1853

 
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Du 5 au 26 Mars : Lettres 369 à 377

 

À LOUISE COLET.

En partie inédite en 1927. 
[Croisset] Nuit de samedi, 1 h [5-6 mars 1853].
      Nous causerons demain de l’Acropole. Parlons donc ce soir de nous et des autres. Et d'abord, quitte pour toujours ce système de travail hâtif, qui use la santé et la pensée. On gâche ainsi toutes ses forces nerveuses et intellectuelles. Habitue-toi à t'y prendre d'avance, à travailler plus lentement. Quand je me suis trouvé avec toi, lorsque tu faisais des corrections, tu ne saurais croire, bonne Muse, combien souvent tu m'irritais nerveusement par ta précipitation à passer d'une idée à l'autre, à adopter un synonyme, à le rejeter, etc... Il faut se cramponner à une chose et y rester, jusqu'à ce qu'on l'ait décrochée complètement.
      Tu admires la facture de Bouilhet : il a passé dernièrement dix jours pour changer deux vers. Il est vrai que c'est la plus belle méthode pour crever de faim et pour avoir envie, dans des moments, de se casser la gueule (si l'on peut s'exprimer ainsi), comme il m'est advenu hier, toute la soirée. Quelle désespérante chose qu'un long travail, quand on y met de la conscience ! J'ai fait, depuis que nous nous sommes quittés, 8 pages ; et quand je pense que j'en ai encore 250 ! que dans un an je n'aurai pas fini ! et puis les doutes sur l'ensemble qui vous empoignent au milieu de tout ça ! Quel foutu métier ! Quelle sacrée manie ! Bénissons-le pourtant ce cher tourment. Sans lui il faudrait mourir. La vie n'est tolérable qu'à la condition de n'y jamais être.
      Tu donnes en plein dans les embûches de la Sylphide, ô muse naïve ! La lettre envoyée à Enault lui faisait entendre que la protection pouvait bien être demandée pour Bouilhet et sa réponse, à lui Enault, a été écrite pour être montrée (premier but atteint). La ficelle "vous voyez bien qu'elle n'est pas tendre" est donc une corde à puits. Le mot "les hommes sont bêtes et drôles" dit pour être rapporté ! (second but atteint). Puis un peu de poésie, les arbres, la neige et enfin ce bon Capitaine, qui arrive à la fin, à propos de rien du tout, mais pour pallier l'allusion et sucer la blessure après l'avoir faite. J'oubliais la blanche main (voir L'Hallali). Ah ! si j'avais affaire seulement pendant un mois à une créature semblable, je la ferais écumer de rage ! Comme c'est bête les finesses ! et que les malins sont faibles !
      Je ne t'adresserai pas mon jeune homme (Crépet), d'abord parce qu'il est à Paris maintenant. Il viendra me dire adieu dans un mois, où il doit partir pour l'Angleterre et de là voyager pendant trois ou quatre ans. Tu l'as embelli (comme tu fais de toutes choses et de toutes gens). Il est de notre monde, mais pas de notre sang. Il rêve et n'écrit point. Les idées sociales le préoccupent ; il a fait sortir du bordel une fille qu'il voulait régénérer, etc... Cela creuse un abîme entre moi et lui. Un seul fait, comme un seul mot, vous ouvre des horizons. Mes enthousiasmes à moi ont une autre pente et toutes mes extravagances n'ont jamais été que des arabesques qui s'enlaçaient sur la ligne droite d'une seule idée. L’âpreté lui manque. Sa mère est morte de la poitrine et son frère aussi. C'est peut-être là la cause.
      Physiquement, c'est un grand diable assez laid ; mais je le crois une nature fort tendre, féminine et, en somme, un pauvre coeur assez souffrant, un esprit sans direction, une vie sans but. En fait de nouvelles, Madame Vasse et sa fille sont parties aujourd'hui. En voilà encore deux qui ne bénissent pas la Providence ! (et elles ont raison).
      Partout où l'on regarde, on ne voit que pleurs, malheurs, misère, ou bien bêtise, infâmie, lâchetés, canailleries et autres menus suffrages comme dirait Rabelais.
      Et les vers de Poncy ! Qu'en dirons-nous ? Est-ce suffisamment lourd ? Quelle invention que celle des poètes ouvriers ! Et quels cocos sans muscles que tous ces bons garçons-là, avec leurs mains sales !
      Quant au Livre posthume, la fin répond au commencement. J'ai admiré comme toi la Croix, Porcia, le couvre-pied, etc. Il a fourré là jusqu'à un rêve qu'il a fait en voyage et que je l'ai vu écrire ; il n'en a pas changé trois phrases. Pour lui, ce bon Maxime, je suis maintenant incapable à son endroit d'un sentiment quelconque. La partie de mon coeur où il était est tombée sous une gangrène lente, et il n'en reste plus rien. Bons ou mauvais procédés, louanges ou calomnies, tout m'est égal et il n'y a pas là dédain. Ce n'est point une affaire d'orgueil, mais j'éprouve une impossibilité radicale de sentir à cause de lui, pour lui, quoi que ce soit, amitié, haine, estime ou colère. Il est parti comme un mort et sans même me laisser un regret. Dieu l'a voulu ! Dieu soit béni ! La douceur que j'ai éprouvée dans cette affection (et que je me rappelle avec charme) atténue sans doute l'humiliation où je pourrais être de l'avoir eue. Une chose m'a fait sourire dans sa phrase de "la large épaule". Il aurait pu choisir une comparaison plus heureuse. C'est sur cette épaule pourtant qu'à la mort de sa grand'mère je l'ai porté, comme un enfant, lorsque, l'arrachant de son cadavre où il pleurait, criait, appelait les anges, parlant de là-haut, etc. , je l'ai pris d'un bras et l'ai enlevé tout d'un bond jusque sur sa terrasse. Je me rappelle aussi que je lui ai arrangé un duel, à cet homme si brave, etc. , etc. Ah ! les hommes d'action ! les actifs ! comme ils se fatiguent et nous fatiguent pour ne rien faire, et quelle bête de vanité que celle que l'on tire d'une turbulence stérile !
      L'action m'a toujours dégoûté au suprême degré. Elle me semble appartenir au côté animal de l'existence (qui n'a senti la fatigue de son corps ! combien la chair lui pèse !). Mais quand il l'a fallu, ou quand il m'a plu, je l'ai menée, l'action, et raide, et vite et bien. Pour sa croix d'honneur, à Du Camp, j'ai fait en une matinée ce qu'à cinq ou six gens d'action qu'ils étaient là ils n'avaient pu accomplir en six semaines. Il en a été de même pour mon frère, quand je lui ai fait avoir sa place. De Paris où j'étais, j'ai enfoncé toute l'École de médecine de Rouen et fait écrire par le roi au préfet pour lui forcer la main. Les amis qui me considéraient étaient épouvantés de mon toupet et de mes ressources. Le père Degasc (ancien pair de France, ami de mon père) en était si ébahi qu'il voulait sérieusement me faire entrer dans la diplomatie, prétendant que j'avais de grandes dispositions pour l'intrigue. Ah ! quand on sait rouler une métaphore on peut bien peloter des imbéciles. L'incapacité des gens de pensée aux affaires n'est qu'un excès de capacité. Dans les grands vases, une goutte d'eau n'est rien et elle emplit les petites bouteilles.
      Mais la durée est là qui nous console. Que reste-t-il de tous les actifs, Alexandre, Louis XIV, etc., et Napoléon même, si voisin de nous ? La pensée est comme l'âme, éternelle, et l'action comme le corps, mortelle. J'étais en train de philosopher ce soir, mais je n'ai plus une seule feuille de papier à lettres et il est temps d'aller se coucher. Adieu donc, mille baisers sur tes beaux yeux.
      Ton G.

