François-René de Chateaubriand
     

Tombes au clair de lune

Mausolées

       
     
Elle souhaitait voir des chapelles gothiques abandonnées, des ruines dans les bois, [...] des tombeaux illustres, des mausolées fameux cachés sous la verdure et des tombes au clair de lune, silencieuses sous les lierres. [f° 140 et 116v]
 
Les arbres n'avaient de quelconque signification que clairsemés parmi les ruines pour indiquer ainsi le néant des choses humaines devant la force de la Providence. [f° 121v]
       
 

[Un livre entier du Génie du christianisme (partie IV, livre II) est dédié aux tombeaux.
Cependant, les rêves d'Emma semblent plutôt inspirés par René et par Atala qui,
jusqu'en 1805, furent incorporés au Génie du Christianisme avant d'être publiés séparément.}

       
     
Le coeur ému par ces conversations pieuses, je portais souvent mes pas vers un monastère voisin de mon nouveau séjour  ; un moment même j'eus la tentation d'y cacher ma vie. Heureux ceux qui ont fini leur voyage sans avoir quitté le port, et qui n'ont point, comme moi, traîné d'inutiles jours sur la terre !
        Les Européens, incessamment agités, sont obligés de se bâtir des solitudes. Plus notre coeur est tumultueux et bruyant, plus le calme et le silence nous attirent. Ces hospices de mon pays, ouverts aux malheureux et aux faibles, sont souvent cachés dans des vallons qui portent au coeur le vague sentiment de l'infortune et l'espérance d'un abri  ; quelquefois aussi on les découvre sur de hauts sites où l'âme religieuse, comme une plante des montagnes, semble s'élever vers le ciel pour lui offrir ses parfums.
        Je vois encore le mélange majestueux des eaux et des bois de cette antique abbaye où je pensai dérober ma vie au caprice du sort  ; j'erre encore au déclin du jour dans ces cloîtres retentissants et solitaires. Lorsque la lune éclairait à demi les piliers des arcades et dessinait leur ombre sur le mur opposé, je m'arrêtais à contempler la croix qui marquait le champ de la mort et les longues herbes qui croissaient entre les pierres des tombes. Ô hommes qui, ayant vécu loin du monde, avez passé du silence de la vie au silence de la mort, de quel dégoût de la terre vos tombeaux ne remplissaient-ils pas mon coeur !
        Soit inconstance naturelle, soit préjugé contre la vie monastique, je changeai mes desseins, je me résolus à voyager. Je dis adieu à ma soeur  ; elle me serra dans ses bras avec un mouvement qui ressemblait à de la joie, comme si elle eût été heureuse de me quitter  ; je ne pus me défendre d'une réflexion amère sur l'inconséquence des amitiés humaines.
        Cependant, plein d'ardeur, je m'élançai seul sur cet orageux océan du monde, dont je ne connaissais ni les ports ni les écueils. Je visitai d'abord les peuples qui ne sont plus : je m'en allai, m'asseyant sur les débris de Rome et de la Grèce, pays de forte et d'ingénieuse mémoire, où les palais sont ensevelis dans la poudre et les mausolées des rois cachés sous les ronces. Force de la nature et faiblesse de l'homme ! un brin d'herbe perce souvent le marbre le plus dur de ces tombeaux, que tous ces morts, si puissants, ne soulèveront jamais !
        Quelquefois une haute colonne se montrait seule debout dans un désert, comme une grande pensée s'élève par intervalles dans une âme que le temps et le malheur ont dévastée.
        Je méditai sur ces monuments dans tous les accidents et à toutes les heures de la journée. Tantôt ce même soleil qui avait vu jeter les fondements de ces cités se couchait majestueusement à mes yeux sur leurs ruines ; tantôt la lune se levant dans un ciel pur, entre deux urnes cinéraires à moitié brisées, me montrait les pâles tombeaux. Souvent, aux rayons de cet astre qui alimente les rêveries, j'ai cru voir le Génie des souvenirs assis tout pensif à mes côtés.
        Mais je me lassai de fouiller dans les cercueils, où je ne remuais trop souvent qu'une poussière criminelle.

Chateaubriand, René, 1802.

       
Liens
    Sur le site Gallica de la BnF, vous trouverez, en mode texte :
Génie du christianisme, ou Beautés de la religion chrétienne, 1803.
Dans cette édition, René apparaît à la place qui lui était destinée : à la suite du Vague des passions (Seconde partie, livre IV, Poésie du christianisme dans ses rapports avec les hommes.
Gallica classique propose aussi René dans les oeuvres complètes, en mode texte.
Ici-même vous trouverez une notice sur Chateaubriand, sur le Génie du christianisme, et des extraits auxquels Flaubert fait allusion :
Ruines - Reines infortunées - Au milieu des mers atlantiques - Forêts du Nouveau-Monde
René :
Tempêtes et oiseaux migrateurs.
Atala : Orage dans les forêts indiennes - Funérailles d'Atala