Gustave Flaubert
     

Novembre (extrait)

1840

       
     
Flaubert avait 20 ans quand il écrivit Novembre, une œuvre qui n'a été éditée qu'en 1910.
Dans le passage qui suit, Marie raconte au narrateur son enfance et ce qui l'a conduite à se prostituer. On y trouve déjà l'enfance à la campagne, l'éveil de la sensualité, le « catholicisme amoureux », la première communion, la lecture de Paul et Virginie, les reines infortunées, la tentation du suicide, etc.
 
     

      Quand je l'ai priée de me raconter son histoire, elle me dit :
        « À toi, je le peux bien. Les autres mentiraient et commenceraient par te dire qu'elles n'ont pas toujours été ce qu'elles sont, elles te feraient des contes sur leurs familles et sur leurs amours, mais je ne veux pas te tromper ni me faire passer pour une princesse ; écoute, tu vas voir si j'ai été heureuse ! Sais-tu que souvent j'ai eu envie de me tuer ? une fois on est arrivé dans ma chambre, j'étais à moitié asphyxiée. Oh ! si je n'avais pas peur de l'enfer, il y a longtemps que ça serait fait. J'ai aussi peur de mourir, ce moment-là à passer m'effraie, et pourtant, j'ai envie d'être morte !
        « Je suis de la campagne, notre père était fermier. Jusqu'à ma première communion, on m'envoyait tous les matins garder les vaches dans les champs ; toute la journée je restais seule, je m'asseyais au bord d'un fossé, à dormir, ou bien j'allais dans le bois dénicher des nids ; je montais aux arbres comme un garçon, mes habits étaient toujours déchirés ; souvent on m'a battue pour avoir volé des pommes, ou laissé aller les bestiaux chez les voisins. Quand c'était la moisson et que, le soir venu, on dansait en rond dans la cour, j'entendais chanter des chansons où il y avait des choses que je ne comprenais pas, les garçons embrassaient les filles, on riait aux éclats ; cela m'attristait et me faisait rêver. Quelquefois, sur la route, en m'en retournant à la maison, je demandais à monter dans une voiture de foin, l’homme me prenait avec lui et me plaçait sur les bottes de luzerne ; croirais-tu que je finis par goûter un indicible plaisir à me sentir soulever de terre par les mains fortes et robustes d'un gars solide, qui avait la figure brûlée par le soleil et la poitrine toute en sueur ? D'ordinaire ses bras étaient retroussés jusqu'aux aisselles, j'aimais à toucher ses muscles, qui faisaient des bosses et des creux à chaque mouvement de sa main, et à me faire embrasser par lui, pour me sentir râper les joues par sa barbe. Au bas de la prairie où j'allais tous les jours, il y avait un petit ruisseau entre deux rangées de peupliers, au bord duquel toutes sortes de fleurs poussaient ; j'en faisais des bouquets, des couronnes, des chaînes ; avec des grains de sorbiers, je me faisais des colliers, cela devint une manie, j'en avais toujours mon tablier plein, mon père me grondait et disait que je ne serais jamais qu'une coquette. Dans ma petite chambre j'en avais mis aussi ; quelquefois cette quantité d'odeurs-là m'enivrait et je m'assoupissais, étourdie, mais jouissant de ce malaise. L'odeur du foin coupé par exemple, du foin chaud et fermenté, m'a toujours semblé délicieuse si bien que, les dimanches, je m'en­fermais dans la grange, y passant tout mon après-midi à regarder les araignées filer leurs toiles aux sommiers, et à entendre les mouches bourdonner. Je vivais comme une fainéante, mais je devenais une belle fille, j'étais toute pleine de santé. Souvent une espèce de folie me prenait, et je courais, je courais jusqu'à tomber ou bien je chantais à tue-tête, ou je parlais seule et long­temps ; d'étranges désirs me possédaient, je regardais toujours les pigeons, sur leur colombier, qui se faisaient l'amour ; quelques-uns venaient jusque sous ma fenêtre s'ébattre au soleil et se jouer dans la vigne. La nuit, j'entendais encore le battement de leurs ailes et leur roucoulement, qui me semblait si doux, si suave, que j'aurais voulu être pigeon comme eux et me tordre ainsi le cou, comme ils faisaient pour s'embrasser. « Que se disent-ils donc, pensais-je, qu'ils ont l'air si heureux ? » et je me rappelais aussi de quel air superbe j'avais vu courir les chevaux après les juments, et comment leurs naseaux étaient ouverts ; je me rappelais la joie qui faisait frissonner la laine des brebis aux approches du bélier, et