1850

 
Janvier à février - Mars à avril
Mai à juin - Juillet à octobre
Novembre à décembre

 

Janvier - février : lettres 243 à 250

Voyage en Orient (suite) : en Égypte, navigation sur le Nil jusqu'en Nubie. Rencontre marquante de la danseuse et courtisane Ruchiouk-Hânem, en mars. Puis Palestine, Syrie, Liban, Asie Mineure, Constantinople, Grèce.

À Louis Bouilhet.

      De Saltatoribus.
      
[Fin décembre 1849 - début janvier 1850.]
      [Pléiade : 15 janvier 1850]

      [...] Nous n’avons pas encore eu de danseuses ; elles sont toutes dans la Haute-Égypte, exilées. La partie que nous devions faire sur le Nil la dernière fois que je t’ai écrit a raté. Du reste, il n’y a rien de perdu. Mais nous avons eu les danseurs. Oh ! Oh ! Oh !
      C’est nous qui t’avons appelé ! J’en ai été indigné, et très triste. Trois ou quatre musiciens jouant des instruments singuliers (nous en rapporterons) se tenaient debout au fond de la salle de l’hôtel pendant que, sur une petite table, un monsieur prenait son repas et que nous autres nous fumions nos pipes, assis sur le divan. Comme danseurs, figure-toi deux drôles passablement laids, mais charmants de corruption, de dégradation intentionnelle dans le regard et de féminité dans les mouvements, ayant les yeux peints avec de l’antimoine et habillés en femmes. Pour costume, de larges pantalons et une veste brodée qui descend jusqu’à l’épigastre, tandis que les pantalons au contraire, retenus par une énorme ceinture de cachemire pliée en plusieurs doubles, ne commencent à peu près qu’au bas ventre, de sorte que tout le ventre, les reins et la naissance des fesses sont à nu à travers une gaze noire collée sur la peau, c’est-à-dire retenue par les vêtements inférieurs et supérieurs. Elle se ride sur les hanches comme une onde ténébreuse et transparente, à tous les mouvements qu’ils font. La musique va toujours du même train, sans arrêter, pendant deux heures. La flûte est aigre, les tambourins vous retentissent dans la poitrine, le chanteur domine tout. Les danseurs passent et reviennent, ils marchent remuant le bassin avec un mouvement court et convulsif. C’est un "trille de muscles" (seule expression qui soit juste) ; quand le bassin remue, tout le reste du corps est immobile. Lorsque c’est, au contraire, la poitrine qui remue, tout le reste ne bouge. Ils avancent ainsi vers vous, les bras étendus, en jouant des crotales de cuivre, et leur figure, sous leur fard et leur sueur, demeure plus inexpressive qu’une statue. J’entends par là qu’ils ne sourient point. L’effet résulte de la gravité de la tête en opposition avec les mouvements lascifs du corps. Quelquefois ils se renversent tout à fait sur le dos par terre, comme une femme qui se couche, et se relèvent avec un mouvement de reins pareil à celui d’un arbre qui se redresse une fois le vent passé. Dans les saluts et révérences, leurs grands pantalons larges se bouffissent tout à coup comme des ballons ovales, puis semblent fondre, en vidant l’air qui les gonfle. De temps à autre, pendant la danse, le cornac qui les a amenés folâtre autour d’eux, leur embrassant le ventre, les reins et disant des facéties gaillardes pour épicer la chose, qui est déjà claire par elle-même. C’est trop beau pour que ce soit excitant. Je doute que les femmes vaillent les hommes ; la laideur de ceux-ci ajoute beaucoup comme Art. J’en ai gobé une migraine pour le reste de la journée.
      L’autre jour, j’ai pris un bain. J’étais seul au fond de l’étuve, regardant le jour tomber par les grosses lentilles de verre qui sont au dôme. L’eau chaude coulait partout ; étendu comme un veau, je pensais à un tas de choses ; tous mes pores tranquillement se dilataient. C’est très voluptueux et d’une mélancolie douce, que de prendre ainsi un bain sans personne, perdu dans ces salles obscures où le moindre bruit retentit comme un coup de canon, tandis que les Kellaks nus s’appellent entre eux, et qu’ils vous manient, et vous retournent comme des embaumeurs qui vous disposeraient pour le tombeau.
      Nous avons été, moyennant batchi (le batchi et le coup de bâton sont le fond de l’Arabe ; on n’entend pas d’autre chose et on ne voit que ça), initiés.
      On nous a mis des serpents autour du cou, autour des mains ; on a récité sur nos têtes des incantations ; on nous a soufflé dans la bouche : c’était très amusant. Les hommes qui exercent d’aussi coupables industries exécutent leurs viles jongleries, comme disait M. de Voltaire, avec une singulière habileté. À propos de M. de Voltaire, ce que tu me dis sur lui à propos de ta nuit passée à Mauny m’a ému. J’ai habité ce château pendant plusieurs mois, ayant deux ans et demi ; ce sont mes plus vieux souvenirs. Je me rappelle un rond de gazon, avec un maître d’hôtel en habit noir qui passait dessus, de grands arbres, et un long corridor au bout duquel, à gauche, était la chambre où je couchais.
      Nous devisons avec des prêtres de toutes les religions. C’est quelquefois réellement beau comme poses et attitudes de gens. Nous faisons faire des traductions de chansons, de contes, de traditions, tout ce qu’il y a de plus populaire et oriental. Nous employons des savants, cela est littéral. Nous avons de bonnes touches, beaucoup d’insolence, énormément de liberté de langage. Le maître d’hôtel chez qui nous sommes trouve même que nous allons quelquefois un peu loin.
      Un de ces jours nous allons nous livrer à la visite des sorciers. Toujours dans le but de ces vieux mouvements.
      Pauvre cher bougre, j’ai bien envie de t’embrasser. Je serai content quand je reverrai ta figure. Hier, en lisant tes vers, j’ai exagéré mon exagération pour me faire plaisir et m’illusionner, comme si tu étais là.
      Va voir souvent ma mère, soutiens-là, écris-lui quand elle sera absente ; la pauvre femme en a besoin. Tu feras là un acte de haut évangélisme, et comme étude tu y verras l’expansion pudique d’une bonne et droite nature. Ah ! pauvre vieux, sans elle et toi, je ne penserais guère à ma patrie, je veux dire à ma maison. Je vois ici de gentils exemples de bassesse : c’est antique. Vive un gouvernement despotique pour ravaler la dignité de l’homme ! Miséricorde, quelles canailles que tous ces bougres-là !
      Le soir, quand tu es rentré, que les strophes ne vont pas, que tu penses à moi et que tu t’ennuies, appuyé du bout du coude sur ta table, prends un morceau de papier et envoie-moi tout, tout. J’ai mangé ta lettre et l’ai relue plusieurs fois.
      Adieu, je t’embrasse et suis plus que jamais "Maréchal de Richelieu, juste-au-corps bleu, Mousquetaire gris, régence et cardinal Dubois", sacrebleu !
      À toi, mon solide.

