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Thierry Poyet, Flaubert, Ellipses, 2020

Compte rendu par Patrick Mathieu, 2021

L’approche est pour le moins singulière, voire parfaitement originale. Se basant sur la somme des lettres de et à Gustave Flaubert (environ sept mille), Thierry Poyet retrace précisément la vie de Flaubert. Dernière d’une longue liste de biographies, cette nouvelle œuvre, qui paraît spécialement pour l’année Flaubert, est alléchante : complète, exhaustive pourrions-nous dire, elle entend projeter Flaubert devant le Tribunal du XXIe siècle, en se basant sur les faits, uniquement les faits, tels qu’ils transparaissent à travers l’écriture épistolaire. Car faire la biographie de celui qui « n’aime rien moins que les jugements portés sur lui, qui l’enferment dans des cases et réduisent sa singularité » (p. 190) est une gageure, à moins de comprendre que c’est justement cette énergie à ne pas être catalogué qui est significative d’un véritable problème identitaire.

L’entreprise, déjà considérable, ne s’arrête pas là : une deuxième partie permet de revenir sur des enjeux majeurs de l’écrivain, au détour de nombreux thèmes essentiels, comme la relation à la mère dans cette « cellule familiale tout à fait singulière ou mère et fils sont névrosés » (p. 278), la poésie, ou encore le rôle de la femme et de l’écriture genrée : l’auteur montre à ce propos la contradiction de Flaubert pleurant à un spectacle de George Sand et « fulminant au nom même des larmes qu’il a versées » (p. 296). C’est ainsi qu’il fait apparaître un Flaubert qui n’est au fond que « l’hermaphrodite qu’il a toujours cherché dans les femmes de son entourage » (p. 298)… Cette deuxième partie passionnante explicite aussi bien les relations de Flaubert avec son temps (Victor Hugo, l’argent, la bourgeoisie…) que la psychologie d’un être déchiré qui « perçoit, enracinée en lui, une dichotomie qui fonde l’écrivain et rend en même temps souvent insupportable la simple vie du quidam qu’il est aussi » (p. 333).


Poses

La proximité de Thierry Poyet avec l’œuvre et la vie de l’écrivain est précieuse lorsqu’il s’agit d’interpréter les dits épistolaires, et de les corréler à la geste flaubertienne. Ainsi, de l’enfance malheureuse du jeune Gustave, il affirme : « Entre ce que l’enfant ressent pour de bon et ce que l’écrivain en dira plus tard, il y a peut-être un abîme. » (p. 34) Reconnaître cela est déjà douter de la parole flaubertienne elle-même, et mettre en évidence un hiatus chez celui qui « substitue déjà l’écriture à la vie » (p. 38) et dont il convient de ne pas toujours prendre les mots à la lettre… D’autant que l’écrivain joue constamment : « l’essentiel de son temps, quand il n’écrit pas, consiste en effet à se composer une image un peu singulière. Dans les lettres qu’il écrit, il ne cesse de prendre des poses, et de se donner en des représentations qui façonneront le mythe qu’il n’est peut-être pas sans espérer » (p. 132). Avec Madame Bovary, son orgueil initial trouve enfin à se réaliser dans la satisfaction du succès qui offre la tentative de reconstruction familiale : « l’idiot de la famille est devenu la gloire des Flaubert » (p. 187). Flaubert vieilli, tenant salon, ne changera pas : « Chez lui, il joue la comédie, il fait son numéro, qu’il s’agisse de lire un extrait de son manuscrit en cours ou une page de l’un de ses amis » (p. 321).

L’originalité de ce travail biographique est donc de sortir d’une vision sociale ou purement historique pour accéder à des réalités psychologiques profondes. Tout s’éclaire, l’on comprend que le théâtre de l’hôtel-Dieu du petit Gustave posait les prémisses d’une plus large démonstration, la mise en scène de soi, un jeu avec la vie et avec l’Art.


La haine de soi

Ainsi de ses colères aussi feintes que véritables chez ce personnage en tout excessif. Il y a en Flaubert des forces violentes incompréhensibles, qui outrepassent le rejet bien connu de la bourgeoisie, pour s’étendre même à sa ville natale, Rouen : « j’attire sur elle toutes les imprécations du ciel parce qu’elle m’a vu naître » (p. 25). L’aveu est clair, la cause est ontologique et renvoie à la haine de soi. L’on apprend ainsi que dès 1854, il entendait écrire deux livres « pour dire au monde toute l’étendue de sa colère, l’un sur la littérature, l’autre sur la sociabilité » (p. 112). Si la haine de Flaubert s’exprime en des manifestations variées, égoïsme, colère de classe ou esthétique, elle traverse ce travail, révélant le caractère atrabilaire et disons-le, maladif de Flaubert : par exemple, cette haine prend forme dans ses jalousies avec ses amis plus glorieux, comme avec Ernest Feydeau (p. 222). En définitive, les discours violents, haineux et souvent scabreux, sont révélateurs d’un mal-être de l’écrivain qui doit trouver un exutoire, la littérature, « lieu flaubertien de l’éternel combat entre l’être et le paraître » (p. 20).