   ***

 

À LOUISE COLET.

Entièrement inédite en 1927. 
Rouen, jeudi [3 mars 1853].
      Voici ce que nous venons de décider.
      Bouilhet va, ce soir, demain et après-demain travailler à ton Acropole. Il me l'apportera dimanche, et lundi soir tu recevras le paquet.
      Le défaut général est la longueur. De là résultent des répétitions d'idées. Il faut supprimer plusieurs vers et faire quelques-uns. Voilà ce que c'est que d'attendre toujours au dernier moment ! Enfin ton commencement te sera renvoyé superbe. Il y a fort peu de choses à y retoucher, ainsi que dans les Panathénées. Mais l'idée de Minerve est développée à satiété et avec des redites. C'est à toi de refaire toute cette partie, depuis

      Dans le temple du Dieu qu'elle s'était choisi

jusqu'au mouvement :
      
      Pour Minerve, ta mère, ainsi tu fis Athènes !

      Mais enlève la longue comparaison de la mère, qui précède. C'est trop long ! trop long !
      Ainsi tu n'as à t'occuper que de Minerve. Mets-moi les mêmes pensées, mais plus vives, en moins de vers et d'un tour moins monotone. Tel que ça est, c'est d'une lenteur fatigante. Songe qu'il y a près de 50 vers. Une vingtaine tout au plus suffiront.
      Bouilhet va t'arranger le reste, te recoller les attaches, changer les vers faibles. Il aime beaucoup le commencement du n° IV. Sois tranquille ; il y a du bon. Mais on voit seulement que les notes n'ont pas été assez digérées. Mais il me semble qu'il faut peu de chose pour que ta pièce marche. J'ai bon espoir.
      Allons du courage, mille baisers.
      À toi. Ton G.

