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Gertrude Tennant, Mes souvenirs sur Hugo et Flaubert, édition établie et présentée par Yvan Leclerc et Florence Naugrette. Textes anglais traduits par Florence Naugrette et Danielle Wargny. Postface de Jean-Marc Hovasse, Paris, Éditions de Fallois, 2020. 391 pages ; 40 illustrations ; chronologie ; bibliographie.
Compte rendu par Antoine Capet (2020)

Avouons-le d’emblée : le nom de Gertrude Tennant (1819-1918) n’est guère familier même aux anglicistes. Pour quiconque s’intéresse à la grande période victorienne (1837-1901) et édouardienne (1901-1910), le nom de « Tennant » fait immédiatement penser à la forte femme, vraisemblablement la première political wife (le concept ne peut se traduire, n’ayant pas vraiment d’équivalent dans notre République) de l’histoire britannique, que fut Margot née Tennant (1864-1945), future épouse du grand Premier ministre libéral (1908-1917) H.H. Asquith (1852-1928), mais homme politique de premier plan dès la fin du XIXe siècle. Quelques recherches suffisent à montrer que Margot et la famille du mari de Gertrude, au-delà peut-être de lointains ancêtres écossais, n’avaient rien de commun. Et pourtant que de points de croisement entre Margot née Tennant et Gertrude née Collier épouse Tennant ! L’excellente et indispensable introduction (la mise en contexte étant une nécessité absolue au vu de l’ignorance bien pardonable du lecteur quant à la trajectoire extrêmement compliquée de Gertrude Tennant) des deux éditeurs scientifiques du présent recueil fait allusion aux peintres Ruskin, Watts et Millais (ces derniers étant les auteurs de portraits des filles de Gertrude Tennant), ainsi qu’au Premier ministre Gladstone – autre illustrissime libéral de la grande époque – et l’on pense aussitôt au magnifique « trombinoscope » actuellement exposé en permanence à la National Portrait Gallery de Londres, où ils figurent tout comme Margot : Private View of the Old Masters Exhibition, Royal Academy, 1888 (Henry Jamyn Brooks, 1889). Si Gertrude Tennant n’y figure pas, on ne peut s’empêcher de penser qu’elle aurait pu être de la fête.

Son extraordinaire parcours, en effet, fit d’elle surtout après son veuvage (1873) une figure centrale de ces cercles à la fois mondains, artistiques et politiques du Tout-Londres où se mêlaient tous les beaux esprits de son temps. Pour employer un autre terme anglais, elle était l’archétype de ce qu’on appelait alors la Society hostess. Ce parcours fort tortueux est très clairement exposé dans l’introduction, qui s’inspire de la biographie de David Waller, The Magnificent Mrs Tennant : The Adventurous Life of Gertrude Tennant, Victorian Grande Dame (Yale University Press, 2009 ; édition française traduite par Françoise Jaouën, La vie extraordinaire de Mrs Tennant : Grande figure de l’ère victorienne, Paris, Buchet-Chastel, 2011). On y apprend au passage, ce qui sera utile pour la suite du recueil, que Gertrude Tennant écrivait à Flaubert en français : dans la correspondance reproduite ici, il ne s’agit donc pas de traductions.

Par nécessité, l’ouvrage adopte une structure extrêmement complexe : à la classique table des matières générales de la fin s’ajoute pour les « Souvenirs sur Victor Hugo » une table analytique complémentaire de quatre pages qui suit une « Notice » de Florence Naugrette sur les Souvenirs qu’on va lire ensuite dans sa traduction – quelque 150 pages. Puis vient la charnière du volume, et l’on passe à Flaubert, en plusieurs sections où le schéma se reproduit avec une « Notice » d’Yvan Leclerc sur les « Souvenirs sur Gustave Flaubert » suivi d’une courte « Note de la traductrice » (Danielle Wargny), puis de ces Souvenirs traduits (45 pages), et enfin d’une grosse soixantaine de pages où l’on trouve une correspondance nourrie entre Gertrude Tennant et Flaubert, avec quelques lettres de membres de leur famille. La « Postface » de Jean-Marc Hovasse, outre qu’elle sait utilement souligner les apports du volume, nous apprend ou nous rappelle au passage que, comme les écrits autobiographiques de Gertrude Tennant présentés ici, Le Neveu de Rameau, à son époque, avait lui aussi d’abord paru en langue étrangère. L’ensemble est copieusement et savamment annoté – et en bas de page, comme il se doit pour le plus grand confort du lecteur. Le seul reproche technique que l’on pourra faire à cet énorme travail éditorial est l’absence d’index – encore trop courant hélas en France.

Sans vouloir « spoïler », ou peut-être pis encore « spolier » – comme disent de nos jours sans broncher les présentateurs de la radio et de la télévision françaises – le « plaisir du texte » que ressentira à coup sûr le lecteur de ces documents autobiographiques inédits, de ces témoignages toujours enrichissants sur la période et ses protagonistes, et de cette passionnante correspondance, il est loisible d’en donner quelques « morceaux choisis ».

Sur Victor Hugo, c’est la description que fait Gertrude Tennant – Gertrude Collier, car alors petite fille – de leur « rencontre » le 25 février 1830 qui s’impose. Elle est à Paris avec son père alors que va se donner la première d’Hernani au Théâtre-Français et que passant devant, ils sont intrigués par la foule qui s’y presse, quelqu’un leur expliquant que tout ce monde est là car « on joue une pièce de M. Victor Hugo ce soir » :

« Qui est Monsieur Victor Hugo ? demandai-je à mon père.

— Jamais entendu parler de ce type. Un violoneux français, je suppose, répondit-il avec dédain.

Mon père, officier de la marine anglaise, jurait par ses uniformes bleus, s’enorgueillissait de ne pas savoir un seul mot de français, et pensait sincèrement qu’un seul Anglais valait bien une demi-douzaine de Français : dans ces conditions, il ne risquait pas de savoir quoi que ce soit sur Victor Hugo, ni de s’intéresser à un poète français. »

Ces débuts peu prometteurs se prolongent lors de la « vraie » rencontre chez Victor Hugo sept ans plus tard. La « jeune Anglaise maladroite, adolescente, timide et mal vêtue » – ce sont là ses propres adjectifs – note le moindre détail (ou du moins c’est ce que veut nous faire croire par ses minutieuses descriptions la Gertrude adulte dans ses pages autobiographiques) de l’apparence physique de celui qui est désormais son idole. Quant il s’adresse à elle, c’est d’abord l’extase : « Mon cœur battait à tout rompre, je levai les yeux sur lui, et rencontrai l’éclat flamboyant de ses yeux profonds et pénétrants. » Mais il lui faut aussitôt déchanter : « “Mademoiselle est anglaise ?” dit-il d’un ton sévère. “Oui, elle s’appelle Gertrude”, dit mon amie. “Ah ! C’est un nom allemand”, répondit-il. Je me risquai à prendre la parole pour donner cette précision : j’avais entendu dire que mon prénom était espagnol. Son visage s’illumina, et il dit : “Oui, c’est vrai, mais écrit avec un H. Hertruda […] et il ajouta pour ma plus grande mortification : “Gertrude est un de ces noms qui n’ont jamais été populaires en France” ».

Une autre rencontre avec le « Grand Homme » sur un pont de Paris se solde par la même frustration : « Je me figurais qu’au moment de nous séparer il prononcerait une parole cordiale, voire évoquerait une nouvelle rencontre possible. Hélas ! les adieux ne furent que courtois et sans chaleur. » C’est à Guernesey quelque vingt ans plus tard qu’auront lieu les retrouvailles – qui donnent lieu à un nouveau long portrait admiratif, non seulement sur son apparence physique, mais aussi sur sa façon de s’exprimer : « Sa voix avait un charme inoubliable. Elle était si mélodieuse, riche et sonore que le français, parlé par lui, paraissait une nouvelle langue ! » Suivent alors de très riches pages sur Hugo et son entourage à Hauteville House, où les Tennant (ils sont mariés depuis 1847) sont reçus à plusieurs reprises – nous laisserons le lecteur en découvrir le sel.

Dans le deuxième volet du volume, il est impossible de ne pas faire mention de la litanie de reproches à propos de Madame Bovary qu’adresse Gertrude Tennant à Flaubert, qui lui a envoyé un exemplaire dédicacé en « hommage d’une inaltérable affection » (photographie de la page de titre reproduite face à la lettre), notamment : « Personne n’a pu lire ce livre sans se sentir plus malheureux et plus mauvais. Je ne sais quels sont les sentiments de votre mère mais elle doit éprouver un chagrin mortel de voir un pareil ouvrage ! » (23 juin 1857). Et si le recueil est avant tout consacré à Gertrude Tennant (que Flaubert persiste à écrire Tenant dans ses dédicaces), on ne peut s’empêcher d’y relever des sentences bien senties de Flaubert : « Les excentricités les plus graves sont généralement produites par les personnes de jugement, ou qui passent pour telles. C’est pour cela sans doute, qu’il n’y a pas un comédien dans les prisons… » (25 décembre 1876) ; de pessimistes réflexions philosophiques qui, si elles n’ont pas la formulation abstruse de celles d’un Schopenhauer, expriment le même désarroi en ayant le mérite de parler le langage du commun des mortels : « Quelle mauvaise chose que la vie, n’est-ce pas ? C’est un potage sur lequel il y a beaucoup de cheveux et qu’il faut manger pourtant » (24 février 1852) ; ou encore des éclairages sur l’idée qu’il se faisait de certains contemporains : « Je suis content que Daudet vous ait plu. L’homme, comme le talent, est plein de séduction. – Un pur tempérament méridional » (13 janvier 1880) – c’est là sa dernière lettre à Gertrude Tennant, à qui il n’avait pas tenu rigueur de son incompréhension de Madame Bovary.

La critique littéraire et artistique anglophone s’est entichée du mot français passeur : nul doute que, pour se plier aux lois en vigueur, on puisse qualifier Gertrude Tennant de « passeuse ». Certes, les informations qu’elle donne dans ses écrits sont hautement sujets à caution, sa mémoire la trahissant souvent, et les notes viennent régulièrement rétablir la vérité des faits, mais c’est plus pour le climat chaleureux qui se dégage de tout ce qu’elle veut « faire passer » que pour ce que l’on peut apprendre des événements du XIXe siècle dans ses récits que l’on se plongera dans cette tentative fort attachante de reconstitution d’un monde révolu. Il va de soi qu’au-delà des amateurs et spécialistes d’Hugo et de Flaubert, l’ouvrage trouvera un public auprès de tous ceux qui s’intéressent à la vie intellectuelle de l’époque, et notamment à la circulation des idées entre les deux rives de la Manche – y compris, petit clin d’œil de la géographie, dans les îles qui se trouvent presque à mi-chemin.



[Mise en ligne sur le site Flaubert, octobre 2020.]

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