   ***

 

À sa mère.

      Le Caire, 5 janvier 1850.
      Ta bonne et longue lettre du 16, pauvre chère vieille, m’est arrivée pour mon cadeau du jour de l’an, mercredi dernier. J’étais en train de faire une visite officielle à M. notre consul, quand on lui a apporté un gros paquet, qu’il a décacheté immédiatement. J’ai saisi le pli que j’ai reconnu entre cent autres (la main me démangeait de l’ouvrir, mais la bienséance, hélas ! s’y opposait). Par bonheur il nous a fait passer dans le salon de son épouse pour lui rendre nos devoirs et, comme celle-ci venait de recevoir une lettre de sa mère, nous nous sommes accordé mutuellement la permission de lire chacun de notre côté, dès avant même de nous presque saluer.
      Nous avons fait une course à chameau !!! Eh bien, le chameau ne donne, quoi qu’on en dise, ni mal de mer, ni courbature. Au bout de quatre heures de dromadaire, nous n’étions pas plus fatigués que si nous fussions restés dans nos chambres. On est là piété dans une espèce de fauteuil ; on change de position comme il vous plaît, jambes croisées, ou étendues sur le col de la bête, ou passées dans l’étrier. Après ça, est-ce que nous n’avions pas assez rêvé le djemel, pour qu’il fût possible qu’il nous incommodât ?
      Je cassepète du besoin de te dire mon surnom. Sais-tu comment les Arabes m’appellent ? (Comme ils ont une grande difficulté à prononcer nos noms français, afin de distinguer les francs ils en inventent un à leur usage) devine-le donc, ce fameux nom ! Abou-Scheneb, ce qui veut dire "le père de la moustache". Le mot d’Abou, père, s’applique à tout ce qui a rapport à la chose dont on parle. Ainsi on dit : Père des bottes, père de la colle, père de la moutarde, pour dire marchand de chaussures, de colle, de moutarde, et ils s’entendent tout de même entre eux, comme disait la mère Decaux. (Le nom de Max est un nom très long, dont je ne me souviens pas, et qui veut dire l’homme excessivement maigre.) Juge de ma joie quand j’ai appris l’honneur que l’on rendait à cette partie de ma personne.
      Souvent, afin de gagner du temps et de n’être pas obligés de revenir déjeuner ici, à l’hôtel, nous sortons dès le matin et, quand l’appétit nous prend, nous nous tablons dans un restaurant turc. Là, on déchiquète tout avec ses mains et l’on rote à outrance. La salle à manger et la cuisine ne font qu’un et la grande cheminée, garnie de petites potiches, gargouille et fume derrière vous avec le marmiton en turban blanc et bras retroussés. Je prends soin d’écrire les noms de tous les mets et leur composition. J’ai également relevé tous les parfums qui se font au Caire. Cela peut m’être fort utile quelque part. Nous avons pris deux drogmans ; le soir un conteur arabe vient nous lire des contes, et il y a un effendi que nous payons pour nous faire des traductions. Mais si nous ne perdons pas de temps, en revanche l’argent file vite, et plus vite que les dromadaires, celui-là ! Car à propos de ces petites bêtes, nous avons mis 4 heures à faire 6 lieues. Tu vois le train que cela va.
      Pour en revenir à la vie que nous menons ici, j’ai eu il y a quelques jours un bel après-midi. Maxime était resté faire je ne sais quoi. J’ai pris Hassan (le second drogman que nous avons loué momentanément) et me suis dirigé chez l’évêque des cophtes pour causer avec lui. Je suis entré dans une cour carrée entourée de colonnes et au milieu de laquelle il y avait un petit jardin, c’est-à-dire quelques grands arbres, plates-bandes de verdure sombre dont un divan en bois treillagé faisait la bordure. Mon drogman, avec ses larges culottes et sa veste à grandes manches, marchait devant, moi derrière. Sur un des coins du divan était assis un vieux roquentin à mine renfrognée, à barbe blanche, dans une grande pelisse et flanqué de livres en écriture baroque épars de tous côtés. À une certaine distance se tenaient trois docteurs en robe noire, plus jeunes et avec de longues barbes aussi. Le drogman a dit : "C’est un seigneur français, khawadja fransaoui, qui voyage par toute la terre pour s’instruire et qui vient vers toi pour causer de ta religion." Voilà le style dont on se traite ! Imagines-tu les phrases que je fais ? Ainsi tantôt, comme j’étais à examiner des graines chez un marchand, une femme, à l’enfant de laquelle je venais de faire l’aumône, m’a dit : "Béni soyez-vous, mon doux seigneur : que Dieu vous accorde de retourner sain et sauf dans votre patrie." On se sert beaucoup de bénédictions et de formules de ce genre. Un saïs à qui Max demandait s’il n’était pas fatigué a répondu : "Le plaisir de tes yeux me suffit."
      Donc je reviens à l’évêque. Il m’a reçu avec moult politesses ; on a apporté le café et bientôt je me suis mis à lui pousser des questions touchant la Trinité, la Vierge, les Évangiles, l’Eucharistie ; toute ma vieille érudition de Saint Antoine est remontée à flot. C’était superbe, le ciel bleu sur nos têtes, les arbres, les bouquins étalés, le vieux bonhomme ruminant dans sa barbe pour me répondre, moi à côté de lui, les jambes croisées, gesticulant avec mon crayon et prenant des notes, tandis qu’Hassan se tenait debout, immobile, à traduire de vive voix et que les trois autres docteurs, assis sur les tabourets, opinaient de la tête et interprétaient de temps à autre quelques mots. Je jouissais profondément. C’était bien là ce vieil Orient, pays des religions et des vastes costumes. Quand l’évêque a été échigné, un des docteurs l’a remplacé et, lorsqu’à la fin j’ai vu qu’ils avaient tous les pommettes rouges, je suis sorti. J’y retournerai, car il y a là beaucoup à apprendre. La religion cophte est la plus ancienne secte chrétienne qu’il y ait, et l’on n’en connaît presque rien, pour ne pas dire rien, en Europe (du moins que je sache). J’irai de même chez les Arméniens, chez les Grecs, les Sunnites, et surtout chez les docteurs musulmans.
      Nous attendons toujours le retour de la caravane de La Mecque ; c’est une occasion trop bonne pour la rater et nous ne partirons pas pour la Haute-Égypte avant que les pèlerins ne soient arrivés. On voit là des choses assez cocasses. Les chevaux des prêtres marchent sur le corps des fidèles prosternés. Il y a toutes sortes de derviches, de chanteurs, etc.
      Lorsque je pense cependant à mon avenir (cela m’arrive rarement, car je ne pense à rien du tout, contrairement aux grandes pensées que l’on doit avoir devant les ruines), bref, lorsque je me demande : Que ferai-je au retour ? Qu’écrirai-je ? Que vaudrai-je alors ? Où faudra-t-il vivre ? Quelle ligne suivre, etc., etc., je suis plein de doutes et d’irrésolutions. D’âge en âge j’ai toujours ainsi reculé à me poser vis-à-vis de moi-même, et je crèverai à soixante ans avant d’avoir une opinion sur mon compte, ni peut-être fait une oeuvre qui m’ait donné ma mesure. Saint Antoine est-il bon ou mauvais ? Voilà par exemple ce que je me demande souvent. Lequel de moi ou des autres s’est trompé ? Au reste, je ne m’inquiète guère de tout cela ; je vis comme une plante, je me pénètre de soleil, de lumière, de couleurs et de grand air, je mange ; voilà tout. Restera ensuite à digérer. C’est là l’important.
      Tu me demandes si l’Orient est à la hauteur de ce que j’imaginais. À la hauteur, oui, et de plus il dépasse en largeur la supposition que j’en faisais. J’ai trouvé dessiné nettement ce qui pour moi était brumeux. Le fait a fait place au pressentiment, si bien que c’est souvent comme si je retrouvais tout à coup de vieux rêves oubliés.

   ***

 

Au docteur Jules Cloquet.

