François-René de Chateaubriand
     

Tempêtes

Migrations d'oiseaux

       
     
Dans le livre V de la première partie du Génie du christianisme, intitulé "Existence de Dieu prouvée par les merveilles de la nature", trois chapitres sont consacrés aux migrations d'oiseaux.
Cependant les rêves d'Emma semblent plutôt inspirés par René qui, jusqu'en 1805, fut incorporé au Génie du Christianisme avant d'être publié séparément.
       
     


        Mais comment exprimer cette foule de sensations fugitives que j'éprouvais dans mes promenades ? Les sons que rendent les passions dans le vide d'un coeur solitaire ressemblent au murmure que les vents et les eaux font entendre dans le silence d'un désert : on en jouit, mais on ne peut les peindre.
         L'automne me surprit au milieu de ces incertitudes : j'entrai avec ravissement dans les mois des tempêtes. Tantôt j'aurais voulu être un de ces guerriers errant au milieu des vents, des nuages et des fantômes ; tantôt j'enviais jusqu'au sort du pâtre que je voyais réchauffer ses mains à l'humble feu de broussailles qu'il avait allumé au coin d'un bois. J'écoutais ses chants mélancoliques, qui me rappelaient que dans tout pays le chant naturel de l'homme est triste, lors même qu'il exprime le bonheur. Notre coeur est un instrument incomplet, une lyre où il manque des cordes et où nous sommes forcés de rendre les accents de la joie sur le ton consacré aux soupirs.
         Le jour, je m'égarais sur de grandes bruyères terminées par des forêts. Qu'il fallait peu de chose à ma rêverie  ! une feuille séchée que le vent chassait devant moi, une cabane dont la fumée s'élevait dans la cime dépouillée des arbres, la mousse qui tremblait au souffle du nord sur le tronc d'un chêne, une roche écartée, un étang désert où le jonc flétri murmurait ! Le clocher solitaire s'élevant au loin dans la vallée a souvent attiré mes regards ; souvent j'ai suivi des yeux les oiseaux de passage qui volaient au-dessus de ma tête. Je me figurais les bords ignorés, les climats lointains où ils se rendent ; j'aurais voulu être sur leurs ailes. Un secret instinct me tourmentait ; je sentais que je n'étais moi-même qu'un voyageur, mais une voix du ciel semblait me dire  : Homme, la saison de ta migration n'est pas encore venue ; attends que le vent de la mort se lève, alors tu déploieras ton vol vers ces régions inconnues que ton coeur demande.
         Levez-vous vite, orages désirés qui devez emporter René dans les espaces d'une autre vie ! Ainsi disant, je marchais à grands pas, le visage enflammé, le vent sifflant dans ma chevelure, ne sentant ni pluie, ni frimas, enchanté, tourmenté et comme possédé par le démon de mon coeur.
         La nuit, lorsque l'aquilon ébranlait ma chaumière, que les pluies tombaient en torrent sur mon toit, qu'à travers ma fenêtre je voyais la lune sillonner les nuages amoncelés, comme un pâle vaisseau qui laboure les vagues, il me semblait que la vie redoublait au fond de mon coeur, que j'aurais la puissance de créer des mondes.

Chateaubriand, René, 1802

       
Liens
   

Sur le site Gallica de la BnF, vous trouverez, en mode texte :
Génie du christianisme, ou Beautés de la religion chrétienne, 1803.
Dans cette édition, René et Atala apparaissent à la place qui leur était destinée : René à la suite du Vague des passions ; Atala, à la fin de la troisième partie, pour illustrer les "Harmonies de la religion chrétienne avec les scène de la nature et les passions du coeur humain".

Gallica classique propose les oeuvres complètes, en édition Garnier (1861), notamment :
René, Poèmes ossianiques (traduction de Chateaubriand) qui ont pu suggérer l'image des "guerriers errant au milieu des vents, des nuages et des fantômes".

Ici-même vous trouverez une notice sur Chateaubriand, sur le Génie du christianisme, et des extraits auxquels Flaubert fait allusion :
Ruines - Reines infortunées - Au milieu des mers atlantiques - Forêts du Nouveau-Monde
René :
Tombes au clair de lune
Atala : Orage dans les forêts indiennes - Funérailles d'Atala