Gustave Flaubert
     


Michallon (détail)

Paysages de montagne

1840

       
     
Mais [Emma] connaissait trop la campagne ; elle savait le bêlement des troupeaux, les laitages, les charrues. Habituée aux aspects calmes, elle se tournait, au contraire, vers les accidentés. Elle n'aimait la mer qu'à cause de ses tempêtes, les montagnes que pour leurs précipices et la verdure seulement lorsqu'elle était clairsemée parmi les ruines. [1_139]
       
   
[Flaubert a 17 ans et vient d'être reçu au baccalauréat lorsqu'il fait son premier grand voyage avec un ami de son père, le professeur de médecine Jules Cloquet.]
 
     

Le lac de Gaube

        On y va à cheval ou plutôt on y grimpe sur des rochers éboulés dans le sentier, on gravit en quelques instants à des hauteurs immenses, s'étonnant de la vigueur de son cheval, dont le pied ne glisse pas sur le granit ni sur le marbre et dont le poil, après une journée de fatigue, est aussi sec et aussi dur que les pierres auxquelles il se cramponne. Ce qu'on appelle le Pont d'Espagne est un pont jeté sur le torrent, que l'on traverse environ une heure après la cascade de Cerisey.
         Alors on entre dans une forêt de sapins, et bientôt vous marchez sur une grande prairie au bout de laquelle se trouve le lac. Sa teinte vert-de-gris le fait confondre un instant avec l'herbe que vous foulez ; il est uni et calme ; son eau est si calme qu'on dirait une grande glace verte  ; au fond se dresse le Vignemale, dont les sommets sont couverts de neige, de sorte que le lac se trouve encaissé dans les montagnes, si ce n'est du côté où vous êtes.
         Certes, si on y allait seul et qu'on y restât la nuit pour voir la lune se mirer dans les eaux vertes avec la silhouette des pics neigeux qui le dominent, écoutant le vent casser les troncs de sapins pourris, certes, cela serait plus beau et plus grand ; mais on y va comme on va partout, en partie de plaisir, ce qui fait qu'on n'a pas le loisir d'y rêver ni l'impudeur de se permettre des élans poétiques désordonnés.

Le cirque de Gavarnie

        Jusqu'à présent, ce que j'ai vu de plus beau, c'est Gavarnie. On part de Luz le matin et on n'y revient que le soir au jour tombant ; la course est longue et dangereuse, on marche peut-être pendant trois lieues au bord d'un précipice de cinq cent pieds, sans éprouver le moindre sentiment d'inquiétude, confiance qu'il est difficile d'expliquer et que tout le monde éprouve malgré soi. Quand vous avez passé l'Échelle et le pic de Bergons, la montagne s'écarte du gave pour un instant, vous étale une prairie qui embaumait de foin coupé ; elle se resserre bientôt et déploie toutes ses splendeurs tragique au Chaos. Ainsi nomme-t-on un lieu plein de rochers entassés les uns sur les autres, comme un champ de bataille d'un combat de montagnes où ces cadavres immenses seraient restés, écroulés sans doute un jour d'avalanche ; je ne me rappelle plus quand, mais tout l'effroi de leur chute reste encore dans leur nom de Chaos, dans toute la contrée  ; le gave passe à travers et se cabre contre eux sans les ébranler. Tout s'oublie vite quand on arrive dans le cirque de Gavarnie. c'est une enceinte de deux lieues de diamètre, enfermée dans un cercle de montagnes dont tous les sommets sont couverts de neige et du fond le laquelle tombe une cascade. À gauche, la brèche de Roland et la carrière de marbre, et le sol sur lequel on s'avance, et qui de loin semblait uni, monte par une pente si raide qu'il faut s'aider des mains et des genoux pour arriver au pied de la cascade ; la terre glisse sous vos pas, les roches roulent et s'en vont dans le gave, la cascade mugit et vous inonde de sa poussière d'eau.
        Le temps était pur, et les masses grises des montagnes du Marboré, bordées de neige, se détachaient dans le bleu du ciel et au-dessus d'elles roulaient quelques petits nuages blancs dont le soleil illuminait les contours. On reste ravi, et l'esprit flotte dans l'air, monte le long des rochers, s'en allant vers le ciel avec la vapeur des cascades.
C'est en côtoyant le pied de la montagne que l'on arrive au pont de neige. À l'entrée nous trouvâmes enseveli un aigle que sans doute l'avalanche aura pris dans son vol et entraîné avec elle, tombeau de neige, qui s'est dressé pour lui dans les hautes régions et qui l'a emporté comme un immense lacet blanc.
        On s'avance sous une longue voûte qui suit le cours du gave, dont les parois de neige durcie sont en pointe de diamants. On dirait de l'albâtre oriental humide de rosée ; l'eau découle du plafond sur nos habits ; le gave roule des pierres, et au milieu des ténèbres la blancheur des murs de neige nous éclaire, et l'on marche courbé, se traînant sur les pierres de marbre dans cette demeure des fées. Quand vous revenez au jour, vous revoyez le cirque, ses roches, ses petits sapins et dans le bas son herbe roussie du soleil.
Je suis revenu à Luz au pas et en rêvant de Gavarnie ; j'avais encore le bruit de sa cascade dans l'oreille et je marchais sous le pont de neige.

Gustave Flaubert,
Pyrénées - Corse
22 août - 1er novembre 1840.

       
Liens
    Ici-même, quelques descriptions des Pyrénées, extraites des Mystères d'Udolphe, d'Ann Radcliffe.