le murmure des abeilles quand elles se pendent en grappes aux arbres des vergers. Dans l'étable, souvent, je me glissais entre les animaux pour sentir l'émanation de leurs membres, vapeur de vie que j'aspirais à pleine poitrine, pour contempler furti­vement leur nudité, où le vertige attirait toujours mes yeux troublés. D'autres fois, au détour d'un bois, au crépuscule surtout, les arbres eux-mêmes prenaient des formes singulières : c’étaient tantôt des bras qui s'élevaient vers le ciel, ou bien le tronc qui se tordait comme un corps sous les coups du vent. La nuit, quand je m'éveillais et qu'il y avait de la lune et des nuages, je voyais dans le ciel des choses qui m'épouvantaient et qui me faisaient envie. Je me souviens qu'une fois, la veille de Noël, j'ai vu une grande femme nue, debout, avec des yeux qui roulaient ; elle avait bien cent pieds de haut, mais elle alla, s'allongeant toujours en s'amin­cissant, et finit par se couper, chaque membre resta les séparé, la tête s'envola la première, tout le reste s'agitait encore ou bien je rêvais ; à dix ans déjà, j'avais des nuits fiévreuses, des nuits pleines de luxure. N'était-ce pas la luxure qui brillait dans mes yeux, coulait dans mon sang, et me faisait bondir le coeur au frôlement de mes membres entre eux ? elle chantait éternellement dans mon oreille des cantiques de volupté ; dans mes visions les chairs brillaient comme de l’or, des formes inconnues remuaient, comme du vif argent répandu.
        « À l'église, je regardais l'Homme nu étalé sur la croix, et je redressais sa tête, je remplissais ses flancs ; je colorais tous ses membres ; je levais ses paupières ; je me faisais devant moi un homme beau, avec un regard de feu ; je le détachais de la croix et je le faisais descendre vers moi, sur l'autel ; l'encens l'entourait, il s’avançait dans la fumée, et de sensuels frémissements me couraient sur la peau.
        « Quand un homme me parlait, j'examinais son œil et le jet qui en sort, j'aimais surtout ceux dont les pau­pières remuent toujours qui cachent leurs prunelles et qui les montrent, mouvement semblable au battement d'ailes d'un papillon de nuit ; à travers leurs vêtements, je tachais de surprendre le secret de leur sexe, et là-dessus j’interrogeais mes jeunes amies, j'épiais les baisers de mon père et de ma mère, et, la nuit, le bruit de leur couche.
        « À douze ans, je fis ma première communion ; on m'avait fait venir de la ville une belle robe blanche, nous avions toutes des ceintures bleues ; j'avais voulu qu'on me mît les cheveux en papillottes, comme à une dame. Avant de partir, je me regardai dans la glace, j'étais belle comme un amour, je fus presque amoureuse de moi, j’aurais voulu pouvoir l'être. C'était aux environs de la Fête-Dieu, les bonnes sœurs avaient rempli l'église de fleurs, on embaumait ; moi-même, depuis trois jours, j'avais travaillé avec les autres à orner de jasmin la petite table sur laquelle on prononce les vœux, l’autel était couvert d'hyacinthes, les marches du chœur étaient couvertes de tapis, nous avions toutes des gants blancs et un cierge dans la main ; j'étais bien heureuse, je me sentais faite pour cela ; pendant toute la messe, je remuais les pieds sur le tapis, car il n'y en avait pas chez mon père ; j'aurais voulu me coucher dessus, avec ma belle robe, et demeurer toute seule dans l'église, au milieu des cierges allumés ; mon cœur battait d'une espérance nouvelle, j'attendais l'hostie avec anxiété, j'avais entendu dire que la première communion changeait, et je croyais que, le sacrement passé, tous mes désirs seraient calmés. Mais non ! rassise à ma place je me retrouvai dans ma fournaise ; j'avais remarqué que l’on m'avait regardée, en allant vers le prêtre, et qu'on m'avait admirée ; je me rengorgeai, je me trouvai belle, m’enorgueillissant vaguement de toutes les délices cachées en moi et que j'ignorais moi-même.

[Après la mort de son père, Marie va avec sa mère
habiter la ville.]

        « À cette époque, je lisais beaucoup ; il y a surtout deux livres que j’ai relus cent fois : Paul et Virginie, et un autre qui s’appelait les Crimes des Reines. On y voyait les portraits de Messaline, de Théodora, de Marguerite de Bourgogne, de Marie Stuart et de Catherine II. « Être reine, me disais-je, et rendre la foule amoureuse de toi ! [...] »