1853

 
Janvier
- Février - Mars (début) - Mars (fin) - Avril 
Mai
- Juin (début) - Juin (fin) - Juillet - Août (début)
Août (fin)
- Septembre - Octobre - Novembre - Décembre
 

Janvier : Lettres 362 à 365

Rédaction de Madame Bovary (suite). La scène des comices (IIe partie, chap. 8) occupe pratiquement tout le second semestre.

À LOUISE COLET.

[Croisset] Samedi, 3 h [15 janvier 1853].
      [...] J'ai passé un commencement de semaine affreux, mais depuis jeudi je vais mieux. J'ai encore six à huit pages pour être arrivé à un point, après quoi je t'irai voir. Je pense que ce sera dans une quinzaine. Bouilhet, je crois, viendra avec moi. S'il ne t'écrit pas plus souvent, c'est qu'il n'a rien à te dire ou qu'il n'a pas le temps. Sais-tu, le pauvre diable, qu'il est occupé huit heures par jour à ses leçons ? [...].
      J'ai été cinq jours à faire une page, la semaine dernière, et j'avais tout laissé pour cela, grec, anglais ; je ne faisais que cela. Ce qui me tourmente dans mon livre, c'est l'élément amusant, qui y est médiocre. Les faits manquent. Moi je soutiens que les idées sont des faits. Il est plus difficile d'intéresser avec, je le sais, mais alors c'est la faute du style. J'ai ainsi maintenant cinquante pages d'affilée où il n'y a pas un événement. C'est un tableau continu d'une vie bourgeoise et d'un amour inactif ; amour d'autant plus difficile à peindre qu'il est à la fois timide et profond, mais hélas ! sans échevellements internes, parce que mon monsieur est d'une nature tempérée. J'ai déjà eu dans la première partie quelque chose d'analogue : mon mari aime sa femme un peu de la même manière que mon amant. Ce sont deux médiocrités dans le même milieu et qu'il faut différencier pourtant. Si c'est réussi, ce sera, je crois, très fort, car c'est peindre couleur sur couleur et sans tons tranchés, ce qui est peu aisé. Mais j'ai peur que toutes ces subtilités ennuient et que le lecteur aime autant voir plus de mouvement. Enfin il faut faire comme on a conçu. Si je voulais mettre là dedans de l'action, j'agirais en vertu d'un système et gâterais tout. Il faut chanter dans sa voix ; or la mienne ne sera jamais dramatique ni attachante. Je suis convaincu d'ailleurs que tout est affaire de style, ou plutôt de tournure, d'aspect.
      Nouvelle : le jeune du Camp est officier de la Légion d'honneur ! Comme ça doit lui faire plaisir ! Quand il se compare à moi et considère le chemin qu'il a fait depuis qu'il m'a quitté, il est certain qu'il doit me trouver bien loin de lui en arrière et qu'il a fait de la route (extérieure). Tu le verras à quelque jour attraper une place et laisser là cette bonne littérature. Tout se confond dans sa tête : femmes, croix, art, bottes, tout cela tourbillonne au même niveau et, pourvu que ça le pousse, c'est l'important. Admirable époque (curieux symbolismes, comme dirait le père Michelet) que celle où l'on décore les photographes et où l'on exile les poètes (vois-tu la quantité de bons tableaux qu'il faudrait avoir faits avant d'arriver à cette croix d'officier ?). De tous les gens de lettres décorés, il n'y [en] a qu'un seul de commandeur, c'est M. Scribe ! Quelle immense ironie que tout cela ! Et comme les honneurs foisonnent quand l'honneur manque ! Adieu, ma pauvre chère vieille féroce ! Tout à toi

   ***

 

À LOUISE COLET.

Entièrement inédite en 1927.
      
Dimanche, 2 h [23 janvier 1853].
      Pourquoi, chère Muse, m'as-tu de suite renvoyé la Paysanne sans y avoir fait les dernières corrections ? Je ne me plains pas de tout le temps que j'y ai passé, mais tu m'as fait te répéter plusieurs fois les mêmes choses, auxquelles il eût été plus simple de remédier dès l'abord.
      Quoi qu'il en soit, ton oeuvre est bonne. Je l'ai lue à ma mère qui en a été tout attendrie. À l'avenir seulement ne choisis plus ce mètre. C'est peut-être un goût particulier, mais je le trouve peu musical, de soi-même. Tout ce que j'en pense de bien je te l'ai déjà dit et te le redirai. C'est parfaitement composé, simple et poétique à la fois, deux qualités presque contradictoires ; il y a là dedans un grand fond. Quantité de vers naïfs et une inspiration soutenue d'un bout à l'autre. Où est la force, c'est d'avoir tiré d'un sujet commun une histoire touchante et pas canaille. Seulement, pour l'amour de Dieu, ou plutôt pour l'amour de l'Art, fais encore attention et change moi quelqu'un de ces passages, les seuls auxquels je trouve à redire (voir mes avis précédents) :
      1° Plombait, qui j'en suis sûr est mauvais ;
      2° La douleur est d'airain ;
      