      Le Caire, 15 janvier 1850.
      Vous avez appris par ma mère, cher et excellent ami, que nous étions arrivés au Caire en bon état, et son avant-dernière lettre me témoigne même la joie que vous avez eue, en sachant que j’avais supporté la traversée comme un vieux pirate. C’est vrai. Je fus le plus crâne des passagers ! ! ! Je n’étais pas si fier il y a quelque dix ans, vous vous en souvenez ? Lorsque nous longions ensemble la côte corse ! Je me disais cela à moi-même, en la regardant de loin, cette brave Corse, au souvenir de laquelle vous êtes toujours mêlé.
      Donc nous voilà en Égypte, terre des Pharaons, terre des Ptolémées, patrie de Cléopâtre (ainsi que l’on dit en haut style). Nous y sommes et y vivons, avec la tête plus rase qu’un genou, fumant dans de longues pipes et buvant le café sur des divans. Qu’en dire ? Que voulez-vous que je vous en écrive ? Je ne fais que revenir à peine du premier étourdissement. C’est comme si l’on vous jetait tout endormi au beau milieu d’une symphonie de Beethoven, quand les cuivres déchirent l’oreille, que les basses grondent et que les flûtes soupirent. Le détail vous saisit, il vous empoigne, il vous pince et, plus il vous occupe, moins vous saisissez bien l’ensemble ; puis, peu à peu, cela s’harmonise et se place de soi-même avec toutes les exigences de la perspective. Mais les premiers jours, le diable m’emporte, c’est un tohu-bohu de couleurs étourdissant, si bien que votre pauvre imagination, comme devant un feu d’artifice d’images, en demeure tout éblouie. Tandis que vous marchez le nez en l’air, à regarder les minarets couverts de cigognes blanches, les terrasses des maisons où s’étirent au soleil les esclaves fatigués, les pans des murs que traversent les branches de sycomore, la clochette des dromadaires tinte à vos oreilles, et de grands troupeaux de chèvres noires passent dans la rue, bêlant au milieu des chevaux, des ânes et des marchands. Dès qu’il fait nuit, tout le monde porte sa lanterne de toile, et les saïs (valets de pied) des pachas courent dans la ville en tenant dans la main gauche de grands fanaux allumés. On se bouscule, on se débat, on frappe, on se roule, on jure de toutes les manières, on crie dans toutes les langues ; les rauques syllabes sémitiques claquent dans l’air comme des coups de fouet ; vous frôlez tous les costumes de l’Orient et vous coudoyez tous ses peuples (je parle ici du Caire). On voit à la fois le papas grec en longue barbe, qui chemine sur sa mule, l’Arnaute en veste brodée, le Cophte en turban noir, le Persan dans sa pelisse de fourrure, le Bédouin du désert, au visage couleur de café, et qui marche gravement, tout enveloppé dans des couvertures blanches.
      On se figure en Europe le peuple arabe très grave ; ici il est très gai, très artiste dans sa gesticulation et son ornementation. Les circoncisions et les mariages ne semblent être que des prétextes à réjouissances et à musiques. Ce sont ces jours-là que l’on entend dans les rues le gloussement strident des femmes arabes qui, empaquetées de voiles et les coudes écartés, ressemblent, sur leurs ânes, à des pleines lunes noires s’avançant sur je ne sais quoi à quatre pattes. L’autorité est si loin du peuple que ce dernier jouit (en paroles) d’une liberté illimitée. Les plus grands écarts de la presse donneraient une idée faible des facéties que l’on se permet sur les places publiques. Le saltimbanque, ici, touche au sublime du cynisme. Si Boileau, qui trouvait que le latin dans les mots brave l’honnêteté, eût connu l’arabe, qu’aurait-il dit, bon Dieu ! Du reste cet arabe-là n’a guère besoin de drogman pour se faire comprendre ; la pantomime explique la chose. On va jusqu’à prendre les animaux pour les faire participer à d’obscènes rébus.
