Lord Byron
     

The Giaour

1813
 

Le rendez-vous – La mort de Leila

       
     
Et vous y étiez aussi, sultans à longues pipes, pâmés sous des tonnelles, aux bras des bayadères, djiaours, sabres turcs, bonnets grecs [...]
Madame Bovary
, I, Chap. 6

Giaour, Ghiaour ou Djiaour, mot d'origine turque qui désigne un non-musulman.

       
     
Le rendez-vous du Giaour et de Leila
     
... Who thundering comes on blackest steed,
With slackened bit and hoof of speed?
Beneath the clattering iron's sound
The caverned echoes wake around
In lash for lash, and bound for bound;
The foam that streaks the courser's side
Seems gathered from the ocean-tide:
Though weary waves are sunk to rest,
There's none within his rider's breast;
And though tomorrow's tempest lower,
'Tis calmer than thy heart, young Giaour!
I know thee not, I loathe thy race,
But in thy lineaments I trace
What time shall strengthen, not efface:
Though young and pale, that sallow front
Is scathed by fiery passion's brunt;
Though bent on earth thine evil eye,
As meteor-like thou glidest by,
Right well I view thee and deem thee one
Whom Othman's sons should slay or shun.
 
Quel est ce cavalier qui s’avance comme la foudre sur son noir coursier aux rennes flottantes, aux sabots rapides ?
Le son des fers retentissants éveille les échos des cavernes d’alentour qui rendent bruit pour bruit, éclat pour éclat ; l’écume qui sillonne les flancs de l’animal ressemble à celle des vagues de l’Océan.
Les vagues fatiguées se reposent, mais elle ne connaît point de repos, l’âme du cavalier ; et quoique pour demain une tempête se prépare, cette tempête sera moins terrible que celle de ton cœur, ô jeune Giaour !
Je ne te connais pas ; ta race, je la déteste : mais dans tes traits je reconnais des indices que le temps n’effacera pas, qu’il rendra toujours plus frappants ; ton front jeune et pâle mais terni, porte l’empreinte de farouches passions ; quoique tu eusses les regards baissés vers la terre quand tu as passé près de moi comme un météore, j’ai bien remarqué ton œil fatal, et je te reconnais pour un de ces êtres qu’un fils Othman doit tuer ou dont il doit fuir le contact.
On - on he hastened, and he drew
My gaze of wonder as he flew:
Though like a demon of the night
He passed, and vanished from my sight,
His aspect and his air impressed
A troubled memory on my breast,
And long upon my startled ear
Rung his dark courser's hoofs of fear.
He spurs his steed; he nears the steep,
That, jutting, shadows o'er the deep;
He winds around; he hurries by;
The rock relieves him from mine eye;
For, well I ween, unwelcome he
Whose glance is fixed on those that flee;
And not a start that shines too bright
On him who takes such timeless flight.
He wound along; but ere he passed
One glance he snatched, as if his last,
A moment checked his wheeling steed,
A moment breathed him from his speed,
A moment on his stirrup stood -
Why looks he o'er the olive wood?
The crescent glimmers on the hill,
The mosque's high lamps are quivering still
Though too remote for sound to wake
In echoes of far tophaike,
The flashes of each joyous peal
Are seen to prove the Moslem's zeal,
Tonight, set Rhamazani's sun;
Tonight the Bairam feast's begun;
Tonight - but who and what art thou
Of foreign garb and fearful brow?
That thou should'st either pause or flee?
 
