George Sand
     


Don Juan - 1825
Papier peint - Paris

Pavillons solitaires

 


La Marquise

 1832 (extrait)

       
     
Ce n'étaient qu'amours, amants, amantes, dames persécutées s'évanouissant dans des pavillons solitaires... Madame Bovary, I, 6.
       
   
La marquise de R*** n'a éprouvé l'amour qu'une seule fois dans sa vie, pour un comédien italien nommé Lélio. Pendant cinq ans, elle s'est rendue au théâtre pour l'écouter. Entre l'acteur et son admiratrice est né un amour passionné, bien qu'ils ne se soient jamais parlé.
À la veille du départ définitif de Lélio, la marquise accepte de le rencontrer dans un pavillon solitaire.
       
     

      À minuit j'étais à la maison de la rue de Valois. J'étais soigneusement voilée. Une espèce de valet de chambre vint me recevoir ; c'était le seul hôte visible de cette mystérieuse demeure. Il me conduisit à travers les détours d'un sombre jardin jusqu'à un pavillon enseveli dans l'ombre et le silence. Après avoir déposé dans le vestibule sa lanterne de soie verte, il m'ouvrit la porte d'un appartement obscur et profond, me montra d'un geste respectueux et d'un air impassible le rayon de lumière qui arrivait du fond de l'enfilade, et me dit à voix basse, comme s'il eût craint d'éveiller les échos endormis : « Madame est seule, personne encore n'est arrivé. Madame trouvera dans le salon d'été une sonnette à laquelle je répondrai si elle a besoin de quelque chose. » Et il disparut comme par enchantement, en refermant la porte sur moi.
        Il me prit une peur horrible, je craignis d'être tombée dans un guet-apens. Je le rappelai. Il parut aussitôt ; son air solennellement bête me rassura. Je lui demandai quelle heure il était ; je le savais fort bien : j'avais fait sonner plus de dix fois ma montre dans la voiture. « Il est minuit », répondit-il sans lever les yeux sur moi. Je vis que c'était un homme parfaitement instruit des devoirs de sa charge. Je me décidai à pénétrer jusqu'au salon d'été, et je me convainquis de l'injustice de mes craintes, en voyant toutes les portes qui donnaient sur le jardin fermées seulement par des portières de soir peintes à l'orientale. Rien n'était délicieux comme ce boudoir, qui n'était, à vrai dire, qu'un salon de musique, le plus honnête du monde. Les murs étaient de stuc blanc comme la neige, les cadres des glaces en argent mat ; des instruments de musique, d'une richesse extraordinaire, étaient épars sur les meubles de velours blanc à glands de perles. Toute la lumière arrivait du haut, mais cachée par des feuilles d'albâtre, qui formaient comme un plafond à la rotonde. On aurait pu prendre cette clarté mate et douce pour celle de la lune. J'examinai avec curiosité, avec intérêt, cette retraite, à laquelle mes souvenirs ne pouvaient rien comparer. C'était, et ce fut la seule fois de ma vie que je mis le pied dans une petite maison ; mais soit que ce ne fut pas la pièce destinée à servir de temple aux galants mystères qui s'y célébraient, soit que Lélio en eût fait disparaître tout objet qui eût pu blesser ma vue et me faire souffrir de ma situation, ce lieu ne justifiait aucune des répugnances que j'avais senties en y entrant. Une seule statue de marbre blanc en décorait le milieu ; elle était antique, et représentait Isis voilée, avec un doigt sur ses lèvres. Les glaces qui nous reflétaient elle et moi, pâles et vêtues de blanc, et chastement drapées toutes deux, me faisaient illusion au point qu'il me fallait remuer pour distinguer sa forme de la mienne.
        Tout d'un coup ce silence morne, effrayant et délicieux à la fois, fut interrompu ; la porte du fond s'ouvrit et se referma ; des pas légers firent doucement craquer les parquets. Je tombai sur un fauteuil, plus morte que vive ; j'allais voir Lélio de près, hors du théâtre. Je fermai les yeux, et je lui dis intérieurement adieu avant de les rouvrir.