4 h du soir.
      Pour ta distraction, tu peux lire le dernier numéro de la Revue de Paris. Tu y verras, dans la fin du Livre Posthume, une phrase à mon adresse, verte, et des réengueulades de l'ami à Béranger, avec allusions à Cousin, Mérimée, Rémusat. Cela devient fort réjouissant.

   ***

 

À LOUISE COLET.

Entièrement inédite en 1927. 
Mercredi, 11 h du matin [9 mars 1853].
      Je ne prétends pas, chère Muse, vouloir défendre nos corrections quand même. Il doit y avoir dans le grand nombre bien des taches, mais l'esprit général en est bon. Corrige ces corrections quant aux répétitions, mais dans leur sens autant que possible, comme nous avons fait nous-mêmes relativement à tes vers. En fait de répétitions je me rappelle, en effet, à deux places voisines

      On dirait qu'ils sont nus
et
      
      On eût dit...

(à propos des vêtements) Nous n'avons pas omis de choses nécessaires.
      Ne décris pas les Propylées.
Songe donc qu'on en a déjà par-dessus les oreilles, de l'architecture. Personne ne te saura gré d'une fidélité aussi scrupuleuse. L'Art est avant l'Archéologie, et tu as déjà tant de colonnes ! etc. ! Passe, passe hardiment. Il faut à toute force que tes petits vers arrivent après ces deux magnifiques :

      ... pour tailler de sa main
      Les blocs du Pentélique aussi durs que l'airain.


      Arrête-toi là, au nom de Dieu ! Tu me dis : "ils ne restent indiqués que dans les ruines et on ne les voit pas debout, neuves et formant vestibule". Mais qu'est-ce que ça fait ! C'est déjà bien assez. Je suis de cela sûr.
      Ton poème ne pèche pas par la sécheresse, n'aie pas peur. C'est l'abondance au contraire qui peut causer de la fatigue. Tous ces détails "formant des ailes, servant de vestibule", etc. , sont fastidieux. C'est trop didactique et enfin, j'en reviens toujours là, il faut s'arrêter infailliblement aux vers cités que je trouve sublimes de raide et de net. Voilà une facture au moins !
      Adopte donc nos coupures. Seulement si nous avons laissé des répétitions, corrige-les. Il y en avait dans le premier morceau (les hexamètres du commencement) que nous n'avons pas eu le temps de changer ; ainsi :

      Diadème éthéré

et plus bas :

    Corinthe couronnée
      Sa tête illuminée.

      C'est à peu près la même idée, mais n'importe. Causons maintenant des Barbares : c'est grave.
      Pour faire complètement bien ce morceau, il eût fallu ne pas ménager deux classes de citoyens auxquels il nous est interdit de toucher : 1° les prêtres, 2° les académiciens eux-mêmes. Ce sont ces deux genres d'animaux féroces qui, quant à l'idée du Beau (l'idée antique), ont fait plus de mal que les Attila et les Alaric. Nous ne pouvons donc rendre notre pensée qu'avec des adoucissements sans nombre et une atténuation originelle qui l'affaiblit de soi-même ; et il faut aller auprès du but et non au but.
      Ton morceau n'était pas bon. Il était même mal écrit, mou, trop long d'ailleurs et ne disait rien des autres Barbares (ou trop peu). Celui de Bouilhet, et dont toute la seconde partie a été faite par nous deux, me semble plus approchant. Si tu crois que l'on y verra une main différente et que cela pourra compromettre le succès, je ne dis plus rien. Mais tu n'y as pas compris des choses pourtant fort compréhensibles. Ainsi :

      Opposiez des seins nus aux boucliers d'airain

C'est vous qui opposiez des seins nus, vos seins nus aux boucliers d'airain (des Grecs). Les barbares, en effet, étaient sans armes défensives. Tu me dis "que ça laisse à peine deviner les viols des Grecques". Mais à quoi bon parler du viol des Grecques ? Ce n'est pas là ce qu'on a voulu dire ; c'est seulement un détail pittoresque pour peindre les Barbares.
      L'observation sur les répétitions de flancs nus est plus fondée ; tâche d'y obvier.

      Fleuve où le grand Homère emplit son urne d'or

Il y a en effet déjà l'Ilissus et bien des flots.
      La première version était :

      Ils ont dit : que la source était empoisonnée
      D'où jaillit l'Iliade ainsi qu'un flot sacré.

mais les deux premiers de la stance n'ont pu être trouvés. Vois... cherche.
      Si tu as peur que l'on croie que ce fleuve est l’Ilissus, change plus haut (je cite de mémoire) :

      Des sommets de l'Hymette aux bords de l'Ilissus.

