Madame Cottin
     

Claire d'Albe

1799


Extrait 2

Puissance de l'amour

       
     
Ce passage reprend la scène décrite par Claire dans la lettre à Élise, mais selon le point de vue de Frédéric. On y lit une description de l'amour bien propre à faire des ravages dans l'esprit des jeunes filles telles qu'Emma...
       
     

LETTRE XX.

        Frédéric à Claire.

        [...] Ce fut dans ces dispositions, Claire, que je sortis de cette chaumière où vous aviez paru comme une déité bienfaisante ; la faible lueur de la lune jetait sur l'univers quelque chose de mélancolique et de tendre ; l'air doux et embaumé était imprégné de volupté ; le calme qui régnait autour de nous n'était interrompu que par le chant plaintif du rossignol ; nous étions seuls au monde... Je devinai le danger, et j'eus la force de m'éloigner de vous ; ce fut alors que vous vous approchâtes, je vous sentis et je fus perdu ; la vérité, renfermée avec effort, s'échappa brûlante de mon sein, et vous me vîtes aussi coupable, aussi malheureux qu'il est donné à un mortel de l'être. Dans ce moment où je venais de me livrer avec frénésie à tout l'excès de ma passion ; dans ce moment où vous me rappeliez combien elle outrageait mon bienfaiteur, où l'image de mon ingratitude, toute horrible qu'elle était, ne combattait que faiblement la puissance qui m'attirait vers vous, je vois mon père... Égaré, éperdu, je veux fuir ; vous m'ordonnez de rentrer et de feindre. Feindre, moi ! Je crus qu'il était plus facile de mourir que d'obéir : je me trompai ; l'impossible n'est plus quand c'est Claire qui le commande ; son pouvoir sur moi est semblable à celui de Dieu même, il ne s'arrête que là où commence mon amour.
        Claire, je ne veux pas vous tromper ; si dans vos projets sur moi vous faites entrer l'espoir de me guérir un jour, vous nourrissez une erreur ; je ne puis ni ne veux cesser de vous aimer ; non, je ne le veux point, il n'est aucune portion de moi-même qui combatte l'adoration que je te porte. Je veux t'aimer, parce que tu es ce qu'il y a de meilleur au monde, et que ma passion ne nuit à personne ; je veux t'aimer enfin, parce que tu me l'ordonnes ; ne m'as-tu pas dit de vivre ?
         Écoutez, Claire, j'ai examiné mon coeur, et je ne crois point offenser mon père en vous aimant. De quel droit voudrait-il qu'on vous connût sans vous apprécier, et qu'est-ce que mon amour lui ôte ? Ai-je jamais conçu l'espoir, ai-je même le désir que vous répondiez à ma tendresse ? Ah ! gardez-vous de le croire ! J'en suis si loin, que ce serait pour moi le plus grand des malheurs ; car ce serait le seul, l'unique moyen de m'arracher mon amour : Claire méprisable n'en serait plus digne ; Claire méprisable ne serait plus vous ; cessez d'être parfaite, cessez d'être vous-même, et de ce moment je ne vous crains plus.
        D'après cette déclaration, étonnante peut-être, mais vraie, mais sincère, que risquez-vous en vous laissant aimer ? Permettez-moi de toujours adorer la vertu, et de lui prêter vos traits pour m'encourager à la suivre ; alors il n'y a rien dont elle ne me rende capable. Ma raison, mon âme, ma conscience, ne sont plus qu'une émanation de vous ; c'est à vous qu'appartient le soin de ma conduite future. Je vous remets mon existence entière, et vous rends responsable de la manière dont elle sera remplie ; si votre cruauté me repousse, s'il m'est défendu de vous approcher, tous les ressorts de mon être se détendent ; je tombe dans le néant. Éloigné de vous, je me perds dans un vague immense, où je ne distingue plus la vertu, l'humanité ni l'honneur. Ô céleste Claire !
        Laisse-moi te voir, t'entendre, t'adorer ; je serai grand, vertueux, magnanime ; un amour chaste comme le mien ne peut offenser personne, c'est un enfant du ciel à qui Dieu permet d'habiter la terre.
        Je ne quitterai point ce séjour, j'y veux employer chaque instant de ma vie à vous imiter, en faisant le bonheur de mon père. Ce digne homme se plaît avec moi, il m'a prié de diriger les études de son fils ; Claire, je m'attache à votre maison, à votre sort, à vos enfants ; je veux devenir une partie de vous-même, en dépit de vous-même : c'est là mon destin, je n'en aurai point d'autre ; ne me parlez plus de liens, de mariage, tout est fini pour moi, et ma vie est fixée.
        Je vous promets de révérer en silence l'objet sacré de mon culte ; dévoré d'amour et de désirs, ni mes paroles, ni mes regards ne vous dévoileront mon trouble ; vous finirez par oublier ce que j'ai osé vous dire, et je vous jure de ne jamais vous rappeler ce souvenir. Claire, si ma situation vous paraissait pénible, si votre tendre coeur était ému de compassion, ne me plaignez point ; il est dans votre dernier billet un mot !... Source d'une illusion ravissante, il m'a fait goûter un moment tout ce que l'humanité peut attendre de félicité ! Ô Claire ! Ne m'ôte point mon erreur ! Qu'y gagnerais-tu ? Je sais que c'en est une, mais elle m'enchante, me console ; c'est elle qui doit essuyer toutes mes larmes ; laisse-moi ce bien précieux, ce n'était pas ta volonté de me le donner ; je l'ai saisi afin de pouvoir t'obéir quand tu m'as commandé de vivre, aurais-tu la barbarie de me l'arracher ?

       
Liens
    Vous trouverez ici-même une notice sur Madame Cottin,
le texte intégral de Claire d'Albe,
ainsi que trois autres extraits : La déclaration de Frédéric - Un moment de délire - Amour... toujours...