      Pour qui voit les choses avec quelque attention, on retrouve encore bien plus qu’on ne trouve. Mille notions que l’on n’avait en soi qu’à l’état de germe, s’agrandissent et se précisent, comme un souvenir renouvelé. Ainsi, dès en débarquant à Alexandrie, j’ai vu venir devant moi toute vivante l’anatomie des sculptures égyptiennes : épaules élevées, torse long, jambes maigres, etc. Les danses que nous avons fait danser devant nous ont un caractère trop hiératique pour ne pas venir des danses du vieil Orient, lequel est toujours jeune, parce que là rien ne change. La Bible est ici une peinture de moeurs contemporaines. Savez-vous qu’il y a quelques années on punissait encore de la peine de mort le meurtrier d’un boeuf, tout comme au temps d’Apis ! Vous voyez qu’il y a de quoi s’amuser et dire sur tout cela bien des sottises. Quant à nous autres, nous nous en abstenons le plus possible. Si nous publions quelque chose, ce serait au retour, mais d’ici là que rien ne transpire. Lavolée m’avait demandé quelques articles ou des bouts de lettres pour la Revue orientale. Il s’en passera, malgré mes promesses ; mon intention est bien arrêtée de ne rien publier d’ici à longtemps encore, pour plusieurs motifs que je regarde comme très graves et que je vous expliquerai plus tard, cher ami.
      Vous devinez, d’après ce qui précède, la manière dont nous vivons. Nous courons toute la journée les bazars, les mosquées, les tombeaux. Nous rentrons le soir éreintés et nous ronflons comme des toupies d’Allemagne. Quelquefois, nous nous arrêtons pour déjeuner chez un restaurant turc. Là on déchire la viande avec ses mains, on recueille la sauce avec son pain, on boit de l’eau dans des jattes, la vermine court sur la muraille, et toute l’assistance rote à qui mieux mieux : c’est charmant. Vous croirez difficilement que nous y faisons d’excellents repas et que l’on y prend du café dont l’arôme est capable de vous attirer, vous, de Paris jusqu’ici. Néanmoins la première fois que j’y fus, j’ai beaucoup pensé à Mme Cloquet, qui regarde déjà Toulon comme si disgusting ! Comme je me souviens qu’elle est fort patriote, vous pouvez lui faire cette confidence, savoir, qu’il est presque impossible que, d’ici à quelque temps, l’Angleterre ne devienne pas maîtresse de l’Égypte ; elle tient déjà Aden rempli de troupes. Le transit de Suez sera très commode pour vous faire arriver un beau matin les uniformes rouges au Caire. On apprendra cela en France quinze jours après, et l’on sera fort étonné ! Souvenez-vous de ma prédiction. Au premier mouvement qui se passera en Europe, l’Angleterre prendra l’Égypte, la Russie Constantinople, et nous autres, par représailles, nous irons nous faire massacrer dans les montagnes de la Syrie. Il n’y a rien ici pour s’opposer à une invasion. Dix mille hommes y suffiraient (des Français surtout, à cause du souvenir de Bonaparte que les Arabes regardent presque comme un demi-dieu ; le mot n’est pas trop fort). Mais ce n’est pas pour nous que cuit le pâté. Les employés européens tourneront la casaque au gouvernement local qu’ils détestent, et tout sera fini. Quant au peuple arabe, il lui est fort indifférent de savoir à qui il appartiendra ; sous des noms différents il restera toujours le même, n’y gagnant rien parce qu’il n’a rien à y perdre. Abbas-Pacha (je vous le dis dans l’oreille) est un crétin presque aliéné, incapable de rien comprendre ni de rien faire. Il désorganise l’oeuvre de Méhémet ; le peu qui en reste ne tient à rien. Le servilisme général qui règne ici (bassesse et lâcheté) vous soulève le coeur de dégoût, et sur ce chapitre bien des Européens sont plus Orientaux que les Orientaux.
      Si vous voyez Clot-Bey, remerciez-le d’avance pour nous des recommandations qu’il nous a données pour Linant-bey. Elles nous ont été fort agréables. Soliman-Pacha nous traite presque comme ses enfants. Il est probable que nous allons partir avec lui pour la Haute-Égypte. Le vieux brave est un excellent homme, franc comme un coup d’épée, et grossier comme un juron. Quant à Clot-Bey, c’est en Égypte qu’il faut venir pour l’apprécier. Ce qu’il a fait est énorme, je vous assure.
      Nous allons quelquefois chez Gaetani-Bey qui a été enchanté de recevoir une carte de vous et qui nous a demandé beaucoup de vos nouvelles. Du reste vous êtes connu ici comme à Paris et il n’y a pas si mince médecin (même arabe !) qui n’ait entendu parler de vous ou ne vous ait lu dans quelque traduction italienne.
      Un service, cher ami : y aurait-il indiscrétion ou empêchement à ce que vous écriviez à Meschid-Pacha, afin d’avoir dès à présent un firman impérial pour tout l’empire ottoman ? Nous nous en servirions en Palestine, Syrie, Kurdistan, surtout et Arménie ; pour le retour, cela nous serait fort utile. Nous allons écrire à cet effet au général Aupick, ambassadeur à Constantinople. Nous l’obtiendrons ; mais un bon appui de Meschid lui-même serait immense. Vous voyez comme la question est posée ; répondez-moi et agissez avec le même sans-gêne.