      Mais le dernier de cette stance-là est bon, bon :

      Ont écrasé la gloire en passant par-dessus.

      Ce morceau des Barbares me paraît d'ensemble très pompeux, lyrique et gueulard. C'est pour cela qu'il me plaît.

      Des pôles du Nord, du fond de l'Asie

est lourd comme tout et commun de forme ; fais donc plus d'attention à la pâte générale du style. Si nos Barbares ne te vont pas (moi je tâcherais seulement d'en enlever les taches (répétitions) dont nous convenons ensemble), refais-les dans ce mouvement et dans ce rythme (par stances de 4) qui est très ferme, et en suivant le plan (puisque nous y avons les entournures gênées). Eh bien ! tu n'y as pas relevé ce qui est incontestablement le plus mauvais et même la seule vraie faute, à savoir : le passé glorieux.
      Tu ne me dis pas si tu approuves l'allusion finale. Sois sûre que toutes nos corrections ont été mûrement délibérées. Nous y avions d'abord passé tout l'après-midi du jeudi. Bouilhet y a travaillé vendredi et samedi et dimanche. Nous avons encore revu le tout et nous sommes mis au travail le soir. Pour moi, il me semble que j'y vois clair. Si nous avions pu de suite avoir le poème recopié, je te jure bien qu'on te l'aurait renvoyé propre tout à fait.
      Pour notre plaisir personnel, aie l'obligeance, dans la copie que je recevrai vendredi, de me mettre en marge nos corrections parmi celles que tu n'adoptes pas, afin que nous voyions clairement lequel est [sic] à raison. Tu comprends ?
      Vandales et Germains ; tâche de trouver quelque chose de synthétique, si tu veux.
      J'attends donc, vendredi, une copie comme je te l'indique. Nous te la renverrons immédiatement. J'irai à Rouen exprès et nous y passerons ensemble tout l'après-midi.
      Adieu, bonne chance, mille caresses.
      À toi. Ton G.

Pour te désagacer, sache que la Sylphide et Bouilhet ne s'écrivent plus. Tout me semble tombé à l'eau. Il l'a décidément envoyée faire [...] par d'autres.
      Je ne vois pas pourquoi il faut qu'Athènes soit nommée avant d'en venir au mouvement de Vénus. Tu as peut-être raison ; je n'en sais rien. Mais "ce n'était pas Vénus" suit parfaitement comme nous l'avions fait. Voilà ce dont je me rappelle. On sait bien que c'est d'Athènes que tu parles et tout à l'heure tu as

      ... oui, Athènes, Minerve fut ta mère...

   ***

 

À LOUISE COLET.

Entièrement inédite en 1927. [11 mars 1853.]
      Mon premier mouvement a été de te renvoyer ton manuscrit sans t'en dire un mot, puisque nos observations ne te servent à rien et que tu ne veux (ou ne peux) y voir clair. À quoi bon nous demander notre avis, et nous échigner le tempérament, si tout cela ne doit aboutir qu'à du temps perdu et des récriminations de part et d'autre ?
      Je t'avoue que, si je ne me retenais, je t'en dirais bien plus et qu'il me vient à ce propos une tristesse grande. Quel cas dois-je faire de ta critique louangeuse à mon endroit, quand je considère que dans tes propres oeuvres tu te méprends si étrangement ? Et si c'était encore pour soutenir des excentricités ! des traits originaux ! Passe encore. Mais non ! ce sont toujours des banalités que tu défends, des niaiseries qui noient ta pensée, de mauvaises assonances, des tournures banales. Tu t'acharnes à des misères. Quand je te dis que sardoine est le mot français de sardonix, qui est latin, tu me réponds que ça ressemble à sardine ! et pour cela tu fais deux vers durs :

      Un Sardonix...
      Un autre...


ornés d'un mot pédantesque. Ah ! si tu avais fait Melaenis nous aurions eu de la science ! Dans ta rage de corriger nos corrections, tu ajoutes des fautes. Le soyeux parasol. Les Grecs ne connaissaient pas la soie ; ou elle était tellement rare que c'était tout comme. Enfin n'est-ce pas un parti pris, lorsqu'on t'avertit de vers désagréables comme

      Il semble qu'il ondule en sa marche légère
      
Ainsi que sur la mer il glisse sur la
terre

de remettre mer au lieu de flots etc. , etc.
      Que veux-tu que je te dise ? Il me semble que tu le mets complètement dans la blouse ? Où nous avions lié les phrases, tu les dénoues ! Garde donc tes à droite, tes à gauche, tes puis viennent à satiété, etc.
      Tes objections techniques n'ont aucun sens. Je crois que ton idéal, en faisant l’Acropole, était de faire une description d'architecte. Cela me paraît t'avoir étrangement préoccupée.
      Je devrais m'arrêter là. Une seule considération me fait continuer. Je sais combien, lorsqu'on sort d'une oeuvre, on en est plein. Je te conseille donc de tâcher de revoir à froid ce que nous te disons.
      Cette re-lecture du manuscrit me donne mal aux nerfs. Quel entêtement à garder des monstruosités !

