François-René de Chateaubriand
     


Sacchi, 1630
Didon abandonnée

Didon et Phèdre,

reines infortunées

       
     

Les yeux au plafond, les coudes sur la table, elle songeait aux chapelles gothiques, aux grèves abandonnées, aux infortunes des reines. [f° 116v et 138]
        
Deux reines au destin tragique, Didon et Phèdre, apparaissent dans le Génie du christianisme. Mais Flaubert délaissera finalement ces femmes passionnées au profit de Marie Stuart et Jane Gray.

       
     

Didon, reine de Carthage

        Cette sorte d'amour n'est ni aussi saint que la piété conjugale, ni aussi gracieux que le sentiment des bergers ; mais plus poignant que l'un et l'autre, il dévaste les âmes où il règne. Ne s'appuyant point sur la gravité du mariage, ou sur l'innocence des moeurs champêtres, et ne mêlant aucun autre prestige au sien, il est à soi-même sa propre illusion, sa propre folie, sa propre substance. Ignorée de l'artisan trop occupé, et du laboureur trop simple, cette passion n'existe que dans ces rangs de la société, où l'oisiveté nous laisse surchargés de tout le poids de notre coeur, avec son immense amour-propre, et ses éternelles inquiétudes. [...]
        Cette grande maladie de l'âme se déclare avec fureur, aussitôt que se montre l'objet qui doit en développer le germe. Didon s'occupe encore des travaux de sa cité naissante : la tempête se lève ; un héros sort de ses flancs. La reine se trouble, un feu secret coule dans ses veines ; les imprudences commencent ; les plaisirs suivent ; le désenchantement et le remords viennent après eux. Bientôt Didon est abandonnée ; elle regarde avec horreur autour d'elle, et ne voit que des abymes. Comment s'est-il évanoui, cet édifice de bonheur, dont une imagination exaltée avait été l'amoureux architecte, semblable à ces palais de nuages que dore quelques instants un soleil prêt à s'éteindre ? Didon vole, cherche, appelle Énée : " dissimulare etiam sperasti, etc. " Quel trouble, quelle passion, quelle vérité, dans l'éloquence de cette femme trahie ! Les sentiments se pressent tellement dans son coeur, qu'elle les produit en désordre, incohérents et séparés, tels qu'ils s'accumulent sur ses lèvres. Remarquez les autorités qu'elle emploie dans ses prières. Est-ce au nom des dieux, au nom d'un vain sceptre qu'elle parle ? non ! elle ne fait pas même valoir Didon dédaignée ; mais, plus humble et plus amante, elle n'implore le fils de Vénus que par des larmes, que par la propre main du perfide. Si elle y joint le souvenir de l'amour, ce n'est encore qu'en l'étendant sur Énée : par notre hymen, par notre union commencée, dit-elle, per connubia nostra, per inceptos hymenaeos.
        Elle atteste aussi les lieux témoins de son bonheur ; car c'est une coutume des malheureux d'associer à leurs sentiments les objets qui les environnent. Abandonnés des hommes, ils cherchent à se créer des appuis, en animant de leur douleur les êtres insensibles autour d'eux. Ce toit, ce foyer hospitalier, où naguères elle accueillit l'ingrat, sont donc les vrais dieux pour Didon. Ensuite, avec l'adresse d'une femme, et d'une femme amoureuse, elle rappelle tour à tour le souvenir de Pygmalion et celui de Iarbe, afin de réveiller ou la générosité, ou la jalousie du héros troyen. Bientôt, pour dernier trait de passion et de misère, la superbe souveraine de Carthage va jusqu'à souhaiter qu'un petit Énée, parvulus AEneas, reste dans sa cour, pour consoler sa douleur, même en portant témoignage à sa honte. Elle s'imagine que tant de larmes, tant d'imprécations, tant de prières, sont des raisons auxquelles Énée ne pourra pas résister ; car dans ces moments de folie, les passions, incapables de plaider leur cause, croient faire usage de tous leurs moyens, lorsqu'elles ne font entendre que tous leurs accents.

Seconde partie : Poétique du Christianisme, III, 2
Amour passionné. Didon

La Phèdre de Racine

        Nous pourrions nous contenter d'opposer à Didon la Phèdre de Racine. Plus passionnée que la reine de Carthage, elle n'est en effet qu'une épouse chrétienne. La crainte des flammes vengeresses et de l'éternité formidable de notre enfer, perce à travers tout le rôle de cette femme criminelle, et surtout dans la fameuse scène de jalousie, qui, comme on le sait, est de l'invention du poëte moderne. [...]
        Cet incomparable morceau offre une gradation de sentiments, une science de la tristesse, des angoisses et des transports de l'âme, dont les anciens n'ont jamais approché. Chez eux on trouve, pour ainsi dire, des fragments de sentiments, mais rarement un sentiment complet ; ici, c'est tout le coeur ;
                C'est Vénus toute entière à sa proie attachée !
Et le cri le plus énergique que la passion ait jamais fait entendre, est peut-être celui-ci :
                Hélas ! du crime affreux dont la honte me suit,
                Jamais mon triste coeur n'a recueilli le fruit.

        Il y a là dedans un mélange des sens et de l'âme, de désespoir et de fureur amoureuse, qui passe toute expression. Cette femme, qui se consolerait d'une éternité de souffrances, si elle avait joui d'un seul instant de bonheur ; cette femme n'est pas dans le caractère antique ; c'est la chrétienne réprouvée, c'est la pécheresse tombée vivante entre les mains de Dieu ; son mot est le mot du damné.

Génie du christianisme
Seconde partie : Poétique du Christianisme, III, 3
Suite du précédent. La Phèdre de Racine.

       
Liens
    Sur le site Gallica de la BnF, vous trouverez, en mode texte :
Génie du christianisme, ou Beautés de la religion chrétienne, 1803.
Génie du Christianisme, oeuvres complètes, édition Garnier, 1861.
Ici-même vous trouverez une notice sur Chateaubriand, sur le Génie du christianisme, et des extraits auxquels Flaubert fait allusion :
Ruines - Au milieu des mers atlantiques - Forêts du Nouveau-Monde
René :
Tombes au clair de lune - Tempêtes et oiseaux migrateurs.
Atala : Orage dans les forêts indiennes - Funérailles d'Atala