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Olivier Roney, Gustave Flaubert et le Grand Orient de France, éd. à compte d’auteur, 2014, livre accompagné d’un DVD : « Olivier Roney présente “Le Saint-Simonisme en Égypte” » ; Gustave Flaubert « dans la ville de Rouen ». La Sanction, éd. à compte d’auteur, 2017, livre accompagné d’un DVD : « Olivier Roney présente “Gustave Flaubert et le Grand Orient de France” ».
Compte rendu par Yvan Leclerc,
avec la collaboration de Guy Pessiot (2019)

Les deux livres d’Olivier Roney traitent d’un même sujet : l’appartenance de Flaubert à la franc-maçonnerie. Mais au lieu d’une enquête sereine et documentée, ces ouvrages prennent une tournure personnelle et polémique qui détourne l’intérêt.

Flaubert était-il franc-maçon ? La question peut se poser en effet. D’autres écrivains du XIXe siècle ont été initiés aux rituels de cet ordre, Stendhal en particulier. Mais le nom de Gustave Flaubert ne figure pas dans les archives désormais accessibles (voir Hubert Grosdidier, La Franc-Maçonnerie à Rouen, 1803-1918, Institut Normand d’Études et de Recherches Maçonniques, Éditions des Falaises, 2017), pas plus que celui de son père, le chirurgien-chef. Olivier Roney affirme pourtant qu’Achille-Cléophas Flaubert « était Franc-Maçon, initié aux plus hauts grades du rite écossais ancien », dans son premier ouvrage (p. 42). Plus loin dans le même ouvrage, l’auteur est cependant moins catégorique : « Achille Cléophas Flaubert aura certainement été initié Maçon » (p. 114). Cette hypothèse, de l’ordre du vraisemblable, n’empêche pas Olivier Roney d’enchaîner dans la même page : « Ainsi donc Flaubert et Du Camp, fils de Maçon […]. Flaubert, Maçon par hérédité […] ». On passe donc d’une supposition à une intime conviction présentée comme certaine, que le lecteur est invité à croire sur parole, sans preuves ni documents crédibles.

En plus du père, O. Roney voit en deux autres adultes des initiateurs possibles du jeune Gustave : le dessinateur Eustache-Hyacinthe Langlois (Flaubert et le Grand Orient, p. 60), dont l’appartenance à la franc-maçonnerie n’est pas prouvée, quoique possible. En tout cas, son nom ne figure ni dans la liste de l’ouvrage d’Hubert Grosdidier, ni dans le fichier Bossu, le document le plus complet mis en ligne par la BNF et riche de près de 170.000 noms de francs-maçons français pour la période 1750-1850.

En revanche, le nom du médecin Jules Cloquet s’y trouve bien, mais est-on autorisé pour autant à écrire : « Le docteur Cloquet prendra en charge l’initiation de Gustave et de son frère, les emmenant, tout à tour, en Bretagne [en fait : à Londres et en Écosse pour Achille] puis dans le Sud de la France leur faire découvrir l’origine indo-européenne de la civilisation occidentale » (La Sanction, p. 19). Selon les comptes d’O. Roney, le jeune Gustave n’aurait pas manqué d’initiateurs, trois au total, mais aucun document ne vient étayer cette construction de l’esprit.

De même, il est excessif d’affirmer que les amis de Flaubert « étaient tous francs-maçons » (ibid., p. 11). Alfred Baudry, Georges Pouchet et Georges Pennetier l’étaient en effet, mais les noms de Jules Duplan et du député Edgar Raoul Duval ne figurent sur aucune liste connue, contrairement aux affirmations d’O. Roney. Supposons même que ces cinq hommes, qui n’appartiennent pas au premier cercle des amis, aient été effectivement francs-maçons, il ne s’ensuivrait pas que Flaubert lui-même partageât leurs convictions.

Pour apporter de l’eau à son moulin, O. Roney exagère d’ailleurs la proximité des liens que le romancier entretenait avec certains francs-maçons : Catulle Mendès était bien franc-maçon, mais Flaubert n’a entretenu avec lui que des relations épisodiques, comme en témoigne sa correspondance.

La volonté de trop prouver enferme l’auteur dans un système qui lui fait commettre des erreurs dues à des interprétations forcées ou à des extrapolations à partir d’observations exactes. Hugo adresse au romancier un exemplaire de Quatre-vingt-treize avec cette dédicace : « A Gustave Flaubert, fraternellement » : l’adverbe est aussitôt interprété comme un signe de reconnaissance maçonnique (ibid., p. 62). Il serait sans doute trop simple d'y voir une fraternité littéraire, ou la manifestation de l'engagement républicain de Hugo. La première phrase de Bouvard et Pécuchet, qui situe la scène de la rencontre Boulevard Bourdon, par une température de trente-trois degrés, devient un règlement de compte avec la franc-maçonnerie, qui comporte 33 degrés (La Sanction, p. 31). Flaubert aurait ainsi crypté ses textes, et ils attendaient leur Champollion (O. Roney soi-même) pour les déchiffrer, tous les critiques qui ont écrit jusqu’à présent sur son œuvre s’étant lourdement fourvoyés, puisqu’ils ont travaillé avant la Révélation du Secret.