      Devant le Parthénon aboutissant enfin

      
Mais ton mouvement n'a plus de sens, après ta tournure de l'imparfait. Des colonnes ne ressemblent pas à des cols de cygne ! D'ailleurs, enfin, sois sûre que c'est la dernière fois que je m'en mêle. Ceci est trop fort ! Il fallait s'arrêter après la construction du Parthénon et le mouvement arrivait tout naturellement :

      Le voilà ce temple sans tache

      Nous avions là fondu deux strophes, mais toi tu aimes à redire les mêmes idées et en quels vers !

      Qui seul devine la beauté
      Des dieux dont la voix de son frère
      Rend seule l'immortalité !

      Une voix qui rend l'immortalité des dieux dont un autre devine la Beauté ! Et Phidias (jumeau d'Homère, charmante expression !) répété deux fois.

      L'aperçoivent dressant

mais non ! Aperçoivent son aigrette dressée. Ça a l'air qu'elle dresse en ce seul moment où ils l'aperçoivent.
      IV. Même objection que pour la construction du Parthénon. Après avoir dit : on y va (aux Panathénées), montre-moi de suite les Panathénées comme après avoir dit on construit cela, tu me montres cela construit. Ce paragraphe intermédiaire ralentit le mouvement et ôte du lyrisme à ce qui suit ; et d'ailleurs fête aux divins ébats, ce que nous avions mis le valait, conviens-en.

      Des têtes et des corps qui se groupent !
      
Couvrent leurs chastes corps de chastes draperies.

C'est du Delille ! et du pire.

      Figurant des Titans... ,

mais non ; figurent, qui finit bien mieux ta phrase et veut exactement dire la même chose.
      La strophe "théâtre de Bacchus" est, à cause des 2e et 3e vers, d'une lenteur et d'un mal écrit désespérant, outre qu'elle était fort inutile, puisque nous commencions

      Dans les théâtres pleins...

Mais non ! Tu tiens à ton théâtre de Bacchus ! et puis pourquoi l'imparfait, puisque c'est la même action qui se continue, le même tableau ? Achève-le donc ! Peut-on rien devoir [sic] de plus sec et de plus plat que la strophe

      Sous chaque forme l'art était une prière
      ……………………………………….
       Dieu,
suprême beauté !

      
V. Quant aux Barbares, à propos de quoi viennent-ils maintenant ? Il fallait surtout des Barbares intellectuels ! et d'armes bizarres !

      
Sur les trépieds d'or servant aux offrandes
      Ils ont fait griller de sanglantes viandes.


Eh bien ? et les Grecs aussi faisaient rôtir de sanglantes viandes sur les trépieds d'or !

      Qui, folles d'horreur, mouraient dans leurs bras

Mais on ne dit pas ça ! C'est inconvenant et indécent, mouraient ! D'ailleurs, où est la femme violée qui en soit morte ?
      Qu'est-ce que vient faire là la Judée ! à quoi bon ? Quel fouillis !
      Je trouve tout ce morceau des Barbares détestable.
      Je vais aller à Rouen porter à Bouilhet ton manuscrit.
      Je ne sais ni ce qu'il dira, ni ce qu'il fera. Quant à moi, mon dernier avis se résume en ceci (si tu ne veux pas suivre les autres) : garde les coupures que nous avons faites. Je ne te donne pas quinze jours pour être convaincue que nous avons en cela raison. Mais il sera, en cela, trop tard.
      Adieu, indomptable sauvage. À toi, ton G.

P-S. 2 h de l'après-midi.
      Bouilhet est complètement de mon avis quant aux Barbares. Retranche-les, si tu ne prends pas les nôtres, et fais une strophe pour dire : les Barbares sont venus.
      Bouilhet n'a pas encore reçu ta lettre.

4 h - dernière imprécation.
      Par tous les Dieux ! écoute-nous donc pour tous les vers corrigés et les coupures !

   ***

 

À LOUISE COLET.

Entièrement inédite en 1927. 
Lundi matin, 4 h et demie [15 mars 1853].
      [Pléiade : 14 mars 1853]

      Enfin voilà l'ouvrage fini. Nous y sommes depuis 2 h de l'après-midi, sans désemparer, sauf une heure pour dîner. J'ai bon espoir, ça ira.
      Nous t'avons singulièrement simplifié la besogne, car je crois qu'elle est complètement terminée. Bouilhet cherche en ce moment le dernier vers. Il a été sublime.
      Tout le morceau a été refait en entier par lui et il a eu une idée que j'ose qualifier de dantesque et obéliscale ; c'est, à propos des Barbares, de parler délicatement de l'abbé Gaume.
      Le ver rongeur trouve là un asticot qui lui mord la queue. Bouilhet pense que ce sujet de l’Acropole pourrait bien avoir été donné en haine des attaques aux idées classiques, aux études antiques. Ces messieurs alors seront chatouillés à leur endroit sensible.
      Admire le dernier vers, qui est d'un Casimir Delavigne achevé :

      Et Midas aujourd'hui juge encore Apollon.

(Midas eut des oreilles d'âne pour avoir préféré Pan à Apollon.)
      Maintenant, pour nous récompenser de notre pioche, qui n'a [pas] été médiocre, fais de suite (pour toi et pour nous) recopier le tout, comme nous l'avons corrigé ou refait, et envoie-le-moi de suite. Je le porterai à Bouilhet et nous verrons s'il reste encore quelque chose à redire. L'ensemble nous apparaîtra plus clairement ; mais je serais bien étonné si ce poème, maintenant, n'avait toutes les chances. Les vers excellents y abondaient, nous les avons fait saillir. Ceux qui avaient la figure sale ont été débarbouillés et la tourbe des médiocres expulsée sans pitié.
      À toi, mille baisers et bon espoir.
      Ton G.

NOTA.
      Vandales et Germains. – Nous ne sommes pas sûrs si les Vandales et les Germains ont réellement été à Athènes. Informe-t'en. En tout cas il nous y faut, à cause des femmes blondes, des barbares du Nord, tels que Huns (bien dur), Scythes, Goths, etc.
      Vandale, au reste, ne serait peut-être pas relevé (dans l'hypothèse même d'une inexactitude historique), à cause de son double sens. Au reste il faut s'en assurer.
      Au vers

      Et la France a compris cette grande parole

mets en note : "École d'Athènes".

À la fin de cette lettre Bouilhet a écrit les lignes suivantes :
      
Chère Muse, vous avez bien raison, nous formons à nous trois un faisceau que nul ne brisera ; je suis en retard avec vous, de deux lettres, mais je viens de vous faire plus de quarante mauvais vers ; nous sommes presque quittes.
      Adieu, je tombe de sommeil, et vous embrasse du fond du coeur.
      L BOUILHET.

P-S. L'amour ne me martyrise pas trop, et je suis bien plus inquiet de mes Fossiles. Je ne peux m'empêcher de constater avec quelle intensité complaisante vous parlez des éphèbes. Ça n'est pas rassurant pour nous autres, qui commençons à perdre notre duvet.
      Adieu, adieu.

   ***

 

À LOUISE COLET.

Entièrement inédite en 1927. 
Dimanche soir [20 mars 1853].
      Deux mots seulement ce soir, chère Muse. Bouilhet a reçu ta lettre relative à l’Acropole. Voici les résultats :
      1° Il écrira demain à Azvedo.
      2° Quant au préfet, je m'en charge. Bouilhet n'a aucune accointance avec lui, ni directe ni indirecte. Moi non plus ; mais j'ai songé à un mien ami dont le cousin est le médecin du préfet. Je le crois bien avec ce cousin. Demain nous commencerons à tâter la chose et j'ai bon espoir de ce côté. Ainsi de deux.
      3° Quant à écrire à du Camp, Bouilhet y était tout disposé ; mais, à moins que tu n'y tiennes absolument (et ce serait, je crois, une gaucherie), il n'en fera rien. Voici mes raisons. La première de toutes est qu'il se douterait que c'est toi. Cela est sûr et la conclusion n'a pas besoin d'être exprimée. Il sait fort bien que Bouilhet ne connaît personne autre que toi en disposition de concourir à l'Académie et qu'eût-il une de ses connaissances qui en fût capable, il ne se donnerait pas la peine de lui écrire pour cela, ne lui écrivant pas depuis fort longtemps.
      Ce serait d'ailleurs (car tôt ou tard la vérité serait sue) renouveler un tas de cancans inextricable.
      Pourquoi n'aurait-ce pas été moi qui aurais écrit ? La mère Delessert se retrouverait mêlée là dedans, avec tous les embrouillements de maîtresse, amis et nos trois personnalités, toujours confondues. Du Camp, furieux d'avoir été joué, recommencerait cette série de rapports, comme disent les cuisinières, de blagues et contre-blagues dont je suis fort las. Pour Dieu, laissons-le tranquille afin qu'il nous rende la pareille.
      Fais-toi (toujours sous l'anonyme) recommander au Philosophe par Béranger. Il doit être assez honnête homme pour te garder le secret. Est-ce que ce bon Babinet ne peut pas te servir ? J'oubliais, pour Saulcy, que Du Camp, au fond, ainsi que Mérimée, est son ennemi intime. Non, je t'assure que c'est une mauvaise idée et, comme on dit, un pas de clerc.
      Si Du Camp revient chez toi, et il y reviendra, tâche de t'arranger pour qu'il y reste peu et qu'il n'y revienne que fort rarement. Avec des connaissances renouées, tôt ou tard on en arrive aux récriminations et alors !...
      Tu devrais, par le père Chéron, te faire recommander à d'Arpentigny pour Musset ? Qu'en dis-tu ?
      J'avais oublié de te rendre réponse pour les deux vers de la tour vénitienne. Laisse le manuscrit tel qu'il a été envoyé. Ta 2e correction est moins heureuse.
      Adieu, chère et bonne Muse, mille baisers et tendresses. À toi. Ton G.

Bouilhet te remercie bien pour Jacottet. Ce n'est peut-être pas de refus, mais il faut savoir avant où en est Azvedo de ses démarches, ce qui va faire naturellement le prétexte de la lettre qu'il lui écrira demain.

   ***

 

À LOUISE COLET.

Entièrement inédite en 1927. 
Nuit de lundi [22 mars 1853].
      Il est 2 h du matin, je croyais qu'il était minuit. Je suis exténué d'avoir gueulé toute la soirée en écrivant. C'est une page qui sera bonne, mais qui ne l'est pas.
      Voici la lettre de Madame... que je t'envoie.
      Un mot de réponse pour me dire si tu l'as reçue. J'aurai, je pense, après-demain, la réponse pour l’Acropole.
      Adieu, mille tendresses.
      À toi, ton G.

   ***

 

À LOUISE COLET.

Entièrement inédite en 1927.
      
Jeudi matin, midi [24 mars 1853].
      Je vais aller à Rouen pour avoir la réponse de ton Acropole. Je t'écrirai dimanche une longue lettre. Ce sera le jour de Pâques. Je passerai à cela l'après-midi ; ce sera ma fête.
      Ce n'était pas par délicatesse que je t'ai envoyé cachetée la lettre mais il me semble qu'elle a dû te faire plus de plaisir ainsi. Il y a dans l'action matérielle de décacheter une lettre un certain charme, un plaisir des nerfs que je n'ai pas voulu t'enlever. Si j'avais à te transmettre un fruit, ce ne serait pas par délicatesse que je tâcherais de n'en pas enlever la fleur, mais pour qu'il restât plus propre. Comprends-tu ? Quelle drôle de chose que les femmes ! Toujours l'esprit tendu vers l'article ! "Puisque tu savais bien, me dis-tu, qu'il ne m'a jamais fait la cour." Je t'assure que je n'avais nullement pensé à cette question. Quelles sont donc ces deux ou trois choses du genre de celles-là et que tu veux me dire en riant et en m'embrassant ? Je me perds en conjectures et rêve dans le vide.
      J'ai bien compris ton sentiment relativement à mes notes de voyage. Je te répondrai sur tout cela, mais c'est toi qui as voulu cette lecture. Je m'y étais longtemps refusé, souviens-t'en ; mais tu es bien enfant.
      Je ne te renverrai pas la lettre. Je crois plus sage de la garder. Elle était accompagnée d'un petit mot à ton adresse, fort poli. Tu peux, en lui répondant, lui exprimer que je suis tout à son service et trop heureux de lui être agréable. Il a vraiment une belle figure là-bas, dans son île. Si je le pouvais, j'irais le voir. J'en éprouve le besoin ; mais la Bovary qui me tient et l'argent que je ne tiens pas m'en empêchent.
      Quand tu feras le plan de ton drame, détaille le plus possible et scène par scène, avec tous les mouvements ; c'est le seul moyen d'y voir clair.
      Voilà quatre jours que je suis à une page ! Et peut-être faudra-t-il la déchirer. Quelle scie !
      Adieu, tout à toi, à dimanche, je t'embrasse.
      Ton G.

      Ne lui écris pas pour Villemain, tu as raison.

   ***

 

À LOUISE COLET.

En partie inédite en 1927.
      
[Croisset] Nuit de vendredi, 1 heure [25-26 mars 1853].
      Pourquoi, chère bonne Muse, ai-je une sorte de pressentiment que tu es malade ? [...] L’Acropole doit t'avoir bien fatiguée. Ça ne vaut rien, ni pour l'oeuvre ni pour l'auteur, de composer ainsi. Si, après nos corrections, nous eussions eu encore trois semaines devant nous, et que tu nous eusses renvoyé le manuscrit recopié comme nous l'avions refait, et avec tes observations à toi, nous te l'aurions renvoyé ; tu l'aurais retravaillé et, après une seconde revision de notre part, je t'assure que c'eût été une crâne chose. L'étoffe y était, mais nous n'avons pas eu seulement le temps de nous entendre. Ainsi, quand je te disais que le Parthénon est couleur bitume et terre de Sienne, c'est vrai ; mais les Propylées, je ne sais pourquoi, sont fort blanches. Ainsi l'on pouvait dire :

      L'éternelle blancheur des longues Propylées,
      Etc. , etc.


