1853

 
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Avril : Lettres 380 à 386

 

À LOUISE COLET.

En partie inédite en 1927.
      
[Croisset] Mercredi soir, minuit [6 avril 1853].
      Voilà trois jours que je suis à me vautrer sur tous mes meubles et dans toutes les positions possibles pour trouver quoi dire ! Il y a de cruels moments où le fil casse, où la bobine semble dévidée. Ce soir pourtant, je commence à y voir clair. Mais que de temps perdu ! Comme je vais lentement ! Et qui est-ce qui s'apercevra jamais des profondes combinaisons que m'aura demandées un livre si simple ? Quelle mécanique que le naturel, et comme il faut de ruses pour être vrai ! Sais-tu, chère Muse, depuis le jour de l'an combien j'ai fait de pages ? Trente-neuf. Et depuis que je t'ai quittée ? vingt-deux. Je voudrais bien avoir enfin terminé ce satané mouvement, auquel je suis depuis le mois de septembre, avant que de me déranger (ce sera la fin de la première partie de ma seconde). Il me reste pour cela une quinzaine de pages environ. Ah ! je te désire bien, va, et il me tarde d'être à la conclusion de ce livre, qui pourrait bien à la longue amener la mienne. J'ai envie de te voir souvent, d'être avec toi. Je perds souvent du temps à rêver mon logement de Paris, et la lecture que je t'y ferai de la Bovary, et les soirées que nous passerons. Mais c'est une raison pour continuer, comme je fais, à ne perdre pas une minute et à me hâter avec une ardeur patiente. Ce qui fait que je vais si lentement, c'est que rien dans ce livre n'est tiré de moi ; jamais ma personnalité ne m'aura été plus inutile. Je pourrai peut-être par la suite faire des choses plus fortes (et je l'espère bien), mais il me paraît difficile que j'en compose de plus habiles. Tout est de tête. Si c'est raté, ça m'aura toujours été un bon exercice. Ce qui m'est naturel à moi, c'est le non-naturel pour les autres, l'extraordinaire, le fantastique, la hurlade métaphysique, mythologique. Saint Antoine ne m'a pas demandé le quart de la tension d'esprit que la Bovary me cause. C'était un déversoir ; je n'ai eu que plaisir à écrire, et les dix-huit mois que j'ai passés à en écrire les 500 pages ont été les plus profondément voluptueux de toute ma vie. Juge donc, il faut que j'entre à toute minute dans des peaux qui me sont antipathiques. Voilà six mois que je fais de l'amour platonique, et en ce moment je m'exalte catholiquement au son des cloches, et j'ai envie d'aller en confesse !
      Tu me demandes où je logerai. Je n'en sais rien. Je suis là-dessus fort difficile. Cela dépendra tout à fait de l'occasion, de l'appartement. Mais je ne logerai pas plus bas que la rue de Rivoli, ni plus haut que le boulevard. Je tiens à du soleil, à une belle rue et à un escalier large. Je tâcherai de n'être pas loin de toi ni de Bouilhet, qui part définitivement au mois de septembre. Il fera son drame à Paris ; je ne peux donc à ce sujet te donner aucune réponse nette. Je sais très bien les rues et quartiers dont je ne veux pas, voilà tout. Hier j'ai reçu le Livre Posthume avec cette inscription "Souvenir d'amitié". Je lui ai de suite répondu un mot pour le remercier en lui disant que, quant à porter un jugement dessus, je m'en abstenais parce que j'avais peur qu'il ne se méprît sur ma pensée, ne pouvant en quelques lignes lui faire comprendre nettement mon opinion et que le dialogue serait plus commode pour cela. Donc, je lui ai ainsi rendu sa politesse sans me compromettre, ni mentir. S'il veut mon avis, et qu'il me le demande, je le lui donnerai net et sincèrement, je t'en jure bien ma parole ; mais il se gardera de l'aventure.
      As-tu le dernier numéro de la Revue ? Il y a une note de lui qui vaut cinquante francs, comme dirait Rabelais. La Revue de Paris est comparée au soleil. C'est de la démence ! Et au bas du Livre Posthume, sur la page du titre même : "l'auteur se réserve le droit de traduire cet ouvrage en toutes les langues." Il y a un article d'Hippolyte Castille sur Guizot, ignoble. Ne sachant comment l'éreinter, il lui reproche d'aller à pied dans les rues de Londres. Il l'appelle marcassin. C'est aussi bête que canaille. Quel joli métier ! Et des vers de Monsieur Nadaud ! Ah ! quelle fange intellectuelle et morale !