Il courait, il courait, et mon regard étonné n’a pu s’empêcher de suivre sa fuite. Bien qu’il n’ait apparu comme le démon de la nuit, pour s’évanouir aussitôt à ma vue, ma mémoire troublée a gardé son image, et longtemps mon oreille a retenti du terrible galop de son noir coursier. Ah ! il pique encore sa monture ; il s’approche du roc escarpé qui se projette sur les flots et les couvre de son ombre : il galope et veut pivoter à la hâte : le rocher va le délivrer de ma vue : car il est importun pour l’homme qui fuit, le regard fixé sur ses traces, et toute étoile lui paraît trop brillante. Il va tourner le rocher ! mais avant de disparaître, il jette derrière lui, un seul, un dernier regard. Un moment il a retenu son coursier, un moment il a repris haleine en se dressant sur ses étriers… Pourquoi regarde-t-il ainsi vers le bois d’olivier ? Le croissant de la lune brille sur la hauteur, les lampes de la mosquée jettent encore une clarté tremblante : quoique trop éloigné pour que la détonation éveille ici les coups, l’éclair des tophaïques annonce au loin le zèle religieux des musulmans. Ce soir se couche le dernier soleil du Rhamazan ; ce soir commence la fête du Baïram ; ce soir… Mais qui es-tu, voyageur à la tournure étrangère et au front farouche ? et que te font toutes ces choses, à toi et aux tiens, pour que tout à tour tu t’arrêtes et tu fuies de la sorte ?
He stood - some dread was on his face,
Soon hatred settled in its place:
It rose not with the reddening flush
Of transient anger's hasty blush,
But pale as marble o'er the tomb,
Whose ghastly whiteness aids its gloom.
His brow was bent, his eye was glazed;
He raised his arm, and fiercely raised,
And sternly shook his hand on high,
As doubting to return or fly;
Impatient of his flight delayed,
Here loud his raven charger neighed -
Down glanced that hand and, and grasped his blade;
That sound had burst his waking dream,
As slumber starts at owlet's scream.
The spur hath lanced his courser's sides;
Away, away, for life he rides:
Swift as the hurled on high jerreed
Springs to the touch his startled steed;
 
Il s’est arrêté ! la terreur se peint sur ses traits, mais bientôt l’expression de la haine la remplace. Ce n’est pas la rougeur soudaine d’une colère fugitive ; c’est la pâleur du marbre de la tombe, qui rend plus lugubre encore son aspect ténébreux. Son front s’abaisse ; son œil se glace. Il lève un bras menaçant ; il agite sa main en l’air avec un geste farouche : il semble hésiter un moment s’il doit retourner en arrière ou continuer sa course. Impatient de ce délai, son coursier noir comme l’aile du corbeau a henni : alors la main du cavalier s’abaisse et saisit la poigée de son épée : ce hennissement a interrompu son rêve sans sommeil, comme on s’éveille en sursaut au cri de la chouette. L’éperon a sillonné les flancs du cheval. En avant ! en avant ! il s’agit de la vie. Rapide comme le djerrid dan l’air, le coursier frémissant s’élance sous l’aiguillon qui le presse.
The rock is doubled, and the shore
Shakes with the clattering tramp no more;
The crag is won, no more is seen
His Christian crest and haughty mien.
'Twas but an instant he restrained
That fiery barb so sternly reined;
'Twas but a moment that he stood,
Then sped as if by death pursued;
But in that instant 0'er his soul
Winters of memory seemed to roll,
And gather in that drop of time
A life of pain, an age of crime.
O'er him who loves, or hates, or fears,
Such moment pours the grief of years:
What felt he then, at once opprest
By all that most distracts the breast?
That pause, which pondered o'er his fate,
Oh, who its dreary length shall date!
Though in time's record nearly nought,
It was eternity to thought!
For infinite as boundless space
The thought that conscience must embrace,
Which in itself can comprehend
Woe without name, or hope, or end.
 
Enfin, il a doublé le rocher, et le rivage ne retentit plus du galop sonore ; on ne voit plus la figure hautaine de chrétien. Un seul instant, il avait retenu les rennes de son fougueux coursiers barbe ; un seul instant il s’était arrêté, puis il avait piqué des deux, comme s’il était poursuivi par la mort ; mais durant cet intervalle si court, des années de souvenir, ressurgissant tout à coup, avaient réuni dans une seule goutte du fleuve du temps toute une vie de misère et de crime. Pour un cœur en proie à l’amour, à la haine ou à la crainte, un semblable moment réunit tout un passé de douleur : que devait-il donc sentir alors, celui qui était à la fois accablé de ces trois tortures de l’âme ? Cette pause pendant laquelle il méditait sur son destin, qui pourrait en calculer la durée ? Presque imperceptible dans le temps réel, c’était une éternité pour sa pensée : car infinie comme l’espace, la pensée fille de la conscience peut contenir en elle des douleurs sans nom, sans espoir et sans terme.
The hour is past, the Giaour is gone;
And did he fly or fall alone?
Woe to that hour he came or went!
The curse for Hassan’s sin was sent
To turn a palace to a tomb:
He came, he went, like the Simoom,
That harbinger of fate and gloom,
Beneath whose widely - wasting breath
The very cypress droops to death -
Dark tree, still sad when others’ grief is fled,
The only constant mourner o’er the dead!
 
L’heure est passée ; le giaour a disparu ; a-t-il fui ou succombé ? Maudite soit cette heure témoin de son arrivée et de son départ ! Fléau envoyé pour les péchés d’Hassan, il a changé un palais en tombeau ; il est venu, il est parti comme le Simoun, ce messager de mort et de souffrance, dont le souffle dévastateur fait mourir jusqu’au cyprès lui-même, jusqu’à cet arbre si triste quand les autres ont quitté leur deuil, le seul qui pleure toujours sur les morts.
La mort de Leïla

I hear the sound of coming feet,
But not a voice mine ear to greet;
More near - each turban I can scan,
And silver-sheathed ataghan;
The foremost of the band is seen
An emir by his garb of green:
‘Ho! Who art thou?’ - ‘This low salam
Replies of Moslem faith I am.’
‘The burden ye so gently bear,
Seems one that claims your utmost care,
And, doubtless, holds some precious freight,
My humble bark would gladly wait.’

‘Thou speakest sooth; they skiff unmoor,
And waft us from the silent shore;
Nay, leave the sail still furled, and ply
The nearest oar that’s scattered by,
And midway to those rocks where sleep
The channeled waters dark and deep.
Rest from your task - so - bravely done,
Of course had been right swiftly run;
Yet ‘tis the longest voyage, I trow,
That one of -

J’entends des pas qui s’avancent ; mais pas une voix ne frappe mon oreille ; le bruit est proche… J’aperçois des turbans, des yatagans dans leur fourreau d’argent : à la tête de la troupe est un émir reconnaissable à la couleur verte de sa robe : « Holà ! qui es-tu ? – Ce respectueux « salem » te répond que j’appartiens à la foi musulmane… Le fardeau que vous portez semble réclamer tous vos soins, et sans doute c’est un objet de prix : mon humble barque s’offre avec joie pour le prendre.

– C’est bien parlé : démarre ton esquif, et éloignons-nous de ce rivage silencieux… Non, ne déploie point ta voile ; rame en rasant la côte et jusqu’à mi-chemin de ces rochers, où l’eau dans son étroit canal dort sombre et profonde. Arrête-toi… là… bien travaillé ! Notre course a été rapide : et pourtant c’est le plus long voyage, certes, qu’une des…

Sullen it plunged, and slowly sank,
The calm wave rippled to the bank;
I watched it as it sank, methought
Some motion from the current caught
Bestirred it more, - ‘twas but the beam
That checkered o’er the living stream:
I gazed, till vanishing from view,
Like lessening pebble it withdrew;
Still less and less, a speck of white
That gemmed the tide, then mocked the sight;
And all its hidden secrets sleep,
Known but to Genii of the deep,
Which, trembling in their coral caves,
They dare not whisper to the waves.

Le fardeau plongea et s’enfonça lentement, et la vague auparavant paisible clapota jusqu’au rivage. Je suivis l’objet du regard ; il me sembla qu’un mouvement étrange agitait en ce moment l’onde troublée… Ce n’était sans doute qu’un rayon de lumière qui se jouait sur le cristal liquide. Je regardai la chose qui s’affaiblissait à ma vue, comme un caillou qui diminue de volume en tombant au fond : toujours de moins en moins visible, ce ne fut bientôt plus qu’une petite tache blanche qui brillait au fond des eaux ; et enfin elle disparut tout à fait. Et le secret de ce fardeau alla dormir au fond de l’Océan, connu seulement des génies de l’abîme, qui, tremblant dans leur grotte de corail, n’osent même par un murmure le révéler aux vagues.

Oeuvres complètes de Lord Byron
Les veillées littéraires illustrées, éd. J. Bry aîné, non datée
Traduction de Louis Barré

       
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