Sophie Cottin
     

Mathilde

1805

 

La rencontre au jardin

       
     

      [...] Elle se lève, s'approche d'une croisée, entr'ouvre la jalousie ; et là, enchantée de l'éclat du ciel, de la beauté de la verdure, et du charme que répand dans l'air la fraîcheur du matin, elle cède au vif désir de faire une promenade solitaire, et descend dans les jardins du palais.
        Elle suit le cours d'un ruisseau qui serpente sur un sable fin, bordé d'une haie de roses et de citronniers ; insensiblement les arbustes s'élèvent, s'épaississent, elle se trouve au milieu d'un bois où mille routes se croisent et lui font perdre la première qu'elle a suivie  ; prenant au hasard celle qui se présente, elle s'égare de plus en plus ; et cependant, ce lieu est si beau, tant d'oiseaux y chantent, tant de fleurs le parfument, des eaux si claires le rafraîchissent, que la vierge en se voyant seule s'émut, mais ne s'effraya pas. Bientôt, fatiguée d'avoir autant marché, elle s'assied sous un berceau de jasmin et de platanes ; bientôt la paix silencieuse de cette solitude ramène le calme dans son coeur ; le souvenir d'Agnès s'affaiblit, et avec lui l'effroi de ses discours impies ; des pensées douces, tranquilles comme le lieu où elle se trouve, succèdent à l'agitation ; et, vaincue insensiblement par les charmes de cette touchante nature, dont il semble qu'on ne puisse approcher sans devenir meilleur, Mathilde se laisse aller à cette sorte de vague rêverie où l'imagination errante sur plusieurs objets, les quitte, les reprend, ne se fixe point, parce que chacun l'attire, et se plaît avec tous sans avoir à rougir d'aucun.
        Au sein de cette retraite si belle, de cet état d'abandon si nouveau et si doux au coeur d'une vierge de seize ans, qui, pour la première fois de sa vie se trouve seule dans des bocages de parfums et de fleurs, les heures ont fui rapidement, la matinée s'est presque entièrement écoulée, et le prince s'est rendu chez la reine. Étonné, chagrin de n'y point trouver Mathilde, il veut savoir où elle est, et s'il lui sera permis de la voir. Bérengère l'envoie chercher ; elle n'est pas dans son appartement. Guillaume, qui y est toujours resté avec Agnès, quitte aussitôt sa pénitente, vient dire à la reine que Mathilde n'a point paru chez elle, et demande ce qu'elle est devenue. Bérengère ne peut le satisfaire ; elle n'a point vu sa soeur descendre dans les jardins. Cette absence alarme l'archevêque ; il regarde le prince d'un oeil soupçonneux ; mais, pour s'apercevoir de sa défiance, Malek Adhel est trop occupé de la princesse ; il demande, il s'informe, il interroge tout ce qui l'entoure avec une agitation qui révèle assez combien tout son coeur est dans cet objet. Bérengère se souvient bien que sa soeur s'est assise auprès d'elle, mais seulement quelques minutes ; qu'est-elle devenue ensuite, elle ne le sait point. Cependant, après bien des efforts, elle croit se rappeler l'avoir vue ouvrir une des portes du jardin, et aussitôt elle veut aller elle-même l'y chercher, mais elle est bientôt devancée par le prince ; heureux de l'espoir de trouver la princesse seule, il s'élance rapidement ; le désir, l'émotion, lui donnent des ailes. Il connaît tous les détours de l'épais labyrinthe, et les a parcourus en un instant ; à la fin il vole vers le bocage de jasmin, il entrevoit le vêtement blanc de la vestale, et la seule vue de cet habit lui cause un plaisir plus vif qu'il n'en éprouva jamais.


        Mathilde a entendu le bruit des feuilles qu'il froisse sous ses pas, elle s'est levée, l'a reconnu ; aussitôt le récit de l'archevêque et l'état de la fille d'Amaury sont revenus à sa mémoire. Le coeur plein de trouble et d'effroi, elle fuit précipitamment en s'écriant ; « Ô mon Dieu ! préservez-moi de ce fils du démon, de ce redoutable infidèle, dont le bras terrasse les chrétiens, et dont les trompeuses paroles ont perverti la malheureuse Agnès ! » Et, à cette pensée, elle s'éloigne plus vite encore ; mais à quoi lui sert de fuir avec tant de promptitude, si ce n'est à montrer sa frayeur et son zèle ; car la course d'une vierge timide qui a passé sa vie dans une étroite clôture, ne la sauvera pas longtemps de la poursuite d'un guerrier tel que Malek Adhel. Sûr de l'atteindre quand il voudra, il s'arrête et la regarde courir ; c'est vraiment pour l'éviter qu'elle presse ses pas, il le voit, et cette résistance qu'on ne lui opposa jamais l'enflamme davantage encore ; il part à son tour, la flèche dans les airs pourrait à peine le suivre ; il est auprès de la princesse, il la touche, il la saisit par son habit, il voudrait la presser dans ses bras, et pourtant il n'ose le faire ; si la divine beauté de la princesse l'attire, la dignité de sa contenance le retient. Emporté par des désirs impérieux qu'il ne combattit jamais, souverain de ce palais, maître de tout oser, n'ayant qu'à vaincre la faiblesse d'une jeune fille pour parvenir au comble de ses voeux, un sentiment indéfinissable, une sorte de respect que jusqu'à ce jour il n'avait éprouvé qu'à l'aspect de son père ou dans le temple de Mahomet, le fait tomber aux genoux de Mathilde.
         Pour la première fois le superbe arabe se voit prosterné devant une femme, et il n'en rougit point, car il croit sentir la présence d'une divinité. « Ô vous ! lui dit-il, qui faites de moi un nouvel être, fille du ciel, angélique beauté !... vous, qui surpassez tout ce que j'ai vu de beau en ma vie, qui m'embrasez d'un feu ardent que je n'ose satisfaire, et dont je crains presque de vous parler... Vous, qui disposez déjà de ma volonté et de ma vie, où avez-vous pris votre puissance ? »
        À ces paroles passionnées, Mathilde pressa contre son sein le reliquaire de l'abbesse en levant les yeux au ciel, et fit de nouveaux efforts pour s'échapper ; mais le prince ne le permit pas. Où voulez-vous aller ? s'écria-t-il, en pressant entre ses deux mains la main délicate de la princesse ; pourquoi me fuir avec tant d'obstination, que craignez-vous de moi ? Me voyez-vous donc avec horreur ? » En parlant ainsi, il la regardait avec des yeux si tendres, l'amour donnait tant d'expression à ses traits déjà si beaux, que l'ingénue Mathilde, qui depuis sa naissance n'avait jamais déguisé sa pensée, ne put pas lui dire qu'elle le voyait avec horreur ; elle répondit seulement, et en détournant la vue ; « Dieu m'ordonne de fuir ses ennemis. – Et ce Dieu cruel vous ordonne-t-il aussi de haïr ceux qui vous adorent ? – Je dois haïr ceux qui le méconnaissent. – Oh ! non, mille fois non, interrompit-il en pressant contre ses lèvres la main de Mathilde, vous ne suivrez point une loi injuste, cruelle ; vous vous laisserez toucher par le feu qui me brûle, vous vous livrerez à l'amant qui vous abandonne et son sort et sa vie ; je le jure, jamais l'Angleterre ne vous reverra dans son sein ! Plutôt mourir que de me séparer de vous ! »

        À ce serment terrible, Mathilde crut se voir enlever à la fois sa patrie, sa famille, son couvent, et le salut éternel que lui assuraient ses voeux ; épouvantée des projets du Sarrazin, elle arrache sa main d'entre les siennes, l'enveloppe dans les grandes manches de son habit, baisse son bandeau de lin sur son front ; et, aussi confuse qu'effrayée des discours du prince, elle répond du ton le plus sévère  ; « Je suis destinée à l'honneur d'être une des épouses de Jésus-Christ ; c'est pour mieux mériter un si glorieux titre que je suis venue en Palestine adorer son tombeau ; mais c'est en Angleterre que mon cloître m'attend et que mes voeux m'appellent ; rétractez donc un serment impie, sacrilège  ; rendez-moi la liberté que vous m'avez ravie, et, pour récompense, Dieu consentira peut-être à ouvrir vos yeux à ses éternelles clartés. »
         À ce langage, Malek Adhel reconnaît cette foi vive, cette piété ardente qui distingue tous les enfants du Christ ; il sent bien que le temps et ses soins pourront seuls changer le cœur de la princesse ; et comme déjà il ne veut plus que ce qu'elle veut, qu'il détesterait un bonheur qu'elle ne partagerait pas, loin de la contraindre, il se soumet et dit : « Fille de l'innocence, qu'ordonnez-vous et qu'exigez-vous de moi ? Esclave de toutes vos volontés, il n'est rien que je ne veuille souffrir pour vous plaire et vous obéir. » Mathilde est trop pure pour apprécier toute l'étendue d'un pareil sacrifice, mais à l'air, à l'accent de Malek Adhel, elle soupçonne qu'il a dû lui coûter beaucoup ; son coeur en est touché, ses regards s'attendrissent, sa voix s'adoucit, et elle répond avec embarras : « Je vous en prie, conduisez-moi vers la reine. »
        Le changement de Mathilde n'a point échappé au prince ; il voit que s'il y a pour lui un moyen de toucher cette belle chrétienne, ce ne peut être qu'à l'aide d'une grande réserve et d'une parfaite soumission ; aussi n'hésite-t-il pas un moment à lui obéir. « Venez par ici, lui dit-il, en lui montrant une autre route ; celle-ci conduit plus directement au palais. » Elle la prend aussitôt et suit le prince en silence. Quelquefois il se retourne pour la voir, il l'arrête, il soupire  ; alors la craintive Mathilde se recule doucement, baisse les yeux vers la terre, avance sa main pour se cacher aux regards du prince, mais ne peut lui dérober l'expression de cette pudeur qui se répand sur sa physionomie et sur son maintien. De cette pudeur qui est la plus touchante des grâces, la plus puissante des forces que le ciel ait données à la femme, et qui sait inspirer le respect en même temps quelle augmente l'amour.
         En la voyant si belle, Malek Adhel contient avec peine la flamme qui s'élance de son sein, mais il la contient, car en ce moment la beauté de Mathilde est presque celle d'un ange ; il précipite ses pas pour échapper plus tôt au danger de faire éclater des transports qui pourraient aliéner le coeur qu'il veut absolument obtenir ; le combat de ses désirs présents et de ses projets futurs l'agite avec violence  ; il marche plein d'émotion, mais il en connaît parfaitement la cause ; il sait bien ce qu'il veut, ce qu'il attend, ce qu'il espère, au lieu que Mathilde est troublée sans savoir le motif de son trouble, sans savoir même qu'elle en éprouve ; et s'il se passe quelque chose dans son coeur, elle ne le voit qu'à travers ce voile épais que l'innocence tient toujours devant les pensées d'une vierge, pour l'empêcher de distinguer ce que la modestie ne lui permet pas de savoir.

Mathilde, chapitre 7

       
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