      J'ai lu Leconte. Eh bien, j'aime beaucoup ce gars-là : il a un grand souffle, c'est un pur. Sa préface aurait demandé cent pages de développement, et je la crois fausse d'intention. Il ne faut pas revenir à l'antiquité, mais prendre ses procédés. Que nous soyons tous des sauvages tatoués depuis Sophocle, cela se peut. Mais il y a autre chose dans l'Art que la rectitude des lignes et le poli des surfaces. La plastique du style n'est pas si large que l'idée entière, je le sais bien. Mais à qui la faute ? À la langue. Nous avons trop de choses et pas assez de formes. De là vient la torture des consciencieux. Il faut pourtant tout accepter et tout imprimer, et prendre surtout son point d'appui dans le présent. C'est pour cela que je crois les Fossiles de Bouilhet une chose très forte. Il marche dans les voies de la poésie de l'avenir. La littérature prendra de plus en plus les allures de la science ; elle sera surtout exposante, ce qui ne veut pas dire didactique. Il faut faire des tableaux, montrer la nature telle qu'elle est, mais des tableaux complets, peindre le dessous et le dessus.
      Il y a une belle engueulade aux artistes modernes, dans cette préface et, dans le volume, deux magnifiques pièces (à part des taches) : Dies irae et Midi. Il sait ce que c'est qu'un bon vers ; mais le bon vers est disséminé, le tissu généralement lâche, la composition des pièces peu serrée. Il y a plus d'élévation dans l'esprit que de suite et de profondeur. Il est plus idéaliste que philosophe, plus poète qu'artiste. Mais c'est un vrai poète et de noble race. Ce qui lui manque, c'est d'avoir bien étudié le français, j'entends de connaître à fond les dimensions de son outil et toutes ses ressources. Il n'a pas assez lu de classiques en sa langue. Pas de rapidité ni de netteté, et il lui manque la faculté de faire voir ; le relief est absent, la couleur même a une sorte de teinte grise. Mais de la grandeur ! de la grandeur ! et ce qui vaut mieux que tout, de l'aspiration ! Son hymne védique à Sourya est bien belle. Quel âge a-t-il ?
      Lamartine se crève, dit-on. Je ne le pleure pas (je ne connais rien chez lui qui vaille le Midi de Leconte). Non je n'ai aucune sympathie pour cet écrivain sans rythme, pour cet homme d'état sans initiative. C'est à lui que nous devons tous les embêtements bleuâtres du lyrisme poitrinaire, et lui que nous devons remercier de l'Empire : homme qui va aux médiocres et qui les aime. Bouilhet lui avait envoyé Melaenis à peu près en même temps qu'un de ses élèves, à lui Bouilhet, lui avait adressé une pièce de vers détestable, stupide (pleine de fautes de prosodie), mais à la louange du susdit grand homme, lequel a répondu au moutard une lettre splendide, tandis qu'à Bouilhet pas un mot. Tu vois pour ton numéro ce qu'il a fait ! Et puis, un homme qui compare Fénelon à Homère, qui n'aime pas les vers de La Fontaine, est jugé comme littérateur. Il ne restera pas de Lamartine de quoi faire un demi-volume de pièces détachées. C'est un esprit eunuque, la couille lui manque, il n'a jamais pissé que de l'eau claire.
      Dans mon contentement du volume de Leconte, j'ai hésité à lui écrire. Cela fait tant de bien de trouver quelqu'un qui aime l'art et pour l'art ! Mais je me suis dit : à quoi bon ? On est toujours dupe de tous ces bons mouvements-là. Et puis je ne partage pas entièrement ses idées théoriques, bien que ce soient les miennes, mais exagérées. C'est comme pour le père Hugo, j'ai hésité à lui écrire, à propos de rien, par besoin. Il me semble très beau là-bas. Il m'avait mis son adresse au bout de son petit mot. était-ce une manière de dire : "Écrivez-moi, ça me flattera" ? Mais cela m'attirerait tant de style pompeux en remerciement que tu me feras seulement le plaisir dans ta lettre de lui dire que je suis tout à son service, etc. , qu'il envoie ses lettres à Londres. Je ne suis pas sûr si elle venait de D***. J'ai perdu l'enveloppe, mais je le crois.
      Adieu, bonne, chère, tendre et bien-aimée Muse. Mille tendresses, caresses et amour. Je te baise tout le long du corps, bonne nuit.
      Ton G.