   ***

 

À Louis Bouilhet

      Le Caire, 15 janvier 1850.
      Ce matin à midi, cher et pauvre vieux, j’ai reçu ta bonne et longue lettre tant désirée ; elle m’a remué jusqu’aux entrailles. Comme je pense à toi, va, inestimable bougre ! Combien de fois par jour je t’évoque et que je te regrette ! Si tu trouves que je te manque, tu me manques aussi. En marchant le nez en l’air dans les rues, en regardant le ciel bleu, les moucharabis, les maisons et les minarets couverts d’oiseaux, je rêve à ta personne, comme toi dans ta petite chambre de la rue Beauvoisine, au coin de ton feu, pendant que la pluie coule sur tes vitres et que Huard est là. Il doit faire froid à Rouen maintenant, de ce vieux bougre de froid embêtant. On a les pattes mouillées et on s’ennuie en pensant au soleil. Quand nous nous reverrons, il aura passé beaucoup de jours, je veux dire beaucoup de choses. Serons-nous toujours les mêmes ? N’y aura-t-il rien de changé dans la communion de nos êtres ? J’ai trop d’orgueil de nous-mêmes pour ne pas le croire. Travaille toujours, reste ce que tu es. Continue ta dégoûtante et sublime façon de vivre, et puis nous verrons à faire résonner la peau de ces tambours que nous tendons si dru depuis longtemps. Je cherche partout à te rapporter quelque chose de chic. Jusqu’à présent je n’ai rien trouvé, si ce n’est que j’ai coupé à Memphis deux ou trois branches de palmier pour t’en faire des cannes.
      Je me livre beaucoup à l’étude de la parfumerie et à la composition des onguents. J’ai avant-hier mangé la moitié d’une pastille, dont j’ai eu le corps "exhausted" pendant trois heures ; je croyais avoir du feu à la langue.
      C’était le matin, le soleil se levait en face de moi ; toute la vallée du Nil, baignée dans le brouillard, semblait une mer blanche, immobile, et le désert derrière, avec ses monticules de sable, comme un autre Océan d’un violet sombre, dont chaque vague eût été pétrifiée. Cependant le soleil montait derrière la chaîne arabique, le brouillard se déchirait en grandes gazes légères, les prairies coupées de canaux étaient comme des tapis verts, arabesqués de galon, de sorte qu’il n’y avait que trois couleurs : un immense vert à mes pieds, au premier plan ; le ciel blond rouge comme du vermeil usé, derrière et, à côté, une autre étendue mamelonnée, d’un ton roussi chatoyant ; puis les minarets blancs du Caire tout au fond, et les canges qui passaient sur le Nil, les deux voiles étendues (comme les ailes d’une hirondelle que l’on voit en raccourci) ; çà et là, dans la campagne, quelques touffes de palmiers.
      Oui, nous avons eu de bonnes balles aux pyramides. La nuit, le vent tapait sur notre tente à grands coups sourds, comme dans la voile d’un navire. Une fois, nous nous sommes relevés à 2 heures du matin ; les étoiles brillaient. Le temps était sec et clair ; il y avait un chacal qui piaulait derrière la seconde pyramide. Nos Arabes étaient couchés dans des fosses qu’ils se creusent dans le sable, avec leurs mains, pour dormir ; deux ou trois de leurs feux brûlaient. Quelques-uns, assis en cercle, fumaient leurs pipes et, parmi ceux-là, un vieux chantait quelque chose de monotone qui avait un refrain (c’était traînard et chanté à demi-voix). Nous sommes entrés dans toutes les pyramides, nous avons rampé sur la poitrine dans les corridors, glissant dans les crottes de chauves-souris qui venaient voltiger autour de nos flambeaux, et nous retenant du mieux que nous pouvions sur la pente glissante des dalles. Il y fait de 40 à 50 degrés de chaleur. On étouffe légèrement, mais au bout de peu de temps on s’y fait. Dans les puits de Sakkara, nous nous sommes livrés au même exercice et nous en avons tiré quelques momies d’ibis qui sont encore dans leur pot. Du reste l’ascension des pyramides, comme leur visite intérieure (cela est peut-être plus difficile) est une vraie niaiserie quant à la difficulté. Elles ont cela de drôle, ces braves pyramides, que plus on les voit, plus elles paraissent grandes. Au premier abord, n’ayant aucun point de repère à côté, on n’est nullement surpris de leur taille. À cinquante pas, chaque pierre n’a pas l’air plus considérable qu’un pavé. Vous vous en approchez ; chaque pavé a huit pieds de haut et autant de large. Mais quand on monte dessus, que l’on est arrivé au milieu, cela devient immense. En haut on est tout stupéfait. Le second jour, comme nous revenions au soleil couchant d’une course à cheval que nous avions faite derrière, dans le désert, en passant près de la seconde pyramide, elle m’a semblé tout à pic, et j’ai baissé les épaules comme si elle allait me tomber dessus et m’écraser. Celle-ci a son sommet tout blanchi par les fientes d’aigles et de vautours qui planent sans cesse autour du sommet de ces monuments ; ce qui m’a rappelé ceci de Saint Antoine : "Les dieux à tête d’ibis ont les épaules blanchies par la fiente des oiseaux." Maxime répétait toujours : "J’ai vu du côté de la Libye le sphinx qui fuyait. Il galopait comme un chacal." À propos de répéter, je ne prends pas un bain sans me redire ce vers, dont tu ne comprends pas toute la finesse, ainsi que Trissotin :

      Où Rome dans les eaux se plonge avant la nuit.

      
Ce vers-là ajoute au plaisir de mon bain. C’est comme une température plus chaude par-dessus la chaleur de l’étuve. Quant à ce vieux Sphinx, qui est au pied des pyramides et qui semble les garder, nous sommes arrivés dessus au triple galop, et j’ai éprouvé là un bon vertige. Maxime était plus pâle que mon papier. C’est bougrement drôle et difficile à faire comprendre. Ça avait été plus fort que moi, j’étais parti en avant, laissant tout là ; Maxime m’avait rejoint sur le sable et nous galopions comme des furieux, l’oeil tendu vers le Sphinx (Abou-El-Houl : le père de la terreur) qui grandissait, grandissait et sortait de terre comme un chien qui se lève. Aucun dessin que je connaisse n’en donne l’idée. Il a le nez mangé comme par un chancre, les oreilles écartées de la tête comme un nègre ; on lui voit encore les yeux très expressifs et terrifiants, tout le corps est dans le sable ; devant sa poitrine il y a un grand trou, reste des déblayements que l’on a essayés. C’est là devant que nous avons arrêté nos chevaux, qui soufflaient bruyamment pendant que nous regardions d’un regard idiot. Puis la rage nous a rempoignés, et nous sommes repartis à peu près du même train à travers les petites pyramides qui parsèment le pied des grandes.
      On n’a pas tous les jours des émotions aussi "po-hê-tiques". Dieu merci ! car le petit bonhomme en pèterait. À Memphis, il n’y a plus rien qu’un colosse couché sur le ventre dans une mare, beaucoup de palmiers et de tourterelles dedans. En revenant, j’ai trouvé sur la poussière un gros scarabée que j’ai empoigné et qui est piqué dans ma collection.

   ***

 

À Emmanuel Vasse.

