1853

 
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Du 27 au 31 Mars : Lettres 378 à 379

 

À LOUISE COLET.

En partie inédite en 1927.
      
[Croisset] Dimanche, 4 heures [27 mars 1853].
      Jour de Pâques.
      Pas de nouvelle de l’Acropole ! et je devais en recevoir ce matin ! Voici, au reste, l'état des choses tel que je le connais. Jeudi dernier j'ai été à Rouen relancer à la douane, où il est employé, le jeune Baudry (frère d'un de mes camarades qui habite Versailles). Il avait vu Pylore son cousin, médecin du préfet ; et lui avait fait la commission. Le susdit docteur n'avait pas mieux demandé que de s'en charger, mais avait répondu qu'il croyait que le préfet ne ferait rien parce que c'était son habitude. Il ne recommande jamais personne afin qu'on ne lui rende pas la pareille. était-ce une défaite, ou est-ce la vérité ? J'ai réchauffé le zèle de mon jeune homme qui m'avait promis que Pylore, nonobstant, irait exprès chez le préfet et lui demanderait cette recommandation. Je devais avoir la réponse telle quelle ce matin. Peut-être sera-ce pour demain ? Si j'en ai une, je rouvrirai ma lettre, pour t'en faire part. Tu recevras dans la prochaine celle du grand homme (qui est vraiment charmante), puisque tu y tiens. Mais ces voyages de papiers semblables sont bien inutiles et de telles choses ne devraient pas rester longtemps dans tes mains. Songes-y donc un peu. Je crois aussi qu'il serait plus prudent que je reçusse ses lettres de Londres directement. Encore cinq ou six envois et le timbre seul mettra sur la piste ; on les ouvrira ; elles seront gobées. De Londres, au contraire, c'est trop vague, heureusement. Il faudrait donc, je crois, qu'il les y envoyât. Comme tu peux les y envoyer, il y aurait une double enveloppe. La lettre même, partant de lui, serait à mon adresse et enveloppée dans une autre à la désignation de Mme Farmer, laquelle l'ouvrirait et remettrait une seconde enveloppe à moi adressée ; de même que pour toi, tu m'enverrais tes lettres, je les enfermerais à l'adresse de Mme Farmer qui, à Londres l’ouvrirait et la jetterait à la poste. Il me semble que, de cette façon, vous ne devez avoir rien à craindre. Tu comprends que pour moi ça m'est parfaitement égal. Mais, pour toi, cela peut être important. J'aime mieux avoir recours à Mme Farmer qu'à tout autre. Qui sait si les connaissances de l'institutrice ne peuvent pas bavarder ? J'avais pensé aussi aux Miss Collier, mais elles sont de la connaissance de Nieukerke. Dans la conversation un mot peut échapper. Ces braves gens, au contraire, ne voient personne et sont complètement confinés dans leur commerce. Autant qu'on peut être sûr d'autrui, je le suis d'eux. Quant à la transmission de volumes, ça me paraît plus difficile. Tout paquet envoyé par la poste est décacheté à la douane. Il faut donc attendre une occasion, une personne sûre, pour le passer en fraude. L'envoyer ainsi, franchement, par la voie ordinaire et avec l'adresse dessus c'est se désigner naïvement à la surveillance de la police. Voilà, chère sauvage, mes réflexions politiques. Explique-lui bien la marche à suivre pour les lettres ; il n'y a rien de plus simple. Quand est-ce que l'on saura la décision de l’Acropole ? Tu me parais du reste être en bon train pour les recommandations par M. Béchard, etc. Je suis bien impatient du résultat.
      L'impression que te font mes Notes de voyage m'a fait faire d'étranges réflexions, chère Muse, sur le coeur des hommes et sur celui des femmes. Décidément ce n'est pas le même, on a beau dire.