 Tu as oublié de parler de Pandrose ; mais sois sûre que l'Académie, toute pédante qu'elle soit, tient plus aux vers en eux-mêmes qu'à une description technique. Le sujet l'Acropole était d'ailleurs tellement vague que chacun peut le traiter à sa fantaisie. Si tu as fait, comme tu me le dis, les coupures et nos corrections les plus importantes, j'ai bon espoir. Mais agis comme l'an passé, ne néglige pas tes petites recommandations indirectes. Après la peau du lion, un lopin de celle du renard : soyons prudents.
      D'ici à quelques jours, je vais avoir dans ma maison des tableaux à la Greuze (scènes d'intérieur). Ma mère a depuis 25 ans une femme de chambre qu'elle croyait lui être fort dévouée, etc... Or elle s'est aperçue qu'elle abusait, comme on dit, et entre autres qu'elle nourrissait à peu près complètement un sien frère (drôle fort peu drôle et des plus bêtes et des plus canailles), à nos dépens. Elle va la renvoyer ; l'autre ne va pas vouloir. Tout cela est assommant. Quelle basse crapule aussi que tous ces paysans ! Oh ! la race, comme j'y crois ! Mais il n'y a plus de race ! Le sang aristocratique est épuisé ; ses derniers globules, sans doute, se sont coagulés dans quelques âmes. Si rien ne change (et c'est possible), avant un demi-siècle peut-être l'Europe languira dans de grandes ténèbres et ces sombres époques de l'histoire, où rien ne luit, reviendront. Alors quelques-uns, les purs, ceux-là, garderont entre eux, à l'abri du vent, et cachée, l'impérissable petite chandelle, le feu sacré, où toutes les illuminations et explosions viennent prendre flamme.
      Ta jeune Anglaise, sans que je la connaisse, me cause une grande pitié, à cause de toutes les déceptions qui doivent l'attendre. Si elle n'est pas stupide, elle finira par s'énamourer de quelque intrigant, porteur d'une figure pâle et adressant des vers aux étoiles comparées aux femmes, lequel lui mangera son argent, et la laissera ensuite avec ses beaux yeux pour pleurer, et son coeur pour souffrir. Ah ! comme on perd de trésors dans sa jeunesse ! Et dire que le vent seul ramasse et emporte les plus beaux soupirs des âmes ! Mais y a-t-il quelque chose de meilleur que le vent et de plus doux ? Moi aussi, j'ai été d'une architecture pareille. J'étais comme les cathédrales du XVe siècle, lancéolé, fulgurant. Je buvais du cidre dans une coupe de vermeil. J'avais une tête de mort dans ma chambre, sur laquelle j'avais écrit : "Pauvre crâne vide, que veux-tu me dire avec ta grimace ?" Entre le monde et moi existait je ne sais quel vitrail, peint en jaune, avec des raies de feu et des arabesques d'or, si bien que tout se réfléchissait sur mon âme comme sur les dalles d'un sanctuaire, embelli, transfiguré et mélancolique cependant, et rien que de beau n'y marchait. C'étaient des rêves plus majestueux et plus vêtus que des cardinaux à manteaux de pourpre. Ah ! quels frémissements d'orgue ! quels hymnes ! et quelle douce odeur d'encens qui s'exhalait de mille cassolettes toujours ouvertes ! Quand je serai vieux, écrire tout cela me réchauffera. Je ferai comme ceux qui, avant de partir pour un long voyage, vont dire adieu à des tombeaux chers. Moi, avant de mourir, je revisiterai mes rêves.
      Eh bien, c'est fort heureux d'avoir une jeunesse pareille et que personne ne vous en sache gré. Ah ! à dix-sept ans si j'avais été aimé, quel crétin je ferais maintenant ! Le bonheur est comme la vérole : pris trop tôt, il peut gâter complètement la constitution.
      La Bovary traînotte toujours, mais enfin avance. J'espère d'ici à quinze jours avoir fait un grand pas. J'en ai beaucoup relu. Le style est inégal et trop méthodique. On aperçoit trop les écrous qui serrent les planches de la carène. Il faudra donner du jeu. Mais comment ? Quel chien de métier ! Belle balle que celle de P. Chasles. Mais pourquoi "vieux ennemis" ?
      Adieu ! mille tendresses, bonne Muse.
      À toi, ton G.

   ***