      Le Caire, 17 janvier 1850.
      Tu t’étonnes sans doute, mon cher ami, en lisant le timbre de l’enveloppe que tu viens de décacheter. Je suis en Égypte depuis deux mois ; c’est le commencement d’un grand voyage que je vais faire à travers la Syrie, la Perse et l’Asie Mineure. Je serai de retour en France au printemps 1851.
      Dans quelques jours je pars pour la Nubie et je ne veux pas te laisser plus longtemps sans te remercier de ton envoi, que du reste je ne connais pas. Ta lettre, datée du 11 novembre, m’est arrivée hier seulement. Ma mère, pas plus que toi, ne me dit le titre de ton ouvrage que je voudrais bien connaître.
      Je suis parti de Paris sans avoir un moment pour te dire adieu. Un matin je suis entré au ministère, je t’ai demandé, tu n’y étais pas.
      Voici quel est notre itinéraire : au mois d’avril prochain, nous (je voyage avec Du Camp) serons de retour ici. De là nous irons à Jérusalem par le Sinaï et El-Akabah ; de Jérusalem à Damas, Antioche, Beyrout, Alep ; d’Alep à Biredjik, de Bir à Bagdad ; descendre le fleuve, Bassra, Chouster, Persépolis, Ispahan, Téhéran ; revenir par le Caucase, Constantinople (et la Grèce peut-être). Si tu as sur quelques-uns de ces points quelque instruction à me donner, un détail à chercher, une commission quelconque, je m’en acquitterai avec plaisir. écris-moi, si tu en as le temps ou la bonne volonté, tant que tu voudras. Quant à moi, je ne te promets rien, ayant tout au plus, le soir, le temps de prendre mes notes. J’espère bien que d’ici à deux ans nous serons à causer de tout cela, au coin de mon feu, en fumant les vieilles pipes de l’amitié.
      Tu peux m’écrire au Caire jusqu’au mois d’avril, à Jérusalem vers le mois de mai, à Bagdad en juillet.
      Adieu, porte-toi bien, pioche toujours. Je te serre les deux mains.
      À toi.

   ***

 

À sa mère.

      Le Caire, 3 février 1850.
      [...] Nous partirons pour la Haute-Égypte probablement mercredi prochain ; le soir de notre départ, nous devons dîner chez Soliman-Pacha. Notre barque nous attendra à sa porte et, après le dîner, s’il y a du vent nous partirons. Nous allons remonter le plus vite possible, ne nous arrêtant que lorsque le vent défaillera, ce qui ne paraît pas devoir se présenter souvent, et c’est en revenant que nous nous arrêterons à loisir.
      Notre cange est peinte en bleu, son raïs (capitaine) s’appelle Ibrahim. Il y a neuf hommes d’équipage. Pour logement, nous avons une première pièce où se trouvent deux petits divans en face l’un de l’autre. Ensuite une grande chambre à deux lits, puis une espèce de recoin pour mettre nos effets, enfin une troisième pièce où couchera Sassetti et qui est notre magasin. Quant au drogman, il couchera sur le pont. C’est un monsieur qui ne s’est pas encore déshabillé depuis que nous l’avons ; constamment vêtu de toile, il trouve toujours qu’il a trop chaud. Son langage est incroyable et sa personne plus curieuse encore. C’est du reste un rude et brave homme. On irait avec lui jusqu’aux antipodes sans qu’il vous arrive une éclaboussure.
      Je me suis très enrhumé en restant pendant cinq heures debout sur un mur, à voir la cérémonie du Dauseh. Voici ce que c’est : le mot dauseh veut dire piétinement, et jamais nom ne fut mieux donné. Il s’agit d’un homme qui passe à cheval sur plusieurs autres couchés par terre comme des chiens. À certaines époques de l’année cette fête se renouvelle, au Caire seulement, en mémoire et pour répéter le miracle d’un certain saint musulman qui est entré ainsi jadis dans Le Caire, en marchant avec un cheval sur des vases de verre, sans les briser. Le scheik qui renouvelle cette cérémonie ne doit pas plus blesser les hommes que le saint n’a brisé les vases de verre. Si les hommes en crèvent, c’est à cause de leurs péchés. J’ai vu là des derviches qui avaient des broches de fer passées dans la bouche et dans la poitrine. Aux deux bouts de la tringle de fer étaient emmanchées des oranges. La foule des fidèles hurlaient d’enthousiasme ; joins à cela