Les fers qui s'attachent à des ailes, au milieu des ruines de l'âme. Le passage peut du reste se passer de ces quatre vers et s'arrêter à Perdue en toi commence à se tarir ;
      4° Enfin, et surtout le Christ qu'il faut retrancher. Cela donne un caractère couillon, néo-catholique, à ton oeuvre, et abîme tes parfums.
      Pas de Christ, pas de religion, pas de patrie ; soyons humains. Et puis c'est peut-être le seul endroit de ton oeuvre qui choquera. Je sais bien qu'il y a âme du pauvre, mais le lecteur n'y verra pas moins que le Christ doit recueillir surtout les âmes des filles qui font des enfants. Le reste passera.
      5° de tes grands feux de branches d'olivier. Quant à vouloir publier ce conte comme étant d'un homme, c'est impossible puisque, à deux places, parlant des femmes, tu dis nous. Passages très bons, très à leur place et auxquels il ne faut rien changer. Publie donc cela franchement et avec ton nom, puisque c'est de beaucoup ta meilleure oeuvre. Quant à la Revue des Deux-Mondes, à part l'avantage immédiat d'être lu, je n'en vois pas d'autre, n'ayant pas, en réserve, d'autres publications qui puissent suivre celle-là de suite. Au reste, peu importe ; publie-le séparément après qu'il sera paru dans un journal, et je serais fort étonné si ce conte n'avait un grand succès. On en fera des illustrations, ça deviendra populaire, tu verras. C'est bon, et ça restera. C'est pourquoi, je t'en supplie encore une fois, enlève les quelques taches qui subsistent afin qu'on n'ait rien à y reprendre.
      À la fin de la semaine prochaine je serai avec toi. Ma prochaine lettre, chère amie, te dira le jour précis de mon arrivée. Bouilhet, je pense, viendra avec moi. Je ne l'ai pas vu aujourd'hui et je l'attends en ce moment. Je ne clorai ma lettre qu'après que nous aurons relu ensemble ton manuscrit et te dirai ses dernières observations, si elles sont différentes des miennes.
      Au commencement, au lieu de pointaient, perçaient, et à squelette tu peux mettre saillit.
      Machinal et machinalement, près l'un de l'autre.

      Le vieux château baigné dans le soleil
     Illuminant ses deux tours dans la mer
      
Voilà. Ma prochaine lettre sera plus longue.
      Adieu, pauvre chère Muse aimée, je t'embrasse partout. À toi.
      Ton G.
      
P. -S.
Bouilhet est au contraire d'avis que tu dois faire tout ton possible pour rentrer à la Revue des Deux-Mondes. Quant à signer d'un nom d'homme, c'est impossible à cause du motif ci-dessus. Mais tu peux en trouver un de femme, ou hermaphrodite, ce qui vaudrait mieux. Nous allons [sic] chercher l'épigraphe et, comme Lawrence, nous n'avons trouvé aucune épigraphe. Bouilhet t'en cherchera et te l'enverra, s'il en trouve.

   ***

 

À LOUISE COLET.

Entièrement inédite en 1927.
      
Lundi, 1h de nuit [25 janvier 1853].
      Bouilhet venait d'emporter ce matin ta Paysanne pour la mettre au chemin de fer, quand ton mot est venu. Il part tous les lundis à 9 h 1 sur 2 et la poste n'arrive jamais avant 10. Ainsi toutes les fois que tu veux me charger d'une commission pour le lundi, c'est le dimanche qu'il faut que je reçoive ta lettre.
      Enfin ! tu t'es décidée pour tablier ! Ce qui me semble drôle, c'est que tu aies eu besoin de preuves. Je te défie de prononcer ce mot en deux syllabes. Sois sûre, pauvre chérie, que nos autres remarques sont aussi fondées et que tu reviendras tôt ou tard sur les deux ou trois contre lesquelles tu restes achoppée, "si l'on peut s'exprimer ainsi".
      1. Bon.
      2.  J'efface "et lui comptant" et je rétablis comme précédemment, qui est infiniment mieux. Troussé n'est que le mot à peu près ; c'est étroussé le vrai. Mais la quantité de le qu'il y a dans ces trois vers est insoutenable :
      le but riant c'était le gai château.
      le cuisinier ;
      En voilà déjà bien assez !
      Tâche donc de mettre... bras nus sur ses hanches et tablier (troussé ?) sous son couteau, sans article autant que possible ; mais, tel que c'est, cela fait une quantité de petits sujets qui empiètent sur ton principal. Le tablier, les bras nus, le cuisinier, tout cela a autant de place l'un que l'autre.
      Il y a aussi un vers bien dur :
      
