LUI, «roman contemporain»

de Louise Colet née Revoil (1810-1876)

Publié en feuilleton dans le Messager de Paris (août-septembre 1859),
puis en volume chez Michel Lévy en octobre 1859.

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Paru la même année que les deux versions contradictoires des amours de George Sand et de Musset (Elle et lui par Sand ; Lui et elle par Paul de Musset, frère d'Alfred mort en 1857), le roman de Louise Colet met en scène, sur le mode semi-autobiographique, des figures célèbres de l'histoire littéraire, facilement identifiables.

      
La marquise Stéphanie de Rostan fait le récit de ses amours, deux ans après la mort de son amant Albert de Lincel. Veuve et mère d'un enfant de sept ans, elle écrit pour gagner sa vie. Elle est la maîtresse épisodique de Léonce, écrivain solitaire qui vit à distance, quand elle rencontre Albert, poète au «corps dévasté» et à «l'esprit malade et fantasque» (chap. 3). Léonce l'encourage par lettres à fréquenter Albert, qui attend de sa muse un salut personnel et artistique : «Aimez-moi et sauvez-moi de la vie que je mène» (chap. 6). Elle se croit capable de cette tâche, malgré le scepticisme de Léonce ; elle s'attache au beau génie tourmenté où luttent la tristesse et l'ironie, mais elle reste sous la domination hautaine de l'amant lointain. Pour la prendre au jeu, Albert raconte ses amours malheureuses avec Antonia Black (chap. 11 à 20), parmi lesquelles on a tôt fait de repérer quelques épisodes connus : la liaison avec un «pâle pianiste», la promenade en forêt de Fontainebleau, Venise, l'aventure avec le docteur Tiberio Piacentini... Stéphanie reste déchirée entre les deux hommes, qui se croisent dans son escalier (chap. 24). Le poète meurt par «une belle nuit de mai» (chap. 28) ; sa maîtresse de coeur découvre alors qu'elle le préférait à l'indiffèrent Léonce.

      Le centre du livre (un récit dans le récit) est occupé par la transposition de la liaison entre Musset (Albert de Lincel, presque linceul) et George Sand (Antonia Black, «attentive, douce, glacée, impénétrable»). Il s’agit moins, dans cette troisième version, de désigner le ou la coupable, que d’accuser la passion au temps présent, en partageant les torts entre les amants : «Dans notre civilisation raffinée, l’amour complet est impossible entre deux êtres également intelligents, mais d’une organisation différente et possédant chacun les facultés de se combattre» (chap. 20).

      Reste le troisième personnage, qui brille par son absence physique, Léonce : c'est évidemment Flaubert avec qui Louise Colet règle des comptes, quatre ans après leur rupture comme elle l'avait déjà fait en 1856 dans Une histoire de soldat. Contrastant avec l'omniprésence du poète entreprenant, Léonce n'apparaît que par ses lettres, que Stéphanie fait lire à Albert.
      Le solitaire de Croisset se profile en quelques rares passages qui font aujourd'hui le prix du roman : «Il vivait au loin, à la campagne, travaillant en fanatique à un grand livre» (Madame Bovary à l'époque) ; «L'autre, là-bas, loin de moi, dans son orgueil laborieux et l'éternelle analyse de lui-même, il n'aimait point ; l'amour n'était pour lui qu'une dissertation, qu'une lettre morte ! (chap. 6) ; « [...] la monstrueuse personnalité de Léonce s'accroissant sans cesse dans la solitude comme les pyramides du désert grossissent toujours sous les couches de sable stérile qui les recouvrent et les étreignent» (chap. 21).

      
Le plat roman de Louise Colet (donnant rétrospectivement raison à Flaubert quand il écrivait à la Muse qu'avec la passion personnelle, on fait de la détestable littérature) prend un peu de relief si on le croise avec les lettres réelles de Flaubert et avec les Memoranda de Louise Colet (publiés en appendice à la Correspondance de Flaubert, Pléiade, t. I, 1973).
      On laissera le jugement final au principal intéressé ; lecture faite de Lui, Flaubert écrit à Ernest Feydeau : «Tu y reconnaîtras ton ami arrangé d'une belle façon. [...] Mais quel piètre coco que le sieur Musset ! [...] Quant à moi j'en ressors blanc comme neige, mais comme un homme insensible, avare, en somme un sombre imbécile. Voilà ce que c'est que d'avoir coïté avec des Muses !» (lettre du 12 novembre 1859).
      
      BIBLIOGRAPHIE
      Lui, Genève, Slatkine Reprints, 1973.
      

Yvan Leclerc