une musique sauvage à rendre fou. Quand le scheik à cheval a paru, mes gaillards se sont couchés par terre en tête-bêche ; on les a alignés comme des harengs et tassés les uns près des autres, pour qu’il n’y eût aucun interstice entre les corps. Un homme a marché dessus pour voir si ce plancher de corps était bien adhérent et alors, pour écarter la foule, une grêle, une tempête, un ouragan de coups de bâton administrés par les eunuques s’est mis à pleuvoir de droite et de gauche, au hasard, sur ce qui se trouvait là (nous étions, nous autres, juchés sur un mur, Sassetti et Joseph à nos pieds). Nous y sommes restés depuis 11 heures jusqu’à près de 4 heures. Il faisait très froid et nous avions à peine la place de bouger, tant il y avait de monde et tant notre place était étroite. Mais elle était excellente et rien ne nous a échappé. On entendait les bâtons de palmier sonner sourdement sur les tarbouchs, comme les baguettes sur des tambours pleins d’étoupes, ou plutôt comme sur des balles de laine. Ceci est exact : le scheik s’est avancé, son cheval tenu par deux saïs et lui-même soutenu par deux autres ; le bonhomme en avait besoin. Les mains commençaient à lui trembler, une attaque de nerfs le gagnait et, à la fin de sa promenade il était presque complètement évanoui. Son cheval a passé au petit pas sur le corps de plus de deux cents hommes couchés à plat sur le ventre. Quant à ceux qui en sont morts, c’est impossible à savoir ; la foule se rue tellement derrière le scheik, une fois qu’il est passé, qu’il n’est pas plus facile de savoir ce que sont devenus ces malheureux que de distinguer le sort d’une épingle jetée dans un torrent. La veille au soir, nous avions été dans un couvent de derviches où nous en avions vu tomber en convulsions à force d’avoir crié Allah. Ce sont de gentils spectacles, et qui auraient bougrement fait rire M. de Voltaire. Quelles réflexions n’aurait-il pas faites sur le pauvre esprit humain ! sur le fanatisme ! la superstition ! Moi, ça ne m’a pas fait rire du tout ! Cela est trop occupant pour être effrayant. Ce qu’il y a de plus terrible, c’est leur musique.
      C’est un bien drôle de pays que ce pays. Hier, par exemple, nous étions dans un café qui est un des plus beaux du Caire, et où il y avait en même temps que nous, dans le café, un âne qui chiait et un monsieur qui pissait dans un coin. Personne ne trouve ça drôle, personne ne dit rien. Quelquefois, un homme près de vous se lève et se met à dire sa prière, avec grandes prosternations et grandes exclamations, comme s’il était tout seul. On ne détourne même pas la tête, tant cela paraît tout naturel. Te figures-tu un individu récitant son bénédicité au café de Paris ?
      Tu me parles de ma mission. Je n’ai presque rien à faire et je crois que je ne ferai presque rien. Il me faudrait plus de toupet que je n’en ai pour demander une récompense après cela. Je deviens de moins en moins cupide de quoi que ce soit. Après mon retour, je reprendrai ma bonne et belle vie de travail, dans mon grand cabinet, sur mes bons fauteuils, auprès de toi, ma pauvre vieille, et ce sera tout. Ne me parle donc pas de me pousser. Me pousser à quoi ? Qu’est-ce qui me peut satisfaire, si ce n’est la volupté permanente de la table ronde ? N’ai-je pas tout ce qu’il y a de plus enviable au monde ? l’indépendance, la liberté de ma fantaisie, mes deux cents plumes taillées et l’art de s’en servir. Et puis c’est que l’Orient, l’Égypte surtout, est un pays raplatissant pour toutes les petites vanités mondaines. À force de parcourir tant de ruines, on ne pense pas à se dresser des bicoques ; toute cette vieille poussière vous rend indifférent de renommée. À l’heure qu’il est, je ne vois nullement (au point de vue littéraire même) la nécessité de faire parler de moi. Habiter Paris, publier, se remuer, tout cela me semble bien fatigant, vu de si loin. Peut-être dans dix minutes aurai-je changé d’avis. Mais je ne demande qu’une chose à mes semblables, c’est de me laisser tranquille comme je fais envers eux.