      On laisse à peine à la veuve un grabat,
      
que je voudrais voir changé.
      Nous avons lu ensemble tout. Console-toi, c'est bon ; encore un dernier effort.
      J'arriverai à la fin de la semaine prochaine, le samedi 5. Comme Bouilhet a des congés il en profitera. Son intention est de passer dimanche, lundi et mardi gras à Paris. Il faut qu'il soit de retour le mercredi des Cendres. Ainsi, pauvre amie, dans 12 jours.
      Travaille bien ton Acropole. Connaissant tes allures, je ne serais pas surpris quand il y en aurait beaucoup de fait ; mais ne te dépêche pas. Tu vas toujours trop vite et puis, quel besoin de re-travailler maintenant à ta comédie, quand les dernières corrections de la Paysanne ne sont pas finies et quand il ne faut pas perdre une minute à cause du prix ! C'est comme Bouilhet qui, au lieu de faire son drame, fait tout autre chose ! Oh les poètes !
      Adieu, bonne chère muse, je t'embrasse bien fort, à bientôt.
      Ton G.

   ***

 

À LOUISE COLET.

[Croisset] Samedi, minuit [29-30 janvier 1853].
      Oui, chère Muse, je devais t'écrire une longue lettre, mais j'ai été si triste et embêté que je n'en ai pas eu le coeur. Est-ce l'air ambiant qui me pénètre ? mais de plus en plus je me sens funèbre. Mon sacré nom de Dieu de roman me donne des sueurs froides. En cinq mois, depuis la fin d'août, sais-tu combien j'en ai écrit ? Soixante-cinq pages ! dont trente-six depuis Mantes ! J'ai relu tout cela avant-hier, et j'ai été effrayé du peu que ça est et du temps que ça m'a coûté (je ne compte pas le mal). Chaque paragraphe est bon en soi, et il y a des pages, j'en suis sûr, parfaites. Mais précisément à cause de cela, ça ne marche pas. C'est une série de paragraphes tournés, arrêtés, et qui ne dévalent pas les uns sur les autres. Il va falloir les dévisser, lâcher les joints, comme on fait aux mâts de navire quand on veut que les voiles prennent plus de vent. Je m'épuise à réaliser un idéal peut-être absurde en soi. Mon sujet peut-être ne comporte pas ce style. Oh ! heureux temps de Saint-Antoine, où êtes-vous ? J'écrivais là avec mon moi tout entier ! C'est sans doute la faute de la place ; le fond était si ténu ! Et puis, le milieu des oeuvres longues est toujours atroce (mon bouquin aura environ 450 à 480 pages ; j'en suis maintenant à la page 204). Quand je serai revenu de Paris, je m'en vais ne pas écrire pendant quinze jours et faire le plan de toute cette fin jusqu'à la baisade, qui sera le terme de la première partie de la deuxième. Je n'en suis pas encore au point où je croyais arriver pour l'époque de notre entrevue à Mantes. Vois quel amusement ! Enfin, à la grâce de Dieu ! Dans huit jours nous serons ensemble ; cette idée me dilate la poitrine.
      Je ne t'engage pas à inviter Villemain et, avec ma vieille psychologie de romancier, voici mes motifs : 1° tu as besoin de lui pour ton prix ; 2° nous sommes jeunes ; 3° il est vieux. Qui te dit qu'il ne sera pas embêté du petit prônage de Bouilhet ? Ces gens sur le déclin sont jaloux ; ici pas d'objection, c'est une règle. De plus, comme il te fait la cour et que c'est un homme fin, il s'apercevra (ou on lui dira, ou il le supposera, ou il finira par le savoir) que la place désirée est prise, et par moi, second motif pour l'indisposer. Garde toutes ses bonnes volontés et, sans faire la coquette, laisse toujours du vague. Il ne faut pas s'endormir sur le fricot, comme eût dit ce bon Pradier. Je crois donc que ce serait maladroit que de l'inviter à ta soirée. Tu penses bien que, pour moi personnellement, sa connaissance me serait plutôt agréable. Mais comme, en cette circonstance, elle n'est utile à aucun de nous trois, et qu'il pourrait au contraire sortir de là avec un peu de mauvais vouloir à ton endroit, il vaut mieux s'abstenir.