      De notre côté est la franchise, sinon la délicatesse ; et nous avons tort pourtant, car cette franchise est une dureté. Si j'avais omis d'écrire mes impressions féminines, rien ne t'eût blessée ! Les femmes gardent tout dans leur sac, elles. On n'en tire jamais une confidence entière. Le plus qu'elles font, c'est de laisser deviner et, quand elles vous racontent les choses, c'est avec une telle sauce que la viande en disparaît. Mais nous, pour deux ou trois méchants [...] et où le coeur même n'était pas, voilà le leur qui gémit ! étrange ! étrange ! Moi je me casse la tête à comprendre tout cela ; et j'y ai pourtant bien réfléchi dans ma vie. Enfin (je parle ici à ton cerveau, chère et bonne femme), pourquoi ce petit monopole du sentiment ? Tu es jalouse du sable où j'ai posé mes pieds, sans qu'il m'en soit entré un grain dans la peau, tandis que je porte au coeur une large entaille que tu y as faite ? Tu aurais voulu que ton nom revînt plus souvent sous ma plume. Mais remarque que je n'ai pas écrit une seule réflexion. Je formulais seulement de la façon la plus courte l'indispensable, c'est-à-dire la sensation, et non le rêve, ni la pensée. Eh bien, rassure-toi, j'ai pensé souvent à toi, souvent, très souvent. Si, avant de partir, je n'ai pas été te dire adieu, c'est que j'avais déjà du sentiment par-dessus les oreilles ! Il m'était resté de toi une grande aigreur ; tu m'avais longuement irrité, j'aimais mieux ne pas te revoir, quoique j'en eusse eu maintes fois envie. La chair m'appelait, mais les nerfs me retenaient. Et il sortait de tout cela une tendresse qui, s'alimentant par le souvenir, n'avait pas besoin d'épanchement. Je m'étais promis de m'abstenir de toi, tant j'avais éprouvé à ton endroit de sentiments violents et incompatibles entre eux. La bataille était trop bruyante. J'avais déserté la place, c'est-à-dire j'avais enfermé sous clef tout cela, pour ne plus en entendre parler, et je regardais seulement de temps à autre ta chère image, ta belle et bonne figure, par une lucarne de mon coeur restée ouverte. Et puis, j'ai toujours détesté les choses solennelles. Nos adieux l'eussent été. Je suis superstitieux là-dessus. Jamais avant d'aller en duel, si j'y vais, je ne ferai mon testament ; tous ces actes sérieux portent malheur. Ils sentent d'ailleurs la draperie. J'en ai eu à la fois peur et ennui. Donc, quand j'ai eu quitté ma mère, j'ai pris de suite mon rôle de voyageur. Tout était quitté, j'étais parti. Alors, pendant quatre à cinq jours à Paris, je me suis foutu une bosse comme un matelot. Et quand la France a disparu à mes yeux, derrière les îles d'Hyères, j'étais moins ému et moins pensant que les planches du bateau qui me portait. Voilà la psychologie de mon départ. Je ne l'excuse pas, je l'explique.
      Pour Ruchiouk-Hânem, ah ! rassure-toi et rectifie en même temps tes idées orientales. Sois convaincue qu'elle n'a rien éprouvé du tout ; au moral, j'en réponds, et au physique même, j'en doute fort. Elle nous a trouvés de fort bons cawadja (seigneurs) parce que nous avons laissé là pas mal de piastres, voilà tout. La pièce de Bouilhet est fort belle, mais c'est de la poésie et pas autre chose. La femme orientale est une machine, et rien de plus ; elle ne fait aucune différence entre un homme et un autre homme. Fumer, aller au bain, se peindre les paupières et boire du café, tel est le cercle d'occupations où tourne son existence. Quant à la jouissance physique, elle-même doit être fort légère puisqu'on leur coupe de bonne heure ce fameux bouton, siège d'icelle. Et c'est là ce qui la rend, cette femme, si poétique à un certain point de vue, c'est qu'elle rentre absolument dans la nature.
      J'ai vu des danseuses dont le corps se balançait avec la régularité ou la furie insensible d'un palmier. Cet oeil si plein de profondeurs, et où il y a des épaisseurs de teintes comme à la mer, n'exprime rien que le calme, le calme et le vide, comme le désert. Les hommes sont de même. Que d'admirables têtes ! et qui semblent rouler, en dedans, les plus grandes pensées du monde ! Mais frappez dessus et il n'en sortira pas plus que d'un cruchon sans bière ou d'un sépulcre vide.
      À quoi tient donc la majesté de leurs formes, d'où résulte-t-elle ? De l'absence peut-être de toute passion. Ils ont cette beauté des taureaux qui ruminent, des lévriers qui courent, des aigles qui planent. Le sentiment de la fatalité qui les remplit, la conviction du néant de l'homme donne ainsi à leurs actions, à leurs poses, à leurs regards, un caractère grandiose et résigné. Les vêtements lâches et se prêtant à tous les gestes sont toujours en rapport avec les fonctions de l'individu par la ligne, avec le ciel par la couleur, etc. , et puis le soleil ! le soleil ! Et un immense ennui qui dévore tout ! Quand je ferai de la poésie orientale (car moi aussi j'en ferai, puisque c'est de mode et que tout le monde en fait), c'est là ce que je tâcherai de mettre en relief. On a compris jusqu'à présent l'Orient comme quelque chose de miroitant, de hurlant, de passionné, de heurté. On n'y a vu que des bayadères et des sabres recourbés, le fanatisme, la volupté, etc. En un mot, on en reste encore à Byron. Moi je l'ai senti différemment. Ce que j'aime au contraire dans l'Orient, c'est cette grandeur qui s'ignore, et cette harmonie de choses disparates. Je me rappelle un baigneur qui avait au bras gauche un bracelet d'argent, et à l'autre un vésicatoire. Voilà l'Orient vrai et, partant, poétique : des gredins en haillons