foi. Que dis-je ? notre foi ! Ah ! elle n'est plus la mienne ! Permets-moi seulement de te suivre : cette grâce s'accorde entre ennemis. Le voleur laisse-t-il derrière lui sa proie ? le vainqueur n'amène-t-il pas ses captifs ? Ton camp me verra parmi tes autres trophées, je viendrai accroître tes triomphes, et celle qui se joua de toi, jouée à son tour, se montrera comme une esclave. Pourquoi conserverais-je cette chevelure ? tu la dédaignes ! Mes vêtements devront répondre à mon titre d'esclave. Je t'accompagnerai dans les rudes batailles, au milieu de la foule hostile ; j'ai assez de courage, assez de vigueur pour conduire tes coursiers et pour porter tes lances. Je serai ton bouclier ou ton servant, je ne m'épargnerai pas pour te défendre, et les flèches des ennemis traverseront mon sein avant de pénétrer jusqu'à toi. Peut-être, il n'y aura pas un guerrier assez barbare pour t'arracher la vie aux dépens de mes jours ; il oubliera le plaisir de la vengeance en voyant cette beauté que tu méprises. Malheureuse ! j'ose encore me flatter ! je vante des attraits désormais impuissants ! » Elle allait en dire davantage, mais d'abondantes larmes jaillissent de ses yeux, comme une source d'un rocher, et interrompent son discours. Alors, dans une attitude suppliante, elle tâche de presser les mains de Renaud, de le saisir par ses vêtements ; le chrétien recule, il résiste, il triomphe ; ses pleurs refusent de couler, et l'entrée de son cœur est interdite à l'amour.
        La raison a glacé dans le sein de Renaud la vivacité première de ses flammes ; la pitié, chaste compagne de l'amour, les remplace et agite sa poitrine. Le guerrier ne peut retenir ses larmes ; cependant, il dissimule ses pensées et il dompte sa faiblesse. « Armide, s'écrie-t-il, ta destinée m'afflige ; je calmerais ton ardeur, si j'en avais le pouvoir. Ne crois pas à mon mépris, ne crois pas à mes dédains ; oublieux de tes injures, je n'appelle point la vengeance ! Il est vrai, tu as été extrême dans ton amour et dans ta haine, mais tu n'es ni mon esclave, ni mon ennemie. Tes fautes sont habituelles aux humains ; ton excuse est dans ta croyance, dans ton sexe, dans ta jeunesse. Moi-même, ne suis-je point coupable ? Si je censurais ta conduite, on pourrait me refuser tout pardon. Au milieu de mes joies, au milieu de mes dangers, ta mémoire me sera toujours chère. Je serai ton chevalier autant que me le permettront cette guerre d'Asie, ma religion et mon honneur.
         « Mettons un terme à nos erreurs, à notre honte ; laissons-les ensevelies au sein de ces contrées désertes ; leur souvenir ne se mêlera jamais au récit de mes exploits en Europe et dans les deux continents voisins. Armide, ne permets pas que ta beauté, ton illustre naissance soient flétries par une vulgaire passion. Vis en paix ; je pars, tu ne peux me suivre : mon guide s'y oppose. Demeure, ou bien choisis une autre route ; suis les conseils de la sagesse… » Il parle ainsi. Armide, inquiète, troublée, la colère sur le front, lance sur lui ses regards, et éclate en violents reproches :