      C'est comme pour Jourdan : nous n'avons besoin d'aucune relation (indirecte) avec Du Camp. Il irait clabauder chez lui ce qui s'est fait et dit chez toi. Je peux l'y revoir le lendemain ; ce seraient des questions. Non, non. Enfin, mon troisième refus est relatif à Béranger. Bouilhet ne demande pas mieux que d'y aller avec toi ; mais moi, qui n'ai aucun titre, je ne puis vous accompagner. Quant à tout le reste, j'adhère à tes plans. Pour en finir des affaires du monde, mon dernier avis relativement à Bouilhet : ne fais pas lire de ses vers devant un public nombreux. Il t'en supplie et moi aussi. Tu comprends que ce garçon finirait par avoir l'air de sortir de dessous ton cotillon. Dans le commencement c'était bon ; mais maintenant qu'il a déjà publié plusieurs fois, ça le restreint. Quand les intimes resteront, à la bonne heure !
      Quel imbécile que ce Buloz ! Quelle brute ! quelle brute ! Tout cela vous donne des envies de crever. Je comprends depuis un an cette vieille croyance en la fin du monde que l'on avait au moyen âge, lors des époques sombres. Où se tourner pour trouver quelque chose de propre ? De quelque côté qu'on pose les pieds on marche sur la merde. Nous allons encore descendre longtemps dans cette latrine. On deviendra si bête d'ici à quelques années que, dans vingt ans, je suppose, les bourgeois du temps de Louis-Philippe sembleront élégants et talons rouges. On vantera la liberté, l'art et les manières de cette époque, car ils réhabiliteront l'immonde à force de le dépasser. Quand on est harassé de soucis, quand on se sent dans la tête la vieillesse de toutes les formes connues, quand enfin on se pèse à soi-même, si de mettre la tête à la fenêtre au moins vous rafraîchissait ! Mais non, rien du dehors ne vous rassérène. Au contraire, au contraire !
      Mes lectures de Rabelais se mêlent à ma bile sociale, et il s'en forme un besoin de flux auquel je ne donne aucun cours et qui me gêne même, puisque ma Bovary est tirée au cordeau, lacée, corsée et ficelée à étrangler. Les poètes sont heureux ; on se soulage dans un sonnet ! Mais les malheureux prosateurs, comme moi, sont obligés de tout rentrer. Pour dire quelque chose d'eux-mêmes, il leur faut des volumes et le cadre, l'occasion. S'ils ont du goût, ils s'en abstiennent même, car c'est là ce qu'il y a de moins fort au monde, parler de soi.
      Pourtant j'ai peur qu'à force d'avoir de ce fameux goût, je n'en arrive à ne plus pouvoir écrire. Tous les mots maintenant me semblent à côté de la pensée, et toutes les phrases dissonantes. Je ne suis pas plus indulgent pour les autres. J'ai relu, il y a quelques jours, l'entrée d'Eudore à Rome (des Martyrs), qui passe pour un des morceaux de la littérature française et qui en est un. Eh bien, c'est fort pédant à dire, mais j'ai trouvé là cinq ou six libertés que je ne me permettrais pas. Où est donc le style ? En quoi consiste-t-il ? Je ne sais plus du tout ce que ça veut dire. Mais si, mais si pourtant ! Je me le sens dans le ventre.
      Nous allons encore bien causer dans huit jours, bien nous embrasser, bien nous chérir. L'idée de ton contentement, si mon oeuvre est réussie plus tard, n'est pas un de mes moindres soutiens, bonne Muse. Je rêve ton admiration comme une volupté. Cette pensée est mon petit bagage de route, et je la passe sur mon cerveau en sueur comme une chemise blanche. Toi, tu as fait une bonne chose ; ta Paysanne va réussir si le Pays en veut (mais ces messieurs aussi doivent être pudiques). Tu vas avoir de suite plus de lecteurs que tu n'en aurais eu à la Revue.
      Bouilhet a un clou au cou. Il est en dispositions énergiques pour Edma et se fait des résolutions. Moi, je crois qu'il va m'en venir au nez. Enfin, nous t'arriverons toujours samedi vers six ou sept heures du soir. La Seine est débordée. Je ne sais comment j'irai à Rouen. Il me faudra prendre le bateau, et les heures ne coïncideront peut-être pas avec le chemin de fer. En tout cas nous irons dîner avec toi, et si d'ici à samedi tu ne recevais aucune lettre, c'est qu'il n'y aurait rien de changé dans nos plans. Peut-être mercredi ou jeudi t'enverrai-je un simple mot pour te dire : j'arrive. Adieu donc, à bientôt, dans huit jours à cette heure-ci. À toi, à toi.
      Ton GUSTAVE.
      
Tiens-tu absolument à mes Notes de voyage ? Moi je crois que maintenant il faudrait [sic] mieux que tu ne les lises pas. Tout ce qui est étranger au travail en distrait.

   ***