galonnés et tout couverts de vermine. Laissez donc la vermine, elle fait au soleil des arabesques d'or. Tu me dis que les punaises de Ruchiouk-Hânem te la dégradent ; c'est là, moi, ce qui m'enchantait. Leur odeur nauséabonde se mêlait au parfum de sa peau ruisselante de santal. Je veux qu'il y ait une amertume à tout, un éternel coup de sifflet au milieu de nos triomphes, et que la désolation même soit dans l'enthousiasme. Cela me rappelle Jaffa où, en entrant, je humais à la fois l'odeur des citronniers et celle des cadavres ; le cimetière défoncé laissait voir les squelettes à demi pourris, tandis que les arbustes verts balançaient au-dessus de nos têtes leurs fruits dorés. Ne sens-tu pas combien cette poésie est complète, et que c'est la grande synthèse ? Tous les appétits de l'imagination et de la pensée y sont assouvis à la fois ; elle ne laisse rien derrière elle. Mais les gens de goût, les gens à enjolivements, à purifications, à illusions, ceux qui font des manuels d'anatomie pour les dames, de la science à la portée de tous, du sentiment coquet et de l'art aimable, changent, grattent, enlèvent, et ils se prétendent classiques, les malheureux ! Ah ! que je voudrais être savant ! et que je ferais un beau livre sous ce titre : De l'interprétation de l'antiquité ! Car je suis sûr d'être dans la tradition ; ce que j'y mets de plus, c'est le sentiment moderne. Mais encore une fois, les anciens ne connaissaient pas ce prétendu genre noble ; il n'y avait pas pour eux de chose que l'on ne puisse dire. Dans Aristophane, on chie sur la scène. Dans l’Ajax de Sophocle, le sang des animaux égorgés ruisselle autour d'Ajax qui pleure. Et quand je songe qu'on a regardé Racine comme hardi pour avoir mis des chiens ! Il est vrai qu'il les avait relevés par dévorants !... Donc cherchons à voir les choses comme elles sont et ne voulons pas avoir plus d'esprit que le bon Dieu. Autrefois on croyait que la canne à sucre seule donnait le sucre. On en tire à peu près de tout maintenant ; il en est de même de la poésie. Extrayons-la de n'importe quoi, car elle gît en tout et partout : pas un atome de matière qui ne contienne la pensée ; et habituons-nous à considérer le monde comme une oeuvre d'art dont il faut reproduire les procédés dans nos oeuvres.
      J'en reviens à Ruchiouk. C'est nous qui pensons à elle, mais elle ne pense guère à nous. Nous faisons de l'esthétique sur son compte, tandis que ce fameux voyageur si intéressant, qui a eu les honneurs de sa couche, est complètement parti de son souvenir, comme bien d'autres. Ah ! cela rend modeste de voyager ; on voit quelle petite place on occupe dans le monde.
      Encore une légère considération sur les femmes, avant de causer d'autre chose (à propos des femmes orientales). La femme est un produit de l'homme. Dieu a créé la femelle, et l'homme a fait la femme ; elle est le résultat de la civilisation, une oeuvre factice. Dans les pays où toute culture intellectuelle est nulle, elle n'existe pas (car c'est une oeuvre d'art, au sens humanitaire ; est-ce pour cela que toutes les grandes idées générales se sont symbolisées au féminin ?) Quelles femmes c'étaient que les courtisanes grecques ! Mais quel art c'était que l'art grec ! Que devait être une créature élevée pour contribuer aux plaisirs complets d'un Platon ou d'un Phidias ?
      Toi, tu n'es pas une femme, et si je t'ai plus et surtout plus profondément aimée (tâche de comprendre ce mot profondément) que toute autre, c'est qu'il m'a semblé que tu étais moins femme qu'une autre. Toutes nos dissidences ne sont jamais venues que de ce côté féminin. Rêve là-dessus, tu verras si je me trompe. Je voudrais que nous gardassions nos deux corps et n'être qu'un même esprit. Je ne veux de toi, comme femme, que la chair. Que tout le reste donc soit à moi, ou mieux soit moi, de même pâte et la même pâte. Comprends-tu que ceci n'est pas de l'amour, mais quelque chose de plus haut, il me semble, puisque ce désir de l'âme est pour elle presque un besoin même de vivre, de se dilater, d'être plus grande. Tout sentiment est une extension. C'est pour cela que la liberté est la plus noble des passions.
      Nous relisons du Ronsard et nous nous enthousiasmons de plus belle. À quelque jour nous en ferons une édition ; cette idée, qui est de Bouilhet, me sourit fort. Il y a cent belles choses, mille, cent mille, dans les poésies complètes de Ronsard, qu'il faut faire connaître, et puis j'éprouve le besoin de le lire et relire dans une édition commode. J'y ferais une préface. Avec celle que j'écrirai pour la Melaenis et le conte chinois, réunis en un volume, et de plus celle de mon Dictionnaire des idées reçues, je pourrai à peu près dégoiser là ce que j'ai sur la conscience d'idées critiques. Cela me fera du bien, et m'empêchera vis-à-vis de moi-même de jamais saisir aucun prétexte pour faire de la polémique. Dans la préface du Ronsard je dirai l'histoire du sentiment poétique en France, avec l'exposé de ce que l'on entend par là dans notre pays, la mesure qu'il lui en faut, la petite monnaie dont il a besoin. On n'a nulle imagination en France. Si l'on veut faire passer la poésie, il faut être assez habile pour la déguiser. Puis dans la préface du livre de Bouilhet je reprendrais cette idée, ou plutôt je la continuerais et je montrerais comment un poème épique est encore possible, si l'on veut se débarrasser de toute intention d'en faire un. Le tout terminé par quelques considérations sur ce que peut être la littérature de l'avenir.
      La Bovary ne va pas raide : en une semaine deux pages ! ! ! Il y a de quoi, quelquefois, se casser la gueule de découragement ! si l'on peut s'exprimer ainsi. Ah ! j'y arriverai, j'y arriverai, mais ce sera dur. Ce que sera le livre, je n'en sais rien ; mais je réponds qu'il sera écrit, à moins que je ne sois complètement dans l'erreur, ce qui se peut.
      Ma torture à écrire certaines parties vient du fond (comme toujours). C'est quelquefois si subtil que j'ai du mal moi-même à me comprendre. Mais ce sont ces idées-là qu'il faut rendre, à cause de cela même, plus nettes. Et puis, dire à la fois proprement et simplement des choses vulgaires ! c'est atroce.
      Médite bien le plan de ton drame ; tout est là, dans la conception. Si le plan est bon, je te réponds du reste, car pour les vers, je te rendrai l'existence tellement insupportable qu'ils seront bons, ou finiront par l'être, et tous encore.
      J'ai lu ce matin quelques fragments de la comédie d'Augier. Quel anti-poète que ce garçon-là ! à quoi bon employer les vers pour des idées semblables ? Quel art factice ! et quelle absence de véritable forme que cette prétendue forme extérieure ! Ah ! c'est que ces gaillards-là s'en tiennent à la vieille comparaison : la forme est un manteau. Mais non ! La forme est la chair même de la pensée, comme la pensée en est l'âme, la vie. Plus les muscles de votre poitrine seront larges, plus vous respirerez à l'aise.
      Tu serais bien aimable de nous envoyer pour samedi prochain le volume de Lecomte, nous le lirions dimanche prochain. J'ai de la sympathie pour ce garçon. Il y a donc encore des honnêtes gens ! des coeurs convaincus ! Et tout part de là, la conviction. Si la littérature moderne était seulement morale, elle deviendrait forte. Avec de la moralité disparaîtraient le plagiat, le pastiche, l'ignorance, les prétentions exorbitantes. La critique serait utile et l'art naïf, puisque ce serait alors un besoin et non une spéculation.
      Tu me parais, pauvre chère âme, triste, lasse, découragée. Oh ! la vie pèse lourd sur ceux qui ont des ailes ; plus les ailes sont grandes, plus l'envergure est douloureuse. Les serins en cage sautillent, sont joyeux ; mais les aigles ont l'air sombre, parce qu'ils brisent leurs plumes contre les barreaux. Or nous sommes tous plus ou moins aigles ou serins, perroquets ou vautours. La dimension d'une âme peut se mesurer à sa souffrance, comme on calcule la profondeur des fleuves à leur courant.
      Ce sont des mots tout cela ; comparaison n'est pas raison, je le sais. Mais avec quoi donc se consolerait-on si ce n'est avec des mots ? Non, raffermis-toi, songe aux étonnants progrès que tu fais, aux transformations de ton vers qui devient si souvent plein et grand. Tu as écrit cette année une fort belle chose complète, la Paysanne, et une autre pleine de beautés, l'Acropole. Médite ton drame. J'ai un pressentiment que tu le réussiras. Il sera joué et applaudi, tu verras. Marche, va, ne regarde ni en arrière ni en avant, casse du caillou, comme un ouvrier, la tête baissée, le coeur battant, et toujours, toujours ! Si l'on s'arrête, d'incroyables fatigues et les vertiges et les découragements vous feraient mourir. L'année prochaine nous aurons de bons loisirs ensemble, de bonnes causeries mêlées de toutes caresses.
      Moi, plus je sens de difficultés à écrire et plus mon audace grandit (c'est là ce qui me préserve du pédantisme, où je tomberais sans doute). J'ai des plans d'oeuvres pour jusqu'au bout de ma vie, et s'il m'arrive quelquefois des moments âcres qui me font presque crier de rage, tant je sens mon impuissance et ma faiblesse, il y en a d'autres aussi où j'ai peine à me contenir de joie. Quelque chose de profond et d'extra-voluptueux déborde de moi à jets précipités, comme une éjaculation de l'âme. Je me sens transporté et tout enivré de ma propre pensée, comme s'il m'arrivait, par un soupirail intérieur, une bouffée de parfums chauds. Je n'irai jamais bien loin, je sais tout ce qui [me] manque. Mais la tâche que j'entreprends sera exécutée par un autre. J'aurai mis sur la voie quelqu'un de mieux doué et de plus né. Vouloir donner à la prose le rythme du vers (en la laissant prose et très prose) et écrire la vie ordinaire comme on écrit l'histoire ou l'épopée (sans dénaturer le sujet) est peut-être une absurdité. Voilà ce que je me demande parfois. Mais c'est peut-être aussi une grande tentative et très originale ! Je sens bien en quoi je faille. (Ah ! si j'avais quinze ans !) N'importe, j'aurai toujours valu quelque chose par mon entêtement. Et puis, qui sait ? peut-être trouverai-je un jour un bon motif, un air complètement dans ma voix, ni au-dessus ni au-dessous. Enfin, j'aurai toujours passé ma vie d'une noble manière et souvent délicieuse.
      Il y a un mot de La Bruyère auquel je me tiens : "Un bon auteur croit écrire raisonnablement". C'est là ce que je demande, écrire raisonnablement et c'est déjà bien de l'ambition. Néanmoins il y a une chose triste, c'est de voir combien les grands hommes arrivent aisément à l'effet en dehors de l'Art même. Quoi de plus mal bâti que bien des choses de Rabelais, Cervantès, Molière et d'Hugo ? Mais quels coups de poing subits ! Quelle puissance dans un seul mot ! Nous, il faut entasser l'un sur l'autre un tas de petits cailloux pour faire nos pyramides qui ne vont pas à la centième partie des leurs, lesquelles sont d'un seul bloc. Mais vouloir imiter les procédés de ces génies-là, ce serait se perdre. Ils sont grands, au contraire, parce qu'ils n'ont pas de procédés. Hugo en a beaucoup, c'est là ce qui le diminue. Il n'est pas varié, il est constitué plus en hauteur qu'en étendue.
      Comme je bavarde ce soir ! Il faut que je m'arrête pourtant, et puis j'ai peur de t'assommer, car il me semble que je répète toujours les mêmes choses (moi aussi je ne suis pas varié). Mais de quoi causer, si ce n'est de notre cher souci ?
      Tu me parles des chauves-souris d'Égypte, qui, à travers leurs ailes grises, laissent voir l'azur du ciel. Faisons donc comme je faisais ; à travers les hideurs de l'existence, contemplons toujours le grand bleu de la poésie, qui est au-dessus et qui reste en place, tandis que tout change et tout passe.
      Tu commences à trouver un peu vide l'Anglaise. Oui, il y a, je crois, plus de vanité mondaine qu'autre chose là dedans. Je n'aime pas les gens poétiques d'ailleurs, mais les gens poètes. Et puis cet hébreu, ce grec, ces vers en deux langues, c'est beaucoup tout cela. Voilà le défaut général du siècle : la diffusion. Les petits ruisseaux débordés prennent des airs d'océan. Il ne leur manque qu'une chose pour l'être : la dimension. Restons donc rivière et faisons tourner le moulin. Non, ce Villemain d'Égypte n'est pas celui dont tu parles. Le mien est de Strasbourg et fort pâle et maigre. Codrika est consul à Manille. Qu'en disait-on dans la Presse ? C'est un garçon qui m'a laissé un souvenir assez profond par sa nervosité. Je crois chez lui l'élément passionnel excessif. Moi qui l'ai peu (malgré mon occiput énorme), cela m'impressionne toujours. Mais qui sait ? Je ne l'ai pas peut-être. J'ai donné tant de coups de talon de botte à mes passions, jadis, qu'elles ont pris l'habitude de rester l'échine courbée. J'en ai eu peur. C'est pour cela que j'ai été dur à leur endroit. Il me semble que j'avais encore cent mille choses à te dire ; je cherche et ne trouve plus rien. Ah ! tes Fantômes que tu me redemandes ; ils sont probablement sur ma table ou dans le tiroir à côté où je mets tes lettres, mais ça me demanderait pas mal de temps à chercher. Si tu ne les as pas, je suis pourtant sûr de les retrouver, ne brûlant jamais rien.
      Adieu, mille bons baisers.
      À toi, et encore à toi : Ton G.

   ***

 

À LOUISE COLET.

[Croisset, jeudi 4 heures et demie, 31 mars 1853.]
      J'arrive de Rouen où j'avais été pour me faire arracher une dent (qui n'est pas arrachée). Mon dentiste m'a engagé à attendre. Je crois néanmoins que d'ici à peu de jours il faudra me dés-orner d'un de mes dominos. Je vieillis, voilà les dents qui s'en vont, et les cheveux qui bientôt seront en allés. Enfin ! pourvu que la cervelle reste, c'est le principal. Comme le néant nous envahit ! à peine nés, la pourriture commence sur vous, de sorte que toute la vie n'est qu'un long combat qu'elle nous livre, et toujours de plus en plus triomphant de sa part jusqu'à la conclusion, la mort. Là, elle règne exclusive. Je n'ai eu que deux ou trois années où j'ai été entier (de dix-sept à dix-neuf ans environ). J'étais splendide, je peux le dire maintenant, et assez pour attirer les yeux d'une salle de spectacle entière, comme cela m'est arrivé à Rouen, à la première représentation de Ruy Blas. Mais depuis, je me suis furieusement détérioré. Il y a des matins où je me fais peur à moi-même, tant j'ai de rides et l'air usé. Ah ! c'est dans ce temps-là, pauvre Muse, qu'il fallait venir. Mais un tel amour m'eût rendu fou, plus même, imbécile d'orgueil. Si même je garde en moi un foyer chaud, c'est que j'ai tenu longtemps mes bouches de chaleur fermées. Tout ce que je n'ai pas employé peut servir. Il me reste assez de coeur pour alimenter toutes mes oeuvres. Non, je ne regrette rien de ma jeunesse. Je m'ennuyais atrocement ! Je rêvais le suicide ! Je me dévorais de toutes espèces de mélancolies possibles. Ma maladie de nerfs m'a bien fait ; elle a reporté tout cela sur l'élément physique et m'a laissé la tête plus froide, et puis elle m'a fait connaître de curieux phénomènes psychologiques, dont personne n'a l'idée, ou plutôt que personne n'a sentis. Je m'en vengerai à quelque jour, en l'utilisant dans un livre (ce roman métaphysique et à apparitions, dont je t'ai parlé). Mais comme c'est un sujet qui me fait peur, sanitairement parlant, il faut attendre, et que je sois loin de ces impressions-là pour pouvoir me les donner facticement, idéalement, et dès lors sans danger pour moi ni pour l'oeuvre !
      Voici mon opinion sur ton idée de Revue : toutes les Revues du monde ont eu l'intention d'être vertueuses ; aucune ne l'a été. La Revue de Paris elle-même (en projet) avait les idées que tu émets et était très décidée à les suivre. On se jure d'être chaste, on l'est un jour, deux jours, et puis... et puis... la nature ! les considérations secondaires ! les amis ! les ennemis ! Ne faut-il pas faire mousser les uns, échigner les autres ? J'admets même que pendant quelque temps l'on reste dans le programme ; alors le public s'embête, l'abonnement n'arrive pas. Puis on vous donne des conseils en dehors de votre voie ; on les suit par essai et l'on continue par habitude. Enfin, il n'y a rien de pernicieux comme de pouvoir tout dire et d'avoir un déversoir commode. On devient fort indulgent pour soi-même, et les amis, afin que vous le soyez pour eux, le sont pour vous. Et voilà comme on s'enfonce dans le trou, avec la plus grande naïveté du monde. Une Revue modèle serait une belle oeuvre et qui ne demanderait pas moins que tout le temps d'un homme de génie. Directeur d'une revue devrait être la place d'un patriarche ; il faudrait qu'il y fût dictateur, avec une grande autorité morale, acquise par des oeuvres. Mais la communauté n'est pas possible, parce qu'on tombe de suite dans le gâchis. On bavarde beaucoup, on dépense tout son talent à faire des ricochets sur la rivière avec de la menue monnaie, tandis qu'avec plus d'économie on aurait pu par la suite acheter de belles fermes et de bons châteaux.
      Ce que tu me dis, Du Camp le disait ; vois ce qu'ils ont fait. Ne nous croyons pas plus forts qu'eux, car ils ont failli, comme nous faillirions, par l’entraînement et en vertu de la pente même de la chose. Un journal enfin est une boutique. Du moment que c'est une boutique, le livre l'emporte sur les livres, et la question d'achalandage finit tôt ou tard par dominer toutes les autres. Je sais bien qu'on ne peut publier nulle part, à l'heure qu'il est, et que toutes les revues existantes sont d'infâmes putains, qui font les coquettes. Pleines de véroles jusqu'à la moëlle des os, elles rechignent à ouvrir leurs cuisses devant les saines créations que le besoin y presse. Eh bien ! il faut faire comme tu fais, publier en volume, c'est plus crâne, et être seul. Qu'est-ce qu'on a besoin de s'atteler au même timon que les autres et d'entrer dans une compagnie d'omnibus, quand on peut rester cheval de tilbury ? Quant à moi, je serais fort content si cette idée se réalise. Mais quant à faire partie effectivement de quoi que ce soit en ce bas monde, non ! non ! et mille fois non ! Je ne veux pas plus être membre d'une revue, d'une société, d'un cercle ou d'une académie, que je ne veux être conseiller municipal ou officier de la garde nationale. Et puis il faudrait juger, être critique ; or je trouve cela ignoble en soi et une besogne qu'il faut laisser faire à ceux qui n'en ont pas d'autre. Du reste, vois. Ce serait une bonne affaire et je souhaite qu'elle réussisse. Tu penses bien que j'y pourrais trouver mon profit, et que ce n'est donc pas le côté personnel qui me fait parler, mais plutôt le côté esthétique et instinctif, moral.
      Le sieur Delisle me plaît, d'après ce que tu m'en dis. J'aime les gens tranchants et énergumènes. On ne fait rien de grand sans le fanatisme. Le fanatisme est la religion ; et les philosophes du XVIIIe siècle, en criant après l'un, renversaient l'autre. Le fanatisme est la foi, la foi même, la foi ardente, celle qui fait des oeuvres et agit. La religion est une conception variable, une affaire d'invention humaine, une idée enfin ; l'autre un sentiment. Ce qui a changé sur la terre, ce sont les dogmes, les histoires des Vischnou, Ormuzd, Jupiter, Jésus-Christ. Mais ce qui n'a pas changé, ce sont les amulettes, les fontaines sacrées, les ex-voto, etc. , les brahmanes, les santons, les ermites, la croyance enfin à quelque chose de supérieur à la vie et le besoin de se mettre sous la protection de cette force. Dans l'Art aussi, c'est le fanatisme de l'Art qui est le sentiment artistique. La poésie n'est qu'une manière de percevoir les objets extérieurs, un organe spécial qui tamise la matière et qui, sans la changer, la transfigure. Eh bien, si vous voyez exclusivement le monde avec cette lunette-là, le monde sera teint de sa teinte et les mots pour exprimer votre sentiment se trouveront donc dans un rapport fatal avec les faits qui l'auront causé. Il faut, pour bien faire une chose, que cette chose-là rentre dans votre constitution. Un botaniste ne doit avoir ni les mains, ni les yeux, ni la tête faits comme un astronome, et ne voir les astres que par rapport aux herbes. De cette combinaison de l'innéité et de l'éducation résulte le tact, le trait, le goût, le jet, enfin l'illumination. Que de fois ai-je entendu dire à mon père qu'il devinait des maladies sans savoir à quoi ni en vertu de quelles raisons ! Ainsi le même sentiment qui lui faisait d'instinct conclure le remède, doit nous faire tomber sur le mot. On n'arrive à ce degré-là que quand on est né pour le métier d'abord, et ensuite qu'on l'a exercé avec acharnement pendant longtemps.
      Nous nous étonnons des bonshommes du siècle de Louis XIV, mais ils n'étaient pas des hommes d'énorme génie. On n'a aucun de ces ébahissements, en les lisant, qui vous fassent croire en eux à une nature plus qu'humaine, comme à la lecture d'Homère, de Rabelais, de Shakespeare surtout ; non ! Mais quelle conscience ! Comme ils se sont efforcés de trouver pour leurs pensées les expressions justes ! Quel travail ! quelles ratures ! Comme ils se consultaient les uns les autres. Comme ils savaient le latin ! Comme ils lisaient lentement ! Aussi toute leur idée y est, la forme est pleine, bourrée et garnie de choses jusqu'à la faire craquer. Or il n'y a pas de degrés : ce qui est bon vaut ce qui est bon. La Fontaine vivra tout autant que Le Dante, et Boileau que Bossuet ou même qu'Hugo. Sais-tu que tu finis par m'exciter avec ton Anglaise ? Mais c'est une charmante fille ! Ces déclamations dramatiques furibondes me plaisent fort. Tu me dis qu'elle est aristocrate. Tant mieux, cela n'est pas donné à tout le monde. Est-ce que nous ne sommes pas aussi des aristocrates, nous autres, et de la pire ou de la meilleure espèce ? La seule sottise c'est de vouloir l'être. Moi, j'ai la haine de la foule, du troupeau. Il me semble toujours ou stupide ou infâme d'atrocité. C'est pour cela que les générosités collectives, les charités philanthropiques, souscriptions, etc... me sont antipathiques. Elles dénaturent l'aumône, c'est-à-dire l'attendrissement d'homme à homme, la communion spontanée qui s'établit entre le suppliant et vous. La foule ne m'a jamais plu que les jours d'émeute, et encore ! Si l'on voyait le fond des choses ! Il y a bien des meneurs là dedans, des chauffeurs. C'est peut-être plus factice que l'on ne pense. N'importe, en ces jours-là il y a un grand souffle dans l'air. On se sent enivré par une poésie humaine, aussi large que celle de la nature, et plus ardente.
      Ce pauvre père Babinet, avec sa panne, m'attendrit !
      Il faut renoncer à Pylore ; l'affaire a complètement manqué. La mère Roger sera-t-elle plus heureuse ?
      Elle est bien médiocre cette bonne Madame Didier. Cela suinte, comme la sueur le fait aux pores de la peau, de toutes les syllabes de son style.
      Je te renverrai dans la prochaine la lettre du grand homme. Je la garde pour la montrer dimanche à Bouilhet, que je n'ai pas vu depuis longtemps. Je lui parlerai de ton projet de Revue et te dirai ce que nous en aurons dit.
      J'ai appris que mon ami J. Cloquet était décidément cocu, très fort. Cela me fait beaucoup rire et ne m'étonne guère. Sa petite moitié a l'oeil double. Pourquoi donc ce mauvais sentiment qui nous porte toujours à nous réjouir des infortunes conjugales d'autrui ? Y a-t-il là une jalousie déguisée ? Je crois, en effet, que chaque homme voudrait avoir à lui toutes les femmes, même celles qu'il ne désire pas.