   ***

 

À LOUISE COLET.

Entièrement inédite en 1927.
      
Dimanche, 6 heures du soir [10 avril 1853].
      Comme tu m'as l'air triste ! pauvre chère Muse. Ta lettre m'a navré. Je t'ai suivie dans toutes tes courses et la boue de Paris qui t'a trempé les pieds m'a fait froid au coeur. Quelle amère et grotesque chose que le monde ! Il y a quelques années, quand tu faisais des choses lâchées, molles, tu ne manquais pas d'éditeurs. Et maintenant que tu viens de faire une OEuvre, car la Paysanne en est une, tu ne peux trouver avec, ni argent, ni publication même. Si je doutais de sa valeur, tous ces déboires-là me confirmeraient encore plus dans l'opinion que c'est bon, excellent. Tu as vu ce que Villemain en a dit : pas une femme n'en serait capable. Ça a, en effet, un grand caractère de virilité, de force. Sois tranquille, ça fera son trou.
      On se moque de toi indignement ; la lettre de Jacottet est menteuse depuis la première ligne jusqu'à la dernière. Quoique je sois peu au fait de la librairie, il me paraît absurde que 700 et quelques vers coûtent à imprimer 400 francs, quand un in-8 n'en coûte guère que 7 à 8 tout au plus. C'est une défaite et, avant que tu ne m'aies exprimé l'opinion de Pagnerre là-dessus, j'avais pensé comme lui.
      Bouilhet a beaucoup vanté la Paysanne à Maxime. Peut-être est-ce un tour pour que tu la leur donnes ? Mais cette supposition est bien cherchée. M. a-t-il une si grande influence sur J. ? Quels foutus drôles que tous ces gens-là ! Il paraît que les quais sont chargés de numéros de la Revue de Paris non coupés et que l'on vend au rabais.
      Tu as raison ; ne donne rien dans cette boutique. Mais puisque tu es bien avec Jourdan et Pelletan, pourquoi ne prendraient-ils pas la Paysanne pour la mettre en feuilleton ? Au reste, à l'heure qu'il est, tu dois avoir conclu avec Perrotin.
      Non, pauvre muse, nous n'avons rien pu du côté du préfet. La seule voie que nous ayons vue, nous l'avons tentée et le résultat tu le connais. Mon frère n'est nullement en relation avec lui. Il ne va pas même à ses soirées (où tout le monde va). Quant à connaître quelqu'un au Havre, j'ai beau me retourner. Néant. Figure-toi, du reste, que je connais bien peu de monde, ayant, depuis 15 ans, fait tout ce que j'ai pu pour laisser tomber dans l'eau toute espèce de relation avec mes compatriotes, et j'ai réussi. Beaucoup de Rouennais ignorent parfaitement mon existence. J'ai si bien suivi la maxime d'Épictète "Cache ta vie" que c'est comme si j'étais enterré. La seule chance que j'aie de me faire reconnaître ce sera quand Bovary sera publiée ; et mes compatriotes rugiront, car la couleur normande du livre sera si vraie qu'elle les scandalisera.
      J'attends le résultat du concours avec bien de l'impatience.
      Bouilhet est dans mon cabinet. On cause à mes côtés ; je ne sais pas trