Morale en action
     


Greuze (détail)

Les bons exemples,

nouvelle morale en action

       
     
Son coeur, ensuite, s'était ému aux sensibilités, aux charités enfantines des livres du Second Âge (Morales en action, Exemples de la Jeunesse, Veillées du château, Jeunes marins célèbres et autres), tous pleins d'histoire de bienfaisance et de dévouements, personnages sensibles, actions d'éclat vertueuses : enfants, jeunes filles qui se sacrifient pour leurs mères, domestiques se sacrifiant pour leurs maîtres... orphelins ramassés sur la paille, enfants perdus, mères retrouvées. [f° 82v]
       
     

Domestiques se sacrifiant pour leurs maîtres

     
L'apprentie reconnaissante
Antoinette Louis, prix Montyon, 1824

        Antoinette Louis était orpheline, et n'avait aucune fortune ni aucun moyen, lorsqu'à l'âge de onze ans elle fut recueillie par les demoiselles Vayer, qui avaient connu sa mère, et qui lui firent apprendre l'état d'ouvrière en linge, qu'elles exerçaient à cette époque, et qui alors suffisait à leur existence.
        Malheureusement, de ces demoiselles Vayer, l'une, devenue paralytique d'une partie du corps, fut dans l'impossibilité de travailler ; l'autre, sourde et muette de naissance, fut encore affligée d'une maladie sur les yeux qui lui en ôta presque tout à fait l'usage. Ces deux soeurs n'eurent plus alors de ressources pour subsister : il leur fallut recourir au bureau de charité ; mais tout le monde connaît l'insuffisance de ces secours. Les demoiselles Vayer ne pouvaient pas vivre. Ce fut alors qu'Antoinette Louis, vivement reconnaissante des services qu'elles lui avaient rendus, se détermina à leur consacrer tout son temps et tout le produit de son travail pour les soutenir.
        Ce sacrifice si généreux fut même absolu. La demoiselle Louis ne vécut plus que pour ses infortunées bienfaitrices. Elle se réunit à elles, s'occupa de leurs infirmités, travailla à les adoucir, leur prodigua les soins les plus assidus, les assista de tous les moyens qui dépendaient d'elle, s'imposa même toutes les privations qui pouvaient ajouter encore à ces moyens, et confondit, pour ainsi dire, son existence avec la leur propre.
        Ce zèle religieux de la demoiselle Louis pour les demoiselles Vayer, ce sentiment tendre, cette piété active, remontent à l'année 1805, et ne se sont pas démentis un seul instant depuis cette époque.
Sans doute, il n'y a qu'une grande vertu, et une vertu même appuyée sur la religion, qui puisse inspirer de pareils efforts. On peut faire du bien un moment, on peut en faire par intervalles, on peut en faire qui exige quelques sacrifices : il y en a, heureusement pour l'humanité, des exemples sans nombre ; mais en faire toujours, à tous les instants de la vie, sans se lasser, sans perdre courage, et en se sacrifiant tout entier et perpétuellement soi-même à ceux dont on embrasse le malheur, voilà ce qui est extrêmement rare, ce qui n'appartient surtout qu'à la religion, et ce que la religion elle-même, n'obtient que de ces âmes privilégiées qui ne connaissent que sa puissance, et n'ont d'autre guide que sa bonté.
       
     
Le modèle des bons serviteurs
Jean Guénisset, prix Montyon, 1820

        Jean Guénisset est un serviteur sensible, qui a concentré dans la personne de son maître toutes ses affections, et qui, pour l'objet de sa vénération et de son culte, porte le dévouement jusqu'à l'héroïsme.
Voici un extrait des divers rapports qui ont été adressés à l'Académie française :
        « M. Antoine Magi, négociant à Marseille, et dont les ancêtres ont fait de tout temps le commerce avec honneur et distinction, éprouva des pertes à l'époque de nos premiers troubles révolutionnaires. Plein de confiance dans les opérations du gouvernement, il risqua, après le traité de paix d'Amiens, ce qui lui restait encore de sa fortune (environ cent trente mille francs en marchandises) sur divers bâtiments. Tout fut pris par les croisières anglaises. Ruiné par ce nouveau désastre, il vint à Paris avec ses deux anciens domestiques (Guénisset et sa femme), pour solliciter, auprès du gouvernement, des indemnités. Ses sollicitations furent sans effet...
« Depuis cette époque, il n'a existé que par les sacrifices de ses fidèles serviteurs. Émus par ses infortunes, ils se sont attachés plus que jamais à son sort, dans l'espoir, sinon de le changer, du moins d'en adoucir l'amertume. Le mari se plaça sacristain chez les dames carmélites, rue d'Enfer, où, chaque mois, il touchait quinze francs, qu'il mettait dans la maison.
        « Sa femme se procura des ouvrages de couture, et, d'accord l'un et l'autre, ils consacraient les fruits de leurs travaux à soutenir les jours languissants de leur bon maître. L'épouse étant morte, il y a deux ans, l'honnête Guénisset a gardé pour lui seul la charge touchante qu'il partageait auparavant, et, dans les moments libres que lui laissaient les soins de la sacristie, il faisait des commissions. Une maladie grave, que cet estimable indigent vient d'essuyer, lui a fait perdre sa place ; il n'a plus, pour son maître et lui, d'autres ressources que ses commissions. Le maire du 12e arrondissement a voulu le placer dans un hospice, en lui promettant de suppléer aux soins qu'il rendait à M. Magi ; ce modèle des bons serviteurs a mieux aimé partager la misère de son maître et a sacrifié les avantages de cette offre.
        Dans son langage naïf et ingénu, il a dit : Ce n'est pas à quatre-vingt-dix ans, qu'a atteints mon bon maître, qu'on se fait à de nouveaux visages, à de nouvelles manières. Il est fait aux miennes.... Il ne peut vivre heureux qu'auprès de moi ; je ne puis l'être qu'auprès de lui. »
        Prévoyant, en 1817, que son âge avancé ferait baisser chaque jour les produits déjà si faibles de son état de commissionnaire, il se fit inscrire au bureau de charité, et, par un sentiment de respect et de pudeur que vous apprécierez, il refusa de faire porter sur ce même rôle d'indigence le nom respecté de son maître ; mais c'est à ce maître toujours qu'il a consacré les trois francs qu'il reçoit par mois comme secours, ainsi que tout ce qu'il peut recevoir encore au même titre.

       
     
Sacrifice d'un frère
     

Trait d'amour fraternel
Extrait de la Morale en action

        En 1585, des troupes portugaises qui passaient dans les Indes firent naufrage. Une partie aborda dans le pays des Caffres et l'autre se mit à la mer sur une barque construite des débris du vaisseau. Le pilote, s'apercevant que le bâtiment était trop chargé, avertit le chef, Édouard de Mello, que l'on va couler à fond si l'on ne jette dans l'eau une douzaine de victimes. Le sort tomba entre autres sur un soldat dont l'histoire n'a pas conservé le nom. Son jeune frère tombe aux genoux de Mello, et demande avec instance de prendre la place de son aîné.
        « Mon frère, dit-il, est plus capable que moi ; il nourrit mon père, ma mère et mes sours : s'ils le perdent, ils mourront tous de misère ; conservez leur vie en conservant la sienne, et faites-moi périr, moi qui ne puis leur être d'aucun secours. »
        Mello y consent et le fait jeter à la mer. Le jeune homme suit la barque pendant six heures. Enfin il la rejoint ; on le menace de mort s'il tente de s'y introduire. L'amour de la conservation triomphe de la menace ; il s'approche ; on veut le frapper avec une épée qu'il saisit et qu'il retient jusqu'à ce qu'il soit entré. Sa constance touche tout le monde ; on lui permet enfin de rester avec les autres, et il parvient ainsi à sauver sa vie et celle de son frère.

       
     
Sauvetages
     

Le funambule bienfaisant
Joseph-Nicolas Plège, prix Montyon 1836

        Il n'y a heureusement point de profession dont les devoirs ne puissent se concilier avec l'amour et la pratique de la vertu ; mais il en est quelques-unes qui rendent cette alliance plus difficile et plus rare, et les obstacles que la vertu rencontre dans ses développements, selon les circonstances où elle est placée, ajoutent à son mérite.
        Joseph-Nicolas Plège, né à Troyes, en 1808, et acrobate de province, avait manifesté dès l'enfance un excellent naturel, qui s'est fortifié avec l'âge. Le pauvre funambule, à peine adulte, s'avisa tout à coup que sa vigueur et sa dextérité pouvaient être bonnes à autre chose qu'à l'amusement du peuple, et que le plus beau des tours de force était celui qui sauvait la vie d'un homme.
À dix-huit ans, et sachant à peine nager, il retire du Rhône, à Lyon, deux ouvrières qui allaient périr. Un an après, il se distingue, à Chinon, dans un incendie, et arrache aux flammes des valeurs considérables qu'il remet intactes à leur propriétaire. En 1835, un incendie plus désastreux se dé­clare à la halle au blé d'Alençon. Plège, exercé à marcher sur des surfaces étroites et mobiles, se trouve partout où il y a des secours à porter. Le nommé Gérard est tombé, suffoqué par une épaisse fumée, dans une pièce que le feu entoure de toutes parts. Plège le rapporte vivant dans ses bras, et le plancher s'écroule derrière eux. Le nommé Alleaume est renversé par une poutre brûlante qui le blesse grièvement ; Plège le ramène vivant au milieu d'une pluie de feu qui n'est pas factice et inof­fensive comme celle de son théâtre. Pour la troisième fois de cette nuit, le feu a gagné ses vêtements.
        La troupe de Plège est dissoute à Caen. Le funambule re­gagne Alençon, où il a laissé d'autres souvenirs que ceux de son agilité. La multitude est accourue pour le voir encore ; mais il a donné sa représentation de clôture, il doit partir le lende­main, quand, pendant la nuit du 30 au 31 mai, un nouvel in­cendie se manifeste dans les écuries du sieur Maréchal, com­missionnaire de roulage. Vous imaginez bien que Plège y est encore : où serait Plège, si ce n'est où est le danger ? Un honnête ouvrier l'a cependant devancé pour détacher un soliveau que la flamme menace. La fumée l'entoure et le suffoque ; il tombe et disparaît. Plège se précipite après lui, et le sauve pour la seconde fois, car c'était ce brave Gérard qu'il avait déjà sauvé, Gérard qui lui doit deux fois la vie, après son père et après Dieu.
        Ce n'est pas tout. Pour diriger plus utilement le jeu d'une pompe, il monte sur un toit près de crouler, qui surmonte en­core, par une espèce de miracle, le foyer de l'incendie. Un autre digne homme, Hurel neveu, y était seul debout alors sur une solive qui se rompt. Plège le soutient d'un bras assuré au-dessus d'un abîme de feu, et redescend avec lui du milieu des flammes, au grand étonnement et à la grande joie du peuple. Il était temps, car le toit s'affaissait tout entier au moment où ils ont reparu.
         L'auteur innocent de cette catastrophe, un domestique nommé François Brebion, en a été la première victime, et l'infortuné laisse une femme avec trois petits enfants. Plège, à demi privé de l'usage de ses pieds et de ses mains, Plège, couvert de brûlures et de contusions, retarde son départ d'un jour, et donne une représentation à leur bénéfice. Il est assez touchant de voir cet homme qui vient d'accomplir les devoirs d'un héros, se croyant encore en arrière avec les malheureux, et leur payant pour adieu le tribut du funambule.
        Plège a des moeurs douces et pures ; il est honnête homme et bon père de famille. Quel que soit son rang dans la société, il s'est donné dans l'ordre moral une place qui n'a rien à envier aux honneurs et aux dignités du monde.

       
     
Orphelins sur la paille
     

L'adoption, ou le cinquième enfant
François Poyer, prix Montyon, 1839

        Un conducteur de cabriolet de remise, François Poyer, qui stationne depuis dix ans à l'hôtel des Fermes, rue de Grenelle-Saint-Honoré, s'est toujours fait remarquer dans sa profession par une conduite régulière et par des moeurs irréprochables. Il est marié, il a quatre enfants, et n'a, pour soutenir sa famille, que le salaire quotidien qu'il reçoit du propriétaire de sa voiture.
        En 1829, une dame vient mettre son jeune fils en sevrage chez lui. Le premier mois fut payé d'avance ; mais de longtemps la mère ne revient plus, et l'enfant abandonné reste à la charge de Poyer, dont le travail suffit à peine à nourrir et à élever les siens ; mais il n'hésite pas à en garder un cinquième : il supprime le vin de ses repas pour subvenir à cette nouvelle dépense.
         Après deux ans, la mère du pauvre enfant reparaît enfin, mais pour le réclamer. On s'en sépare avec peine : on le lui rend sans exiger un juste salaire ; mais quand, quelques jours après, l'honnête conducteur va s'informer de la santé de son petit Louis, la mauvaise mère se trouble : elle balbutie et répond avec embarras que, la veille, elle a envoyé son fils aux environs de Tours, chez de riches parents qui ont promis d'en prendre soin. La tendresse de Poyer s'inquiète : il soupçonne un mensonge. Il va s'informer à toutes les voitures publiques et s'assure qu'aucun enfant n'est parti pour Tours à l'époque désignée. Infatigable dans ses recherches, il apprend qu'il en a été exposé un aux portes de la Préfecture de police ; que de là il a été transféré à l'hospice des Enfants-Trouvés. Il y court, et reconnaît son pauvre nourrisson, faible, souffrant, menacé de perdre la vue, il le réclame, il veut reprendre son bien ; mais les règlements s'y opposent : ils exigent qu'à sa majorité une somme de deux cent cinquante francs lui soit assurée par contrat. Que faire ? Poyer, désolé, consulte sa famille. Elle approuve sa résolution, et le lendemain, 14 septembre 1829, l'acte d'adoption est dressé par M. Champion, notaire. À d'anciennes privations s'ajouteront des privations nouvelles ; le mari travaillera plus matin, la femme veillera plus tard, et les deux cent cinquante francs sont assurés.
        Oh ! quel beau jour pour Poyer quand il ramène son cinquième enfant dans ses modestes foyers ! Sa mère d'adoption, qui était bien sa véritable mère, le presse dans ses bras ; ses tendres soins lui rendent la santé, et, après douze ans où il n'a reçu que de bonnes leçons et surtout de bons exemples, ses parents adoptifs l'ont mis en apprentissage dans un établissement de menuiserie.
        Poyer a aujourd'hui soixante-quatre ans. Si son courage est toujours le même, ses forces peuvent le trahir ; mais sa vieillesse ne sera point abandonnée : il devra à un des plus grands bienfaiteurs de l'humanité une part du trésor que sa confiance a remis en nos mains, et jamais un plus digne usage n'en aura été fait. L'Académie a accordé à Poyer un prix de trois mille francs.

Source : Les bons exemples, nouvelle morale en action,
ouvrage rédigé avec le concours et publié sous les auspices
de MM. le baron Benjamin Delessert et le baron de Gérando, 1858

       
Liens
    Le site Gallica de la BnF propose Les bons exemples en mode image. Ces histoires moralisantes, très courtes, illustrées de gravures reprennent des extraits de La morale en action, des prix Montyon, etc.
La Bibliothèque municipale de Lisieux offre le discours prononcé par Charles Nodier pour la remise des prix de vertu Montyon en 1836.
Sur le site des Textes rares, à la rubrique Enfantina, vous trouverez les reliures et les gravures de La morale en action, Le trésor des enfans, La Morale enseignée par l'exemple, Aventures de terre et de mer : William-le-Mousse.