        « Non, la belle Sophie ne t'a pas enfanté ; tu n'es pas du sang des Azzon. Tu es né au milieu des ondes en furie, ou sur les neiges du Caucase ; une tigresse d'Hyrcanie t'a sans doute allaité. Pourquoi dissimuler plus longtemps, Cet homme impitoyable s'est-il montré humain ? a-t-il donné une larme, un soupir à mon désespoir ? Que dois-je lui cacher, que dois-je lui dire ? Il veut être mon chevalier, et il me fuit, il m'abandonne ! Vainqueur généreux, il veut bien oublier les offenses d'une ennemie coupable, il veut bien lui pardonner ses erreurs ! Écoutez ses conseils, écoutez ce chaste philosophe d'amour, voyez comme il raisonne ! Ô ciel, ô dieux, vous souffrez cet impie, et vous foudroyez les remparts, vous foudroyez vos temples !
         « Fuis, cruel, emporte avec toi cette paix que tu désires me laisser ; fuis à jamais, homme injuste et féroce. Bientôt mon ombre suivra tes traces, nouvelle furie, armée de torches et de serpents, je te persécuterai autant que je t'aimais ! Et si ta destinée t'arrache aux écueils et aux tempêtes, tu iras combattre dans la plaine ; là, parmi les morts, tu paieras de ton sang mon chagrin et mes larmes. Tu appelleras Armide, j'espère pouvoir t'entendre !... » À ces mots, la parole expire sur ses lèvres, elle tombe sans vie ; une sueur glacée couvre ses membres ; ses yeux repoussent la clarté.

        Tes yeux se ferment, Armide ! le ciel jaloux se refuse d'adoucir ton martyre. Regarde, infortunée ! des pleurs amers sillonnent le visage de ton ennemi ! Écoute ; ses soupirs calmeront tes douleurs. Renaud s'éloigne et ses derniers regards expriment la tendresse. Que fera-t-il ? doit-il abandonner sur le sable désert cette jeune fille expirante ? La courtoisie, la pitié l'arrêtent ; mais la nécessité inflexible l'entraîne malgré lui. Il part ; les zéphirs agitent la chevelure de sa conductrice ; la barque légère glisse sur l'Océan. L'oeil de Renaud est attaché au rivage, et soudain le rivage disparaît !

        Armide recouvre ses sens ; le silence, la solitude l'environnent : « Il est parti, s'écrie-t-elle ; il a pu me délaisser mourante ! Le traître n'a pas retardé sa fuite, il m'a refusé tout secours ! et je l'aime encore ! assis sur ce rivage, je pleure au lieu de me venger ! Je n'ai donc pas d'autres armes, d'autres ressources ! Ah ! je poursuivrai l'impie ; je le poursuivrai dans les abîmes, dans le ciel même ! déjà je le saisis, je lui déchire le cœur, je disperse ses membres pour servir d'exemple aux coupables : je le surpasserai en cruauté !... Où suis-je ? qu'ai-je dit ?

        Malheureuse Armide ! tu devais exercer tes fureurs lorsque le barbare était ton prisonnier ; alors ta vengeance eût été facile. Aujourd'hui, une colère tardive t'enflamme !... Si mes artifices sont impuissants, mes désirs me restent. Ô ma beauté méprisée, tu as reçu l'outrage ; tu dois te venger ! Oui, tu seras le prix du guerrier qui m'apportera la tête de Renaud. L'entreprise est pénible, mais elle est honorable ; ma personne, mes richesses,voilà sa récompense. Si je ne suis pas satisfaite, la beauté n'est qu'un vain présent de la nature. Présent funeste, je t'abhorre ; je déteste mon rang, ma vie, le jour de ma naissance ; l'espoir d'une juste vengeance peut seul me soutenir. » Elle dit, et s'éloigne du rivage, ses cheveux en désordre, son regard oblique, son visage en feu, tout révèle sa colère et son désespoir.

        Armide rentre dans son palais, et d'une voix terrible, elle invoque les divinité maudites. En un instant, le ciel se couvre d'épais nuages ; la planète éternelle pâlit, un vent impétueux semble déraciner les montagnes. On entend les mugissements des montres infernaux ; ils sifflent, hurlent ou aboient. Des ombres plus obscures que la nuit enveloppent la demeure de l'enchanteresse ; soudain, des éclairs brillent, les ténèbres se dissipent ; l'air n'a pas encore toute sa sérénité, mais le palais a disparu ; il n'en reste aucun vestige ; on ne peut même dire : « Il était là ! » Tels les feux du soleil ou les souffles du vent dispersent les vapeurs amoncelées dans les airs ; tel dans un rêve s'évanouit un fantôme. De stériles rochers remplacent le palais de la magicienne ; la nature en ces lieux s'empreint d'une sombre horreur.

Le Tasse, Jérusalem délivrée
Traduction M. A. Mazuy
Abel Ledoux, Paris, 1845

   

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