François-René de Chateaubriand
     


Vague (détail)
Chabry, 1832

Au milieu des mers

atlantiques

       
     

        Ce que nous venons de dire des animaux et des plantes, nous mène à considérer les tableaux de la nature, sous un rapport plus général. Tâchons de faire parler ensemble toutes ces beautés, qui nous ont déjà dit séparément tant de choses de la Providence. Nous présenterons aux lecteurs deux perspectives de la nature, l'une marine et l'autre terrestre ; l'une, au milieu des mers atlantiques ; l'autre, dans les forêts du Nouveau-Monde, afin qu'on ne puisse attribuer la majesté de ces scènes aux monuments des hommes.
        Le vaisseau sur lequel nous passions en Amérique, s'étant élevé au-dessus du gisement des terres, bientôt l'espace ne fut plus tendu que du double azur de la mer et du ciel, comme une toile préparée pour recevoir les futures créations de quelque grand peintre. La couleur des eaux devint semblable à celle du verre liquide. Une grosse houle venait du couchant, bien que le vent soufflât de l'est ; d'énormes ondulations s'étendaient d'un horizon à l'autre, et ouvraient, dans leurs vallées, de longues échappées de vues sur les déserts de l'Océan. Les mobiles paysages changeaient d'aspect à toute minute : tantôt une multitude de tertres verdoyants représentaient les sillons des tombeaux dans un cimetière immense ; tantôt les lames, en faisant moutonner leurs cimes, imitaient des troupeaux blancs répandus sur des bruyères : souvent l'espace semblait borné, faute de point de comparaison ; mais si une vague venait à se lever, un flot à se courber comme une côte distante, un escadron de chiens de mer à passer dans le lointain, l'espace s'ouvrait subitement devant nous. Nous avions surtout l'idée de l'étendue, lorsqu'une brume légère rampait à la surface de la mer, et semblait accroître l'immensité même. Oh ! qu'alors les aspects de l'Océan sont grands et tristes ! Dans quelles rêveries ils vous plongent, soit que l'imagination s'enfonce sur les mers du Nord au milieu des frimas et des tempêtes, soit qu'elle aborde sur les mers du Midi, à des îles de repos et de bonheur !
        Il nous arrivait souvent de nous lever au milieu de la nuit, et d'aller nous asseoir sur le pont, où nous ne trouvions que l'officier de quart, et quelques matelots, qui fumaient leurs pipes en silence. Pour tout bruit on entendait le froissement de la proue sur les flots, tandis que des étincelles de feu, couraient avec une blanche écume le long des flancs du navire. Dieu des chrétiens ! c'est surtout dans les eaux de l'abyme, et dans les profondeurs des cieux, que tu as gravé bien fortement les traits de ta toute-puissance ! Des millions d'étoiles rayonnant dans le sombre azur du dôme céleste ! La lune au milieu du firmament ! Une mer sans rivage ! L'infini dans le ciel et sur les flots ! Jamais tu ne m'as plus troublé de ta grandeur que dans ces nuits où suspendu entre les astres et l'Océan, j'avais l'immensité sur ma tête, et l'immensité sous mes pieds !
        Je ne suis rien ; je ne suis qu'un simple solitaire ; j'ai souvent entendu les savants disputer sur le premier Être, et je ne les ai point compris ; mais j'ai toujours remarqué que c'est à la vue des grandes scènes de la nature, que cet Être inconnu se manifeste au coeur de l'homme. Un soir (il faisait un profond calme) nous nous trouvions dans ces belles mers qui baignent les rivages de la Virginie ; toutes les voiles étaient pliées : j'étais occupé sous le pont, lorsque j'entendis la cloche qui appelait l'équipage à la prière ; je me hâtai d'aller mêler mes voeux à ceux de mes compagnons de voyage. Les officiers étaient sur le château de poupe avec les passagers ; l'aumônier, un livre à la main, se tenait un peu en avant d'eux ; les matelots étaient répandus pêle-mêle sur le tillac : nous étions tous debout, le visage tourné vers la proue du vaisseau, qui regardait l'occident.
        Le globe du soleil, dont nos yeux pouvaient alors soutenir l'éclat, prêt à se plonger dans les flots, apparaissait entre les cordages du navire, au milieu des espaces sans bornes. On eût dit, par les balancements de la poupe, que l'astre radieux changeait à chaque instant d'horizon. Quelques nuages erraient sans ordre dans l'orient, où la lune montait avec lenteur, le reste du ciel était pur ; et vers le nord, formant un glorieux triangle avec l'astre du jour et celui de la nuit, une trombe, brillante de toutes les couleurs du prisme, s'élevait de la mer, comme un pilier de cristal, supportant la voûte du ciel.
        Il eût été bien à plaindre celui qui dans ce spectacle n'eût point reconnu la beauté de Dieu. Des larmes religieuses coulèrent malgré moi de mes paupières, lorsque mes intrépides compagnons, ôtant leurs chapeaux goudronnés, vinrent à entonner d'une voix rauque leur simple cantique à Notre-Dame de Bon-Secours, patronne des mariniers. Qu'elle était touchante, la prière de ces hommes, qui, sur une planche fragile, au milieu de l'Océan, contemplaient un soleil couchant sur les flots ! Comme elle allait à l'âme cette invocation du pauvre matelot à la Mère de Douleur ! La conscience de notre petitesse à la vue de l'infini, nos chants s'étendant au loin sur les vagues muettes, la nuit s'approchant avec ses embûches, la merveille de notre vaisseau au milieu de tant de merveilles, un équipage religieux saisi d'admiration et de crainte, un prêtre auguste en prières, Dieu penché sur l'abyme, d'une main retenant le soleil aux portes de l'occident, de l'autre élevant la lune dans l'orient, et prêtant, à travers l'immensité, une oreille attentive à la faible voix de sa créature ; voilà ce qu'on ne saurait peindre, et ce que tout le coeur de l'homme suffit à peine pour sentir.

Génie du christianisme, 1802
Première partie, Livre V
Existence de Dieu prouvée par les merveilles de la nature
, ch.12
Deux perspectives de la nature.

       
Liens
    Sur le site Gallica de la BnF, vous trouverez, en mode texte :
Génie du christianisme, ou Beautés de la religion chrétienne, 1803.
Génie du Christianisme, oeuvres complètes, édition Garnier, 1861.
Voyage en Amérique, oeuvres complètes, édition Garnier, 1861.

Ici-même vous trouverez une notice sur Chateaubriand, sur le Génie du christianisme, et des extraits auxquels Flaubert fait allusion :
Ruines - Reines infortunées - Forêts du Nouveau-Monde
René :
Tombes au clair de lune - Tempêtes et oiseaux migrateurs.
Atala : Orage dans les forêts indiennes - Funérailles d'Atala