Madame Cottin
     

Claire d'Albe

1799

 

Extrait 3

Un moment de délire

       
     

 LETTRE XXVII.

         Claire à Élise

       [...] Le jour baissait ; plongée dans la rêverie, j'avais cessé de causer, et mon mari n'y voyant plus à lire me demande un peu de musique. J'y consens ; Frédéric m'apporte ma harpe : je chante, je ne sais trop quoi ; je me souviens seulement que c'était une romance, que Frédéric versait des pleurs, et que les miens, que je retenais avec effort, m'étouffaient en retombant sur mon coeur. À cet instant, Élise, un homme vient demander mon mari ; il sort, un instinct confus du danger où je suis me fait lever précipitamment pour le suivre ; ma robe s'accroche aux pédales, je fais un faux pas ; je tombe : Frédéric me reçoit dans ses bras, je veux appeler, les sanglots éteignent ma voix, il me presse fortement sur son sein... À ce moment, tout a disparu, devoirs, époux, honneur ; Frédéric était l'univers, et l'amour, le délicieux amour, mon unique pensée.
        "Claire, s'est-il écrié, un mot, un seul mot, dis quel sentiment t'agite ? - Ah ! lui ai-je répondu, éperdue, si tu veux le savoir, crée-moi donc des expressions pour le peindre !" Alors je suis retombée sur mon fauteuil ; il s'est précipité à mes pieds ; je sentais ses bras autour de mon corps, la tête appuyée sur son front, respirant son haleine, je ne résistais plus. "Ô femme idolâtrée ! a-t-il dit, quelles inexprimables délices j'éprouve en ce moment ; la félicité suprême est dans mon âme : oui, tu m'aimes, oui, j'en suis sûr ; le délire du bonheur où je suis n'était réservé qu'au mortel préféré par toi. Ah ! que je l'entende encore de ta bouche adorée, ce mot dont la seule espérance a porté l'ivresse dans tous mes sens ? - Si je t'aime, Frédéric ! Oses-tu le demander ? Imagine ce que doit être une passion qui réduit Claire dans l'état où tu la vois : oui, je t'aime avec ardeur, avec violence ; et dans ce moment même, où j'oublie pour te le dire les plus sacrés devoirs, je jouis de l'excès d'une faiblesse qui te prouve celui de mon amour."
         Ô souvenir ineffaçable de plaisir et de honte ! À cet instant les lèvres de Frédéric ont touché les miennes ; j'étais perdue, si la vertu, par un dernier effort, n'eût déchiré le voile de volupté dont j'étais enveloppée : m'arrachant d'entre les bras de Frédéric, je suis tombée à ses pieds. "Oh ! épargne-moi, je t'en conjure ! me suis-je écriée ; ne me rends pas vile, afin que tu puisses m'aimer encore. Dans ce moment de trouble, où je suis entièrement soumise à ton pouvoir, tu peux, je le sais, remporter une facile victoire ; mais, si je suis à toi aujourd'hui, demain je serai dans la tombe ; je le jure au nom de l'honneur que j'outrage, mais qui est plus nécessaire à l'âme de Claire que l'air qu'elle respire : Frédéric, Frédéric, contemple-la, prosternée, humiliée à tes pieds, et mérite son éternelle reconnaissance, en ne la rendant pas la dernière des créatures ! - Lève-toi, m'a-t-il dit en s'éloignant, femme angélique, objet de ma profonde vénération et de mon immortel amour ! Ton amant ne résiste point à l'accent de ta douleur ; mais, au nom de ce ciel dont tu es l'image, n'oublie pas que le plus grand sacrifice dont la force humaine soit capable, tu viens de l'obtenir de moi." Il est sorti avec précipitation, je suis rentrée chez moi égarée ; un long évanouissement a succédé à ces vives agitations.
        En recouvrant mes sens, j'ai vu mon époux près de mon lit, je l'ai repoussé avec effroi, j'ai cru voir le souverain arbitre des destinées qui allait prononcer mon arrêt. "Qu'avez-vous, Claire, m'a-t-il dit d'un ton douloureux, chère et tendre amie, c'est votre époux qui vous tend les bras." J'ai gardé le silence, j'ai senti que si j'avais parlé j'aurais tout dit : peut-être l'aurais-je dû, mon instinct m'y poussait, l'aveu a erré sur mes lèvres ; mais la réflexion l'a retenu. Loin de moi cette franchise barbare, qui soulageait mon coeur aux dépens de mon digne époux ! En me taisant, je reste chargée de mon malheur et du sien ; la vérité lui rendrait la part des chagrins qui doivent être mon seul partage. Homme trop respectable ! Vous ne supporteriez pas l'idée de savoir votre femme, votre amie, en proie aux tourments d'une passion criminelle ; et l'obligation de mépriser celle qui faisait votre gloire, et de chasser de votre maison celui que vous aviez placé dans votre coeur, empoisonnerait vos derniers jours ; je verrais votre visage vénérable, où ne se peignit jamais que la bienfaisance et l'humanité, altéré par le regret de n'avoir aimé que des ingrats, et couvert de la honte que j'aurais répandue sur lui ; je vous entendrais appeler une mort que le chagrin accélérerait peut-être, et je joindrais ainsi au remords du parjure tout le poids d'un homicide. [...]

       
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le texte intégral de Claire d'Albe,
ainsi que trois autres extraits : La déclaration de Frédéric - Puissance de l'amour - Amour... toujours...