      Autre fait. Nous avons eu jadis un pauvre diable pour domestique, lequel est maintenant cocher de fiacre (il avait épousé la fille de ce portier dont je t'ai parlé, qui a eu le prix Monthyon, tandis que sa femme avait été condamnée aux galères pour vol, et c'était lui qui était le voleur, etc.) ; bref ce malheureux Louis a ou croit avoir le ver solitaire. Il en parle comme d'une personne animée qui lui communique et lui exprime sa volonté et, dans sa bouche, il désigne toujours cet être intérieur. Quelquefois des lubies le prennent tout à coup et il les attribue au ver solitaire : "Il veut cela" et de suite Louis obéit. Dernièrement il a voulu manger pour trente sols de brioche ; une autre fois il lui faut du vin blanc, et le lendemain il se révolterait si on lui donnait du vin rouge (textuel). Ce pauvre homme a fini par s'abaisser, dans sa propre opinion, au rang même du ver solitaire ; ils sont égaux et se livrent un combat acharné. "Madame (disait-il à ma belle-soeur dernièrement), ce gredin-là m'en veut ; c'est un duel, voyez-vous, il me fait marcher ; mais je me vengerai. Il faudra qu'un de nous deux reste sur la place." Eh bien c'est lui, l'homme, qui restera sur la place ou plutôt qui la cédera au ver, car, pour le tuer et en finir avec lui, il a dernièrement avalé une bouteille de vitriol, et en ce moment se crève par conséquent. Je ne sais pas si tu sens tout ce qu'il y a de profond dans cette histoire. Vois-tu cet homme finissant par croire à l'existence presque humaine, consciencieuse, de ce qui n'est chez lui peut-être qu'une idée, et devenu l'esclave de son ver solitaire ? Moi je trouve cela vertigineux. Quelle drôle de chose que les cervelles humaines !
      J'en reviens à la Revue. Si j'avais beaucoup de temps et d'argent à perdre, je ne demanderais pas mieux que de me mêler d'une Revue pendant quelque temps. Mais voici comme je comprendrais la chose : ce serait d'être surtout hardi et d'une indépendance outrée ; je voudrais n'avoir pas un ami, ni un service à rendre. Je répondrais par l'épée à toutes les attaques de ma plume ; mon journal serait une guillotine. Je voudrais épouvanter tous les gens de lettres par la vérité même. Mais à quoi bon ? Il vaut mieux reporter tout cela dans une oeuvre longue ; et puis, s'établir arbitre du beau et du laid me semble un rôle odieux. À quoi ça mène-t-il, si ce n'est à poser ?
      Je lis en ce moment pour ma Bovary un livre qui a eu au commencement de ce siècle assez de réputation, "Des erreurs et des préjugés répandus dans la société", par Salgues. Ancien rédacteur du Mercure, ce Salgues avait été à Sens le proviseur du collège de mon père. Celui-ci l'aimait beaucoup et fréquentait à Paris son salon où l'on recevait les grands hommes et les grandes garces d'alors. Je lui avais toujours entendu vanter ce bouquin. Ayant besoin de quelques préjugés pour le quart d'heure, je me suis mis à le feuilleter. Mon Dieu, que c'est faible et léger ! léger surtout ! Nous sommes devenus très graves, nous autres, et comme ça nous semble bête, l'esprit ! ! ! Ce livre en est plein (d'esprit) ! Mais en des sujets semblables nous avons maintenant des instincts historiques qui ne s'accommodent pas des plaisanteries, et un fait curieux nous intéresse plus qu'un raisonnement ou une jovialité. Cela nous semble fort enfantin que de déclamer contre les sorciers ou la baguette divinatoire. L'absurde ne nous choque pas du tout ; nous voulons seulement qu'on l'expose, et quant à le combattre, pourquoi ne pas combattre son contraire, qui est aussi bête que lui ou tout autant ?
      Il y a ainsi une foule de sujets qui m'embêtent également par n'importe quel bout on les prend. (C'est qu'il ne faut pas sans doute prendre une idée par un bout, mais par son milieu). Ainsi Voltaire, le magnétisme, Napoléon, la révolution, le catholicisme, etc. , qu'on en dise du bien ou du mal, j'en suis mêmement irrité. La conclusion, la plupart du temps, me semble acte de bêtise. C'est là ce qu'ont de beau les sciences naturelles : elles ne veulent rien prouver. Aussi quelle largeur de faits et quelle immensité pour la pensée ! Il faut traiter les hommes comme des mastodontes et des crocodiles. Est-ce qu'on s'emporte à propos de la corne des uns et de la mâchoire des autres ? Montrez-les, empaillez-les, bocalisez-les, voilà tout ; mais les apprécier, non. Et qui êtes-vous donc vous-mêmes, petits crapauds ?
      Il me semble que je t'ai donné mes Notes d'Italie. Je ne tenais pas de journal. J'ai seulement pris des notes sur les musées et quelques monuments ; tu dois avoir tout. Tu dis que Du Camp me croyait mort ; d'autres l'auraient pu croire. J'ai des recoquillements si profonds que j'y disparais, et tout ce qui essaie de m'en faire sortir me fait souffrir. Cela me prend surtout devant la nature, et alors je ne pense à rien ; je suis pétrifié, muet et fort bête. En allant à la Roche-Guyon j'étais ainsi, et ta voix qui m'interpellait à chaque minute et surtout tes attouchements sur l'épaule pour solliciter mon attention me causaient une douleur réelle. Comme je me suis retenu pour ne pas t'envoyer promener de la façon la plus brutale ! J'ai souvent été dans cet état en voyage.
      Adieu, bonne et chère amie. Je ne voulais t'écrire qu'un mot et je me suis laissé aller à une longue lettre. Dans la prochaine je te parlerai du logement, etc. Encore adieu ; mille baisers et tendresses.
      Ton G.

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