        Mais quelle fut ma surprise ! Lélio était beau comme les anges ; il n'avait pas pris le temps d'ôter son costume de théâtre : c'était le plus élégant que je lui eusse vu. Sa taille, mince et souple, était serrée dans un pourpoint espagnol de satin blanc. Ses noeuds d'épaule et de jarretière étaient en ruban rouge cerise ; un court manteau, de même couleur, était jeté sur son épaule. Il avait une énorme fraise de point d'Angleterre, les cheveux courts et sans poudre ; une toque ombragée de plumes blanches, se balançait sur son front, où brillait une rosace de diamants. C'est dans ce costume qu'il venait de jouer le rôle de don Juan du Festin de pierre. Jamais je ne l'avais vu aussi beau, aussi jeune, aussi poétique, que dans ce moment. Vélasquez se fut prosterné devant un tel modèle.
        Il se mit à mes genoux. Je ne pus m'empêcher de lui tendre la main. Il avait l'air si craintif et si soumis ! Un homme épris au point d'être timide devant une femme, c'était si rare dans ce temps-là ! et un homme de trente-cinq ans, un comédien !
        N'importe : il me sembla, il me semble encore qu'il était dans toute la fraîcheur de l'adolescence. Sous ses blancs habits, il ressemblait à un jeune page ; son front avait toute la pureté, son coeur agité toute l'ardeur d'un premier amour. Il prit mes mains et il les couvrit de baisers dévorants. Alors je devins folle ; j'attirai sa tête sur mes genoux ; je caressai son front brûlant, ses cheveux rudes et noirs, son cou brun, qui se perdait dans la molle blancheur de sa collerette, et Lélio ne s'enhardit point. Tous ses transports se concentrèrent dans son coeur ; il se mit à pleurer comme une femme. Je fus inondée de ses sanglots.
        Oh ! je vous avoue que j'y mêlais les miens avec délices. Je le forçai de relever sa tête et de me regarder. Qu'il était beau, grand Dieu ! Que ces yeux avaient d'éclat et de tendresse ! Que son âme vraie et chaleureuse prêtait de charmes aux défauts mêmes de sa figure et aux outrages des veilles et des années ! Oh ! la puissance de l'âme ! qui n'a pas compris ces miracles n'a jamais aimé ! En voyant des rides prématurées à son beau front, de la langueur à son sourire, de la pâleur à ses lèvres, j'étais attendrie ; j'avais besoin de pleurer sur les chagrins, les dégoûts et les travaux de sa vie. Je m'identifiais à toutes ses peines, même à celles de son long amour sans espoir pour moi, et je n'avais plus qu'une volonté, celle de réparer le mal qu'il avait souffert.
        « Mon cher Lélio, mon grand Rodrigue, mon beau don Juan ! » lui disais-je dans mon égarement. Ses regards me brûlaient. Il me parla, il me raconta toutes les phases, tous les progrès de son amour ; il me dit comment, d'un histrion aux moeurs relâchées, j'avais fait de lui un homme ardent et vivace, comme je l'avais élevé à ses propres yeux, comme je lui avais rendu le courage et les illusions de la jeunesse ; il me dit son respect, sa vénération pour moi, son mépris pour les sottes forfanteries de l'amour à la mode ; il me dit qu'il donnerait tous les jours qui lui restaient à vivre pour une heure passée dans mes bras, mais qu'il sacrifierait cette heure-là et tous les jours à la crainte de m'offenser. Jamais éloquence plus pénétrante n'entraîna le coeur d'une femme ; jamais le tendre Racine ne fit parler l'amour avec cette conviction, cette poésie et cette force. Tout ce que la passion peut inspirer de délicat et de grave, de suave et d'impétueux, ses paroles, sa voix, ses yeux, ses caresses et sa soumission me l'apprirent. Hélas ! s'abusait-il lui-même ? jouait-il la comédie ?
        – Je ne le crois certainement pas ! m'écriai-je en regardant la marquise. Elle semblait rajeunir en parlant et dépouillait ses cent ans, comme la fée Urgèle. Je ne sais qui a dit que le coeur d'une femme n'a point de rides.
