Ann Radcliffe
     

Paysages tourmentés

 

Les Mystères d'Udolphe

1794

       
   
Ann Radcliffe (1764-1823) est une romancière anglaise, auteur de romans « gothiques » très célèbres, qu'Emma lit en cachette au couvent [f° 1-163v].
Les textes qui suivent sont extraits des Mystères d'Udolphe (1794) où les Pyrénées et les Alpes jouent un grand rôle et sont décrites de manière fort dramatisée.
       
     

Extrait 1

        Saint-Aubert, au lieu de prendre la route directe qui conduisait en Languedoc, en suivant le pied des Pyrénées, préféra un chemin dans les hauteurs, parce qu'il offrait des vues plus étendues et des points de vue plus pittoresques. […]
        Émilie resta, ainsi que lui, dans un profond silence ; mais après quelques lieues, son imagination, frappée de la grandeur des objets, céda aux impressions les plus délicieuses. La route passait tantôt le long d'affreux précipices, tantôt le long des sites les plus gracieux.
Émilie ne put retenir ses transports quand, du milieu des montagnes et de leur forêt de sapins, elle découvrit au loin de vastes plaines qu'ornaient des villes, des vignobles, des plantations en tout genre. La Garonne, dans cette riche vallée, promenait ses flots majestueux, et du haut des Pyrénées où elle prend sa source, les conduisait vers l'Océan.
        La difficulté d'une route si peu fréquentée obligea souvent les voyageurs de mettre pied à terre ; mais ils se trouvaient amplement récompensés de leur peine par la beauté du spectacle. Pendant que le muletier conduisait lentement l'équipage, ils avaient le loisir de parcourir les solitudes et de s'y livrer aux sublimes réflexions qui élèvent l'âme, qui l'adoucissent, qui la remplissent enfin de cette consolante certitude qu'il y a un Dieu présent partout. Les jouissances de Saint-Aubert portaient l'empreinte de sa pensive mélancolie. Cette disposition prête un charme secret aux objets et attache un sentiment religieux à la contemplation de la nature.

Livre I, chap. 3.

Extrait 2

        Le brouillard léger qui voilait les objets environnants disparut peu à peu, et permit à Émilie de contempler les progrès du jour. Les reflets incertains de l'aurore colorant les pointes des rochers les revêtirent successivement d'une vive lumière, tandis que leur base et les fonds de la vallée restaient couverts d'une vapeur sombre. Pendant ce temps, les nuages de l'orient éclaircirent leur nuance, rougirent, brillèrent enfin de mille couleurs. la transparence des airs découvrit des flots d'or pur, des rayons éclatants chassèrent l'obscurité, pénétrèrent au fond du vallon et se répétèrent dans son ruisseau : la nature s'éveillait de la mort à la vie. Saint-Aubert se sentit ranimé, son cœur était plein ; il versa des larmes et éleva ses pensées vers le Créateur de toutes choses.
        Émilie voulut descendre et fouler ce gazon tout humide de rosée : elle voulait goûter cette liberté dont le chamois semblait jouir sur la crête brune de ces montagnes. […]
        L'aspect du pays changea bientôt. Les voyageurs se virent alors au milieu de montagnes à pic, et couvertes jusqu'en haut de noires forêts de sapins. Des flèches de granit s'élançant du vallon même, allaient cacher au sein des nues leurs pointes couvertes de neige. Le ruisseau, devenu une rivière, coulait doucement et en silence, et ces noires forêts se réfléchissaient dans ses eaux limpides. Par intervalles un roc sourcilleux révélait son front hardi au-dessus des bois et des vapeurs qui servaient de ceinture aux montagnes ; quelquefois une aiguille de marbre se soutenait perpendiculairement au bord des eaux ; un mélèze colossal la serrait de ses bras vigoureux, et son front sillonné de la foudre était encore couronné de pampres.
        Quand la voiture allait lentement sur des sentiers accidentés, Saint-Aubert descendait et cherchait les plantes curieuses dont ce lieu était semé ; et Émilie, dans l'exaltation et l'enthousiasme, s'enfonçait dans l'épaisseur des bois, et prêtait l'oreille en silence à leur imposant murmure.
        On ne vit, sur plusieurs lieux, ni village, ni même de hameau ; quelques cabanes de chasseurs étaient la seule trace d'habitation humaine. Les voyageurs dînèrent en plein air, dans une jolie partie de la vallée, et placée des hêtres. Bientôt après ils partirent pour Beaujeu.
        La route montait sensiblement ; et laissant les pins au-dessous d'eux, ils se trouvèrent au milieu des précipices. Le crépuscule du soir ajoutait à l'horreur du site, et les voyageurs ignoraient l'éloignement de Beaujeu. Saint-Aubert, néanmoins, ne croyait pas la distance considérable, et se félicitait de n'avoir plus au-delà de Beaujeu, à franchir de pareils déserts. Les bois, les rocs, les montagnes, se confondaient peu à peu dans l'obscurité, et bientôt il ne fut plus possible de distinguer ces images confuses.

Livre I, chap. 4.

Extrait 3  

       Michel finit son repas, attela ses mules, se remit en route, et l'instant d'après s'arrêta. Saint-Aubert l'aperçut qui saluait une croix plantée sur la pointe d'un rocher au bord du chemin ; la dévotion finie, il fit claquer son fouet et, sans égard ni pour la difficulté du chemin ni pour la vie de ses pauvres mules, il les mit au grand galop au bord d'un précipice dont l'aspect faisait frissonner. L'effroi d'Émilie la priva presque de ses sens. Saint-Aubert, qui redoutait encore plus le danger d'arrêter soudain, fut contraint de se rasseoir et de tout abandonner aux mules, qui parurent plus sages que leur conducteur. Les voyageurs arrivèrent sains et saufs dans la vallée, et s'arrêtèrent sur le bord d'un ruisseau.
        Oubliant désormais la magnificence des vues étendues, ils s'enfoncèrent dans cet étroit vallon. Tout y était solitaire et stérile ; on n'y voyait aucune créature vivante que le bouquetin des montagnes qui, parfois, se montrait tout à coup sur la pointe élancée de quelques rochers inaccessibles. C'était un site tel que l'eût choisi Salvatore Rosa s'il eût existé. Alors Saint-Aubert, frappé de cet aspect, s'attendait presque à voir débusquer de quelque caverne voisine une troupe de bandits, et tenait la main sur ses armes.

Livre I, chap. 4.
Ann Radcliffe, Les mystères d'Udolphe, 1794
Traduction de Victorine de Chastenay, 1797,
revue par Amédée de Bast.
Édition Gustave Havard, Paris, 1849

       
Liens
    Ici-même, quelques descriptions des Pyrénées, dans un récit de voyage de Flaubert en 1840.