Un daguerréotype reproduit dans le premier livre présente un homme assis, la main passée sous la redingote (p. 53). En rapprochant cette photo de portraits de Du Camp et de Dumas, O. Roney commente : « Lorsque nous les voyons poser sur des photographies, comme l’empereur, lui-même Maçon, comme des libres penseurs, avec la main en direction du cœur, attestant de leur appartenance à cette empire hermétique, on ne peut qu’arrêter de douter » (Flaubert et le Grand Orient, p. 114). Il est dommage qu’O. Roney ne sache pas que cette pose était demandée par les premiers photographes pour fixer la main et qu’il ne se soit pas renseigné sur cette photo : proposée par Artcurial le 18 novembre 2006, sa vente a été annulée parce qu’elle est fausse. Aucune photo connue et authentique de Flaubert ne le représente la main sur le cœur. Le point culminant du parcours est atteint à la fin du second volume, lorsqu’on apprend que Guy de Maupassant était également franc-maçon. La preuve ? Ses initiales, GM, signifient « Grand Maître » (Le Slogan, p. 129) !

Franc-maçon, le Flaubert d’O. Roney s’est pourtant attiré les foudres du Grand Orient en se moquant des bourgeois rouennais, aux ordres des francs-maçons. Tous ses malheurs viennent de là : le procès de Madame Bovary (La Sanction, p. 113), la chute de sa pièce de théâtre Le Candidat, la ruine de son neveu Commanville, et jusqu’à sa mort, car il n’est pas impossible que les francs-maçons soient responsables de son apoplexie, et même au-delà : on peut encore repérer leur main dans le rachat de la maison pour la détruire et effacer toutes les traces de sa mémoire (Flaubert et le Grand Orient, p. 105) : mais alors, comment expliquer qu’ils aient laissé subsister le Pavillon devenu Musée ?

On pourrait arrêter là le compte rendu de ces deux livres, pour ce qui concerne Flaubert. Mais on comprend vite que ces ouvrages répétitifs sont d’abord un plaidoyer pro domo, O. Roney se posant lui-même en victime de persécuteurs et de censeurs supposés appartenir à la franc-maçonnerie rouennaise, après des déboires dans ses entreprises autour du romancier. Il a projeté ses problèmes personnels sur le cas de Flaubert. Comme Flaubert, O. Roney appartient donc à la confrérie des artistes novateurs, des esprits libres, des tempéraments forts que le Grand Orient de France veut faire taire, en usant des stratagèmes les plus bas. O. Roney n’a pas de mots assez diffamatoires, qui pourraient donner matière à poursuites, contre ceux qui s’occupent de Flaubert à Rouen, et qui le censurent pour tenir le public dans l’ignorance de la révélation contenue dans ses deux livres : Flaubert était un franc-maçon victime des francs-maçons de son temps, et il est encore victime de ceux d’aujourd’hui. C’est que la Franc-Maçonnerie est partout, puissante, et qu’elle est responsable de tous les maux : elle a provoqué la Révolution, les deux guerres mondiales et elle en prépare une troisième ! O. Roney a trouvé le principe unique et universel de tous les problèmes, les siens, ceux de Flaubert et du monde. Il lui fournit aussi l’explication de l’histoire littéraire du XIXe siècle, sous influence : « Lorsque Victor Hugo lance son mouvement romantique il est bien évident qu’il établit derrière cette mouvance une loge écossaise dont feront partie Gérard de Nerval, Alexandre Dumas, Hector Berlioz, Alfred de Musset, Théophile Gautier, Maxime Du Camp et bien évidemment Gustave Flaubert » (La Sanction, p. 83). Ce qui est évident pour O. Roney est loin de l’être pour le lecteur, qui attend des preuves concrètes, et non des pétitions de principe ou des arguments d’autorité. Même noyautage pour le Parnasse, proche de la franc-maçonnerie, « entre autre par l’entremise de Catulle Mendes » (ibid., p. 95).

La question que pose O. Roney mérite examen, mais il aurait fallu, pour la traiter, un chercheur qui ne confonde pas son cas personnel et celui de son auteur, qui ne tombe pas dans le piège des théories complotistes, qui connaisse l’œuvre et qui prenne avec elle la bonne distance de la critique. Parce qu’il écrit un livre partisan et idéologique (au nom de la « vraie religion », de l’« idéal des familles » et de l’« identité nationale », La Sanction, p. 43), O. Roney passe à côté de l’analyse sérieuse d’un éventuel imaginaire franc-maçon de Flaubert écrivain, sensible à des symboles qu’il a pu trouver chez Langlois, dans sa Danse des morts par exemple. Un écrivain tel que Flaubert, curieux de tout, en particulier des religions et des croyances, a pu faire son profit des symboles maçonniques comme des autres, sans qu’il soit nécessaire de supposer qu’il ait été lui-même initié, de même qu’il a pris des notes sur le Coran sans être musulman, et sur les religions orientales sans être bouddhiste.



[Mise en ligne sur le site Flaubert, janvier 2019.]

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