Scribe – Boieldieu
     

Boieldieu

La Dame blanche

Opéra-comique

(1825)

 

       
     

Acte II, sc. VI

Le théâtre représente un grand salon gothique ;
à gauche du spectateur, sur le premier plan, une large cheminée ;
à droite, un portrait de famille. Du même côté une porte, et plus loin, une croisée.

GEORGES, seul
[Il fait nuit totale. Pendant la ritournelle de l'air suivant,
Georges va allumer le feu qui s'éteint, pose ses deux pistolets sur la table, etc.)

     

Viens, gentille dame ;
Ici je réclame
La foi des serments.
À tes lois fidèle,
Me voici, ma belle !
Parais. je t'attends !

Que ce lieu solitaire
Et que ce doux mystère
Ont de charme !
Oui, je sens qu'à ta vue
L'âme doit être émue
Mais ce n'est pas d'effroi.
Viens, gentille dame, etc.

Déjà la nuit plus sombre
Sur nous répand son ombre :
Qu'elle tarde à venir !
Dans mon impatience,
Le cour me bat d'avance
D'attente et de plaisir.

Viens, gentille dame, etc.

[À la fin de la cavatine,
on entend un air de harpe,
et Anna paraît.]

     

     

Scène VII

GEORGES, ANNA, sortant par le panneau à droite qui tourne sur un pivot.
Elle est habillée en blanc, et la tête couverte d'un voile.

     

GEORGES
Non. ce n'est point une illusion. C'est elle-même. Je distingue dans l'ombre, et sa démarche légère et ses vêtements blancs.
ANNA, à part
C'est lui : osera-t-il me suivre ?... Oui, si ce n'est par reconnaissance, ce sera du moins par frayeur pour la dame blanche.
GEORGES
Elle approche.
ANNA
Dikson, Dikson, est-ce toi ?
GEORGES
Non, ce n'est pas lui. Mais je viens à sa place
ANNA
Ô ciel ! et qui êtes-vous ?
GEORGES
Habile magicienne, comment ne sais-tu pas mon nom ?
ANNA
Ô ciel ! quelle est cette voix ?
GEORGES
Faut-il dire qu'on m'appelle George Brown ?
ANNA
George ! dans ces lieux ! n'est-ce point un songe ?  [Faisant un pas vers lui.]  ah ! si j'osais. [s'arrêtant]  je ne dois pas, même pour lui. oublier mon serment.
GEORGES
Eh bien ! elle se tait. hein ?
ANNA
Tu as bien fait de ne pas me tromper, car moi qui sais tout, crois-tu que je ne connaisse pas George Brown, sous-lieutenant au service d'Angleterre ?...
GEORGES
Je ne reviens pas de ma surprise
ANNA
Dans le Hanovre, à la bataille d'Hastemberg, où tu t'es distingué. tu fus blessé près de ton colonel.
GEORGES
Ô ciel !...
ANNA
Une main inconnue te rappela à la vie. te prodigua des soins.
GEORGES, s'avançant
C'en est trop, et quel que soit ce mystère.
ANNA
Arrête, ou je disparais à tes yeux, et tu ne me reverras jamais.
GEORGES
J'obéis, mais prends pitié de mon trouble ; cette divinité protectrice qui pris soin de mes jours. où est-elle ? depuis trois mois je la poursuis en vain. partout il me semble et la voir et l'entendre. dans ce moment encore, je ne sais si c'est une illusion. mais je crois reconnaître sa voix.
ANNA
Peut-être l'ai-je prise pour te plaire.
GEORGES
Si tu es elle-même. c'est ce que j'ignore, mais qui que tu sois, donne-moi les moyens de la revoir.
ANNA
Cela dépend de toi !
GEORGES
Que faut-il faire, où faut-il te suivre ?
ANNA
Me suivre !...  (À part Oh ! maintenant je n'ose plus. et je dois changer de projet. (Haut)  Demain tu recevras mes ordres. et quels qu'ils soient.

GEORGES
Je jure de m'y soumettre ! fée.magicienne. ou dame blanche. je te suis dévoué. Pour revoir celle que j'aime et pour la posséder, je crois, s'il le fallait que je me donnerais à toi.
ANNA
Ce ne serait peut-être pas un mauvais moyen. mais ce n'est pas là ce que je demande. Écoute-moi.

 
RÉCITATIF
Ce domaine est celui des comtes d'Avenel ;
Un avide intendant au cour vide et cruel,
Veut les en dépouiller ; mais mon pouvoir propice
Protège l'orphelin et confond l'injustice.
Parle ! veux-tu demain seconder mon espoir ?

GEORGES
Défendre le malheur est mon premier devoir.

     

DUO

ANNA
Toujours soumis à ma puissance,
Tu promets donc de me servir ?
GEORGES
Je te promets obéissance :
À quel danger faut-il courir ?
ANNA
De tes serments. de ton courage,
M'oseras-tu donner un gage ?
GEORGES
Parle!
ANNA
                Oserais-tu bien ici
Me donner ta main ?...
GEORGES
détournant la tête, et avançant intrépidement.

                                     La voici.

ENSEMBLE

GEORGES
Mais que cette main est jolie !
Pour un lutin quelle douceur !
Est-ce l'amour ou la magie
Qui fait ainsi battre mon cour ?

ANNA
De l'amour la douce magie
Pourrait aussi troubler mon cour.
Fuyons, laissons-lui son erreur.

(Anna va pour sortir. Georges
traverse le théâtre et se met
devant elle.)

GEORGES
Arrête !...
ANNA, tremblante.
                Ô ciel ! Ma frayeur est extrême.
Que me veux-tu ?
GEORGES
            Tantôt tu promis qu'à mes yeux
Apparaîtrait celle que j'aime.
Où la verrai-je ?
ANNA
                                  Dans ces lieux.

GEORGES
Comment ? 
ANNA
                Eh bien ! C'est elle-même,
C'est elle qui demain viendra
T'apporter mon ordre suprême ;
Aussi, quand elle apparaîtra,
Qu'on obéisse.
GEORGES
                        À l'instant même ;
Mais tu promets qu'elle viendra ?
ANNA
Oui, de ma part elle viendra.
GEORGES
Je crois au serment qui t'engage
Mais il m'en faut encore un gage.
ANNA
Parle
GEORGES
                Oserais-tu bien ici
Me donner ta main ?...
ANNA, un peu tremblante
La voici.

ENSEMBLE

GEORGES
Ah ! que cette main est jolie !
Pour un lutin quelle douceur !
Est-ce l'amour ou la magie
Qui fait battre ainsi mon cour ?

ANNA
Mais, de l'amour, de sa magie
Craignons le charme séducteur
Fuyons. Laissons-lui son erreur.

(Anna passe derrière lui,
rentre par la porte à gauche,
et l'on entend le même bruit
de harpe qu'à son arrivée.

À la fin du duo, on frappe
à la porte du fond
et l'on tire les verrous.)

     
       
Liens
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Scénario détaillé de la Dame Blanche