L'abbé Frayssinous
     


D. C. Friedrich

L'existence de Dieu prouvée

par l'ordre et les beautés

de la nature

       
     
Le soir avant la prière, on faisait dans l'étude une lecture religieuse. C'était, pendant la semaine, quelque résumé d'Histoire sainte ou les Conférences de l'abbé Frayssinous. [I, ch. 6]
       
     

[...] C'est assez, Messieurs, parler à votre raison ; qu'il me soit permis un moment d'en appeler à vos coeurs.
        Vous êtes jeunes pour la plupart : vos âmes encore actives ne sont ni flétries par le venin d'un athéisme enraciné, ni desséchées par les calculs de l'intérêt, ni endurcie par le long usage des plaisirs ; vous êtes dans cet âge brillant où une imagination plus ardente, un coeur plus sensible et plus loyal, disposent à se laisser mieux pénétrer aux traits du sentiment et de la vérité. Eh bien ! si jamais, fermant les livres et oubliant tous les raisonnements, vous avez contemplé quelques-unes des grandes scènes de la nature, avez-vous pu vous défendre d'une émotion profonde ! n'avez-vous pas été ravis comme d'une espèce d'enchantement, et du fond de vos coeurs ne s'est-il pas échappé ce cri de vérité : Que tes oeuvres sont belles et magnifiques, Dieu tout-puissant ! Quam magnificata sunt opera tua, Domine !
        Oui, voulons-nous goûter et sentir vivement ces douces et profondes émotions qui élèvent jusqu'à la Divinité, sortons du milieu de nos cités, de nos palais, de nos dépôts de richesses littéraires, et de toutes les oeuvres de notre industrie : je ne veux chercher la nature ni dans le laboratoire du savant, ni dans le cabinet des curieux, ni dans ce qui ne fait qu'attester le pouvoir et le génie de l'homme, non, je ne vous conduirai pas auprès de cette enceinte qui renferme des animaux d'Afrique et d'Asie, ou des habitants de nos forêts, dont nous avons enchaîné la sauvage liberté. L'aigle prisonnier peut bien attirer mes regards ; mais, dans cet état de dégradation, il n'a plus rien qui me touche, et peut-être me sentirais-je ému, si je voyais le roi des airs s'élever d'un vol rapide et majestueux vers le séjour du tonnerre. Je ne vous dirai pas de vous armer de l'instrument dont s'aide l'oeil de l'observateur, et de le diriger vers le firmament ; cela même est une fatigue : je n'aime pas à ne voir qu'un point des espaces célestes ; il me faut toute la voûte des cieux, une liberté parfaite qui laisse à mon esprit toute sa force, à mon coeur toutes ses affections.
        Et où donc la trouver, cette nature qui parle à nos âmes bien mieux que toute l'éloquence humaine ? Où, Messieurs ? c'est dans ces forêts superbes et majestueuses, où la solitude, le silence, l'épaisseur des ombres semblent pénétrer l'âme d'un saint recueillement et d'une religieuse frayeur ; c'est sur les bords d'une vaste mer tout à tour paisible et roucée, dont les ondes semblent se jouer sous la main puissante du Dieu qui les irrite ou les apaise à son gré ; c'est sur la cime de ces hautes montagnes d'où l'oeil s'égare au loin, et se perd dans un immense horizon. Là, roi de la nature, l'homme semble planer sur son empire ; et contemplant avec transport ce vaste ensemble de vallons et de coteaux, de monts et de plaines, de champs et de prairies qu'il voit à ses pieds, son âme s'élève naturellement vers l'auteur de tant de merveilles. Où faut-il étudier la nature ? C'est surtout dans les cieux, au milieu de ces nuits tranquilles et pures, quand le silence règne sur la terre et dans les airs, et que la terre, avec ses douces clartés, sembla verser sur l'univers le calme et la fraîcheur.
        Alors peut-il venir en pensée qu'il n'y a pas de Dieu ? Ah ! plutôt des sentiments consolants et doux s'insinueront dans votre âme ; quelques larmes d'admiration et d'attendrissement s'échapperont peut-être de vos yeux ; et, tombant à genoux, vous direz :
         "Dieu de l'univers, que tes oeuvres sont belles ! Dieu de mon coeur, qu'il m'est doux de croire en toi ! et comment pourrai-je te méconnaître, quand ta présence éclate de toutes parts avec tant de gloire et de magnificence ! Dieu de bonté, pardonne aux erreurs de ma jeunesse ; reçois l'enfant égaré qui se jette dans ton sein paternel et si tu fais paraître ta puissance en réglant le s des astres, montre-toi plus puissant encore en réglant mon coeur, et le soumettant pour toujours aux lois de ton adorable et suprême majesté."

"L'existence de Dieu prouvée par l'ordre et les beautés de la nature"
in  Défense du christianisme ou Conférences sur la religion
prêchées à la jeunesse française, dans l'église Saint-Sulpice
, Paris,
de 1803 à 1809 et de 1811 à 1822. Tome I, p. 74.

       
Liens
    Sur le site Gallica de la BnF se trouvent, en mode texte, les Conférences sur la Religion.
Vous pouvez lire ici-même l'article du Larousse du XIXe sur l'abbé Frayssinous et ses Conférences.