Lord Byron
     

La fin du Giaour


 

Un héros romantique : le caloyer solitaire

       
     

* Un caloyer est un religieux grec de l'ordre de Saint Basile.

     
'How name ye yon lone Caloyer?
His features I have scanned before
In mine own land: 'tis many a year,
Since, dashing by the lonely shore,
I saw him urge as fleet a steed
As ever served a horseman's need.
But once I saw that face, yet then
It was so marked with inward pain,
I could not pass it by again;
It breathes the same dark spirit now,
As death were stamped upon his brow.
"Comment nommez-vous ce caloyer* solitaire ? Je pense avoir déjà vu ces traits dans ma terre natale :
il y a bien des années que, passant sur un rivage désert, je l’ai vu presser les flancs du coursier le plus rapide qui jamais ait servi l’impatience de son cavalier. Je n’ai vu sa figure qu’une fois ; mais elle portait l’empreinte de tels tourments intérieurs, que je ne puis la méconnaître à cette seconde rencontre : la même tristesse sombre y respire encore : il semble que sur ce front la mort a mis son cachet.
''Tis twice three years at summer tide
Since first among our freres he came;
And here it soothes him to abide
For some dark deed he will not name.
But never at our vesper prayer,
Nor e'er before confession chair
Kneels he, nor recks he when arise
Incense or anthem to the skies,
But broods within his cell alone,
His faith and race alike unknown.
The sea from Paynim land he crost,
And here ascended from the coast;
Yet seems he not of Othman race,
But only Christian in his face:
I'd judge him some stray renegade,
Repentant of the change he made,
Save that he shuns our holy shrine,
Nor tastes the sacred bread and wine.
Great largess to these walls he brought,
And thus our abbot's favour bought;
But were I prior, not a day
Should brook such stranger's further stay,
Or pent within our penance cell
Should doom him there for aye to dwell.
Much in his visions mutters he
Of maiden whelmed beneath the sea;
Of sabres clashing, foemen flying,
Wrongs avenged, and Moslem dying.
On cliff he hath been known to stand,
And rave as to some bloody hand
Fresh severed from its parent limb,
Invisible to all but him,
Which beckons onward to his grave,
And lures to leap into the wave.'
" Il y aura cet été six ans qu’il a fait sa première apparition parmi nos frères, et il a voulu habiter ici pour expier quelque noir forfait qu’il n’a point révélé.
Mais on ne le voit jamais s’agenouiller pour les prières du soir ni devant le tribunal de pénitence : il ne s’unit point à nous quand l’encens ou les cantiques s’élèvent vers le ciel : mais il reste seul, méditant dans sa cellule.
Sa foi et sa race nous sont inconnues. Venu des pays mahométans, il a débarqué sur nos côtes : il ne semble pas appartenir à la race d’Othman, et ses traits annoncent un chrétien.
J’inclinerais à voir en lui un malheureux renégat, repentant de son abjuration, s’il n’évitait point nos saints autels, s’il participait au pain et au vin consacrés.
Il a fait de grandes largesses à notre monastère et s’est ainsi assuré la faveur de l’abbé : pour moi, si j’étais prieur, je ne souffrirais pas ici cet étranger un jour de plus, ou je le renfermerais pour toujours dans la cellule de pénitence.
Dans ses visions, il parle souvent de jeunes filles ensevelie dans la mer, de sabres qui se heurtent, d’ennemis en fuite, d’outrages vengés, et d’un musulman expirant. On l’a vu s’asseoir seul au sommet d’une falaise, et là s’imaginer qu’une main sanglante, nouvellement coupée et visible par lui seul, venait lui montrer sa tombe et l’inviter à se jeter dans les flots.
Dark and unearthly is the scowl
That glares beneath his dusky cowl:
The flash of that dilating eye
Reveals too much of times gone by;
Though varying, indistinct its hue,
Oft will his glance the gazer rue,
For in it lurks that nameless spell,
Which speaks, itself unspeakable,
A spirit yet unquelled and high,
That claims and keeps ascendency;
And like the bird whose pinions quake,
But cannot fly the gazing snake,
Will others quail beneath his look,
Nor 'scape the glance they scarce can brook.
From him the half-affrighted friar
When met alone would fain retire,
As if that eye and bitter smile
Transferred to others fear and guile:
Not oft to smile descendeth he,
And when he doth 'tis sad to see
That he but mocks at misery.
How that pale lip will curl and quiver!
Then fix once more as if for ever;
As if his sorrow or disdain
Forbade him e'er to smile again.
Well were it so - such ghastly mirth
From joyaunce ne'er derived its birth.
But sadder still it were to trace
What once were feelings in that face:
Time hath not yet the features fixed,
But brighter traits with evil mixed;
And there are hues not always faded,
Which speak a mind not all degraded
Even by the crimes through which it waded:
The common crowd but see the gloom
Of wayward deeds, and fitting doom;
The close observer can espy
A noble soul, and lineage high:
Alas! though both bestowed in vain,
Which grief could change, and guilt could stain,
It was no vulgar tenement
To which such lofty gifts were lent,
And still with little less than dread
On such the sight is riveted.
The roofless cot, decayed and rent,
Will scarce delay the passer-by;
The tower by war or tempest bent,
While yet may frown one battlement,
Demands and daunts the stranger's eye;
Each ivied arch, and pillar lone,
Pleads haughtily for glories gone!

Le regard qui brille sous son brun capuchon est sombre et n’appartient point à la terre : son passé se révèle trop clairement dans la flamme de son œil dilaté ; à travers les changements de ses nuances indistinctes, cet œil épouvante quelquefois l’étranger, car on y lit clairement l’ascendant inexplicable, mais incontesté, d’un esprit que rien ne domptera jamais.
Pareil à l’oiseau qui ébranle ses ailes sans pouvoir fuir le serpent qui le fascine, on tremble devant son regard, mais on n’en peut rompre l’insupportable influence.
Chacun de nos frères, quand il le rencontre seul, sent un effroi soudain et un besoin de se retirer, comme si ses yeux et ce sourire amer répandait autour de lui les terreurs et la trahison.
C’est rarement, d’ailleurs, qu’il daigne sourire, et quand il le fait, il semble se railler de sa propre souffrance, tant sa lèvre pâle se relève ironique et tremblante ! Mais bientôt cette lèvre redevient immobile et semble fixée pour l’éternité, comme si la douleur ou le dédain lui défendait toute nouvelle faiblesse. Que n’en est-il ainsi ! Ce rire sépulcral ne saurait provenir d’une véritable gaîté.
Mais il serait plus triste encore de chercher à deviner quels sentiment se sont peints autrefois sur ce visage : le temps n’en a pas encore tellement fixé les traits qu’il n’y reste quelques indices de bien mêlé avec le reste : des nuances encore perceptibles révèlent une âme que ses crimes n’ont point entièrement dégradée.
Le vulgaire n’y voit que la marque sombre d’actes coupables et de leur juste châtiment. Mais un observateur moins superficiel y reconnaît une âme noble, une illustre origine : deux dons, hélas ! qui ont été vains, puisque la douleur et le crime les ont souillés ; mais ils n’appartiennent pas à des êtres vulgaires et leur cachet inspire toujours un sentiment de respectueuse crainte.
Une chaumière à demi détruite attire à peine le regard du voyageur : mais la tour battue par les assauts et la tempête, tant qu’un seul de ses créneaux est encore debout, attire et fixe l’attention : ces arches couvertes de lierre, ces piliers isolés parlent encore d’une gloire passée.

'His floating robe around him folding,
Slow sweeps he through the columned aisle;
With dread beheld, with gloom beholding
The rites that sanctify the pile.
But when the anthem shakes the choir,
And kneel the monks, his steps retire;
By yonder lone and wavering torch
His aspect glares within the porch;
There will he pause till all is done -
And hear the prayer, but utter none.
See - by the half-illumined wall
His hood fly back, his dark hair fall,
That pale brow wildly wreathing round,
As if the Gorgon there had bound
The sablest of the serpent-braid
That o'er her fearful forehead strayed:
For he declines the convent oath
And leaves those locks unhallowed growth,
But wears our garb in all beside;
And, not from piety but pride,
Gives wealth to walls that never heard
Of his one holy vow nor word.
Lo! - mark ye, as the harmony
Peals louder praises to the sky,
That livid cheek, that stony air
Of mixed defiance and despair!
Saint Francis, keep him from the shrine!
Else may we dread the wrath divine
Made manifest by awful sign.
If ever evil angel bore
The form of mortal, such he wore:
By all my hope of sins forgiven,
Such looks are not of earth nor heaven!'
" Sa robe flottante se glisse lentement le long des colonnes du cloître : nous ne le voyons qu’avec terreur contempler d’un air sombre nos pieuses cérémonies. Mais quand les hymnes saints font retentir le chœur, quand les moines s’agenouillent, alors il se retire : à la lueur d’une torche vacillante, on le voit debout sous le porche où il reste jusqu’à la fin de l’office, écoutant les prières mais n’en répétant aucune.
Voyez… près de ce mur à demi éclairé : son capuchon est rejeté en arrière, ses cheveux noirs retombent en désordre sur son front pâle, auquel la Gorgone semble avoir cédé ses plus terribles serpents : car, ayant pris d’ailleurs notre costume, il dédaigne en cela seul la règle du couvent et laisse aux boucles de sa chevelure cette longueur profane.
Son orgueil et non sa piété comblent de riches présents un temple qui n’a jamais entendu ses prières.
Observez-le lorsque le chœur élève vers le ciel sa puissante harmonie : toujours cette joue livide, cette immobilité de marbre, cette attitude de défi et de désespoir !
Ô bienheureux François, daigne l’éloigner de ton sanctuaire, car il est à craindre que la colère divine ne se manifeste ici par quelque signe épouvantable.
Si jamais un mauvais ange a revêtu la figure humaine, tel il parut sans doute : Par toutes mes espérances de pardon, un tel aspect n’appartient ni à la terre ni au ciel. »
To love the softest hearts are prone,
But such can ne'er be all his own;
Too timid in his woes to share,
Too meek to meet, or brave despair;
And sterner hearts alone may feel
The wound that time can never heal.
The rugged metal of the mine,
Must burn before its surface shine,
But plunged within the furnace-flame,
It bends and melts - though still the same;
Then tempered to thy want, or will,
'Twill serve thee to defend or kill;
A breast-plate for thine hour of need,
Or blade to bid thy foeman bleed;
But if a dagger's form it bear,
Let those who shape its edge, beware!
Thus passion's fire, and woman's art,
Can turn and tame the sterner heart;
From these its form and tone are ta'en,
And what they make it, must remain,
But break - before it bend again.
Les coeurs tendres sont enclins à l’amour, mais trop timides pour accepter les douleurs, pour faiblir, pour braver le désespoir, ils ne se donnent jamais à lui tout entiers. Des âmes fortes peuvent seules ressentir ces blessures que le temps ne guérit pas.
Le métal grossier sortant de la mine doit passer par le feu avant d’être susceptible de poli : plongé dans la fournaise, il se fond et devient ductile sans changer de nature : alors trempé pour les besoins ou les caprices de l’homme, il deviendra un instrument de salut ou de mort, une cuirasse pour protéger son sein, une épée pour percer son ennemi : mais si l’acier prend la forme d’un poignard, malheur à qui en aiguise la pointe !
Ainsi le feu des passions, les séductions de la femme peuvent modifier et apprivoiser une âme forte ; cette âme en reçoit sa forme et sa destination, elle demeurera telle qu’elle aura été faite, et avant de la plier dans un autre sens… on la briserait.

Oeuvres complètes de Lord Byron
Les veillées littéraires illustrées, éd. J. Bry aîné, non datée
Traduction de Louis Barré

       
Liens
   

Portraits et images de la vie de Byron – Biographie de Byron
Poésies de Lord Byron (en anglais)
Wikisource propose le texte intégral en anglais.

Sur ce site, vous trouverez une notice sur le Giaour et deux autres extraits de l'œuvre : Le rendez-vous du Giaour et de Leila, la mort de LeilaLe combat du Giaour et du Pacha.

Le Giaour a été traité par plusieurs peintres dont Théodore Géricault, Horace Vernet, Ary Scheffer, Gustave Wappers, Eugène Delacroix.