Une grosse nature

Thierry Poyet met donc à nu ce personnage qui se « complaît dans un égocentrisme ou l’expansion du moi n’a d’égale que la volonté permanente de prendre la pose » (p. 73) et dont l’orgueil, l’égoïsme, rappelés tout au long du livre, sont trop vastes pour être honnêtes : « Flaubert ne pense plus qu’à lui. Il ne parle plus que de lui, jusqu’à reconnaître que l’égoïsme dirige le monde » (p. 105). En réalité, l’auteur a bien vu l’irréductibilité de Flaubert qui est excentrique pour être différent : « Il éprouve la furieuse envie de ne ressembler à personne, de n’appartenir à aucun groupe, aucune coterie » (p. 93). Pour être un Maître, unique, il doit se positionner quant à l’Art, et « lui seul, peut-être, sait ce qu’est l’Art pur, le Beau que les éditeurs n’ont pas encore entaché, la vraie littérature » (p. 98). Et pourtant : les Goncourt ont décelé la « grosse nature », dont les théories artistiques sont bien vagues, qui relèvent davantage de l’intuition, paradoxalement, de la subjectivité.


Sous l’emprise de la littérature

En effet, le rapport de Flaubert à la littérature est complexe, elle est toute sa vie, une divine maîtresse qui le fait vivre et souffrir à la fois, qui l’écartèle : « il me semble que j’obéis à une fatalité supérieure, que je fais le bien, que je suis dans le Juste » (p. 100). Progressivement, donc, Flaubert se construit et s’épuise dans le travail « avec un courage qui confine à l’asservissement volontaire » (p. 109) ; même après le succès de Madame Bovary, au moment de Salammbô, « c’est la littérature en général qui recommence de lui être désagréable » (p. 129). En vérité, littérature et vie sont engrenées, et il n’aura de cesse de se plaindre de l’une et de l’autre, comme s’il portait le poids d’un fardeau étranger, impossible à ôter, qui rend son insatisfaction chronique, celui de « la littérature comme un démon » (p. 143). Cet homme, nous dit l’auteur de Flaubert citant avec justesse les Goncourt, « a eu quelque chose de tué sous lui dans sa vie, une illusion, un rêve, je ne sais » (p. 130). La souffrance d’une vie dédiée à la littérature revient comme une antienne, dans un rapport autistique au monde, parce qu’il s’agit toujours de ne faire de l’Art que pour soi seul : « Fermons notre porte et ne voyons personne » (p. 214). Alors, Flaubert, Réaliste ou Romantique ? Ni l’un, ni l’autre, Flaubert « refuse le groupe au nom de l’éternelle promotion de l’individualité » (p. 318). Voilà qui tranche un vieux débat.


Louise et les autres

La relation épistolaire avec Louise Colet montre vite que l’amour est prétexte chez un écrivain fétichiste qui « a gardé les pantoufles et un mouchoir de sa maîtresse, qu’il n’en finit plus d’admirer et de toucher » (p. 73). Évidemment l’amour ne sera jamais la priorité pour Flaubert, et Louise Colet l’apprendra à ses dépens. C’est l’occasion de montrer les contradictions de l’homme, qui dit tout et son contraire, et des énormités, ce qui n’empêche pas Louise d’éprouver une « fascination paradoxale, étrange et insolite, à partir d’un être aussi inclassable » (p. 106). Mais son tempérament est loin d’être facile, son rejet de la paternité et de toute liaison stabilisée rend la vie du couple impossible et, donneur de leçon, correcteur « à l’exigence tatillonne » (p. 111), il ne peut qu’énerver Louise Colet, la rendre toujours plus malheureuse. En réalité, le lecteur se demande vraiment quelle femme aurait bien pu supporter Flaubert. C’est pourtant ce que fera épisodiquement, mais régulièrement, cette maîtresse méconnue, Juliet Herbert, au rôle prépondérant, que Flaubert va souvent visiter en Angleterre. Enfin, le sexe aura été « une des préoccupations majeures de sa vie » et il livre à la littérature « une rude concurrence » (p. 199), même si, toujours mélancolique, l’écrivain regrettera à la fin de sa vie de n’avoir pas eu « de petit être à aimer et à caresser » (p. 243).


On n’avait, de longue date, écrit biographie plus intimiste. Passionnant, très accessible en même temps que complet, ce travail d’ampleur pèche peut-être par ses qualités ; la Correspondance, du fait de ses manques (combien de lettres détruites, sans réponses, etc.) laisse béantes de nombreuses questions, et le lecteur ne peut que suivre le biographe au bord de cet abîme interrogatif, forcément frustrant. Mais tel est bien le pacte de l’auteur, la volonté de ne pas outrepasser le contenu même de la Correspondance pour verser dans la critique. Et, si l’on aime le style délié et vivant de l’écriture déroulant la vie du grand homme comme une évidence, les plus avertis pourront regretter l’absence de notes, chose toutefois difficilement réalisable vu l’immense somme de références. Dans l’océan des travaux critiques et biographiques, l’auteur navigue entre l’écueil du détail harassant et celui du haut fait déjà connu, pour saisir l’essentiel du caractère contradictoire de Gustave Flaubert qui, se confie-t-il à propos de Salammbô, « passe alternativement de l’emphase la plus extravagante à la platitude la plus académique » (p. 127). Le Flaubert de Thierry Poyet montre brillamment qu’il en allait de même dans sa vie.



[Mise en ligne sur le site Flaubert, janvier 2021.]

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