   ***

 

À sa mère.

      Beni-Souëf, 14 février [1850], à bord de la cange.
      [...] Depuis huit jours que nous sommes partis, nous avons fait environ 25 lieues, ayant eu à partir du second jour le vent contraire, ou plutôt n’ayant guère eu de vent, si ce n’est cette nuit. On a été obligé presque tout le temps de haler sur la corde. Quand le vent manque, les hommes ôtent leur chemise, se jettent à l’eau et vont à la nage sur la rive tirer la corde. Ce matin, on en a flanqué un dans le fleuve d’un grand coup de pied dans le derrière, trouvant qu’il n’allait pas assez vite à une manoeuvre. Quand on ne hale pas, on pousse du fond avec de grandes gaffes. De cette manière-là on fait, en travaillant bien, de 3 à 5 lieues par jour.
      Il fait beau temps ; le soleil commence à casse-briller ; le Nil est plat comme un fleuve d’huile. À notre gauche, nous avons toute la chaîne arabique qui, le soir, est violet et azur. À droite, des plaines, puis le désert. Les rives du Nil ressemblent aux bords de la mer ; on a plutôt l’air d’être sur les grèves de l’océan. Par moments, il y a des plages aussi étendues, à peu de chose près, que celle du Mont-Saint-Michel. Il fait un silence absolu ; nous n’entendons rien que l’eau couler. Quelquefois, au loin, une bande de chameaux qui passe. Sur le bord de l’eau, des oiseaux qui viennent boire ; de place en place un bouquet de palmiers, qui renferme un village dont les maisons sont construites de roseaux et de terre. Quand nous descendons et quand nous y allons, les enfants se sauvent à toutes jambes, de peur de nos fusils ; les femmes se voilent et détournent la tête.
      Nous menons une bonne vie, pauvre vieille adorée. Ah ! comme je te regrette ! Comme tout cela te plairait ! Si tu savais quel calme tout autour de nous, et dans quelles profondeurs paisibles on se sent errer l’esprit ! Nous paressons, nous flânons, nous rêvassons. Le matin je fais du grec, je lis de l’Homère ; le soir j’écris. Dans le jour, bien souvent nous mettons nos fusils sur notre dos et nous allons chasser.

   ***