        – Écoutez la fin, me dit-elle. Brûlée, égarée, perdue par tout ce qu'il me disait, je jetai mes deux bras autour de lui, je frissonnai en touchant le satin de son habit, en respirant le parfum de ses cheveux. Ma tête s'égara. Tout ce que j'ignorais, tout ce que je croyais être incapable de ressentir, se révéla à moi ; mais ce fut trop violent, je m'évanouis.
        Il me rappela à moi par de prompts secours. Je le trouvai à mes pieds, plus timide, plus ému que jamais. « Ayez pitié de moi, me dit-il ; tuez-moi, chassez-moi. » Il était plus pâle et plus mourant que moi.
        Mais toutes ces révolutions nerveuses que j'avais éprouvées dans le cours d'une si orageuse journée me faisaient rapidement passer d'une disposition à une autre. Ce rapide éclair d'une nouvelle existence avait pâli ; mon sang était redevenu calme ; les délicatesses du véritable amour reprirent le dessus.
        « Écoutez, Lélio, lui dis-je, ce n'est point le mépris qui m'arrache à vos transports. Il se peut faire que j'aie toutes les susceptibilités que l'on nous inculque dès l'enfance, et qui deviennent pour nous comme une seconde nature ; mais ce n'est pas ici que je pourrais m'en souvenir, puisque ma nature elle-même vient d'être transformée en une autre qui m'était inconnue. Si vous m'aimez, aidez-moi à vous résister. Laissez-moi emporter d'ici la satisfaction délicieuse de ne vous avoir aimé qu'avec le coeur. Peut-être, si je n'avais jamais appartenu à personne, me donnerais-je à vous avec joie ; mais sachez que Larrieux m'a profanée ; sachez qu'entraînée par l'horrible nécessité de faire comme tout le monde j'ai subi les caresses d'un homme que je n'ai jamais aimé ; sachez que le dégoût que j'en ai ressenti a éteint chez moi l'imagination au point que je vous haïrais peut-être à présent si j'avais succombé tout à l'heure. Ah ! ne faisons point ce terrible essai ! Restez pur dans mon coeur et dans ma mémoire. Séparons-nous pour jamais, et emportons d'ici tout un avenir de pensées riantes et de souvenirs adorés. Je jure, Lélio, que je vous aimerai jusqu'à la mort. Je sens que les glace de l'âge n'éteindront pas cette flamme ardente. Je jure aussi de n'être jamais à un autre homme après vous avoir résisté. Cet effort ne me sera pas difficile, et vous pouvez me croire. »
        Lélio se prosterna devant moi ; il ne m'implora point, il ne me fit point de reproches ; il me dit qu'il n'avait pas espéré tout le bonheur que je lui avais donné, et qu'il n'avait pas le droit d'en exiger davantage. Cependant, en recevant ses adieux, son abattement et l'émotion de sa voix m'effrayèrent. Je lui demandai s'il ne penserait pas à moi avec bonheur, si les extases de cette nuit ne répandraient pas leurs charmes sur tous ses jours, si ses peines passées et futures n'en seraient pas adoucies chaque fois qu'il m'évoquerait. Il se ranima pour jurer et promettre tout ce que je voulus. Il tomba de nouveau à mes pieds, et baisa ma robe avec emportement. Je sentis que je chancelais ; je lui fit un signe, et il s'éloigna. La voiture que j'avais fait demander arriva. L'intendant automate de ce séjour clandestin frappa trois coups en dehors pour m'avertir. Lélio se jeta devant la porte avec désespoir ; il avait l'air d'un spectre. J'allais donner mes lèvres à ses baisers, puis je le repoussai doucement, et il céda. Alors je franchis la porte, et comme il voulait me suivre, je lui montrai une chaise au milieu du salon, au dessous de la statue d'Isis. Il s'y assit. Un sourire passionné erra sur ses lèvres, ses yeux firent jaillir un dernier éclair de reconnaissance et d'amour. Il était encore beau, encore jeune, encore grand d'Espagne. Au bout de quelques pas, et au moment de le perdre pour jamais de vue, je me retournai et jetai sur lui un dernier regard. Il était redevenu vieux, décomposé, effrayant. Son corps semblait paralysé. Sa lèvre contractée essayait un sourire égaré. Son oeil était vitreux et terne : ce n'était plus que Lélio, l'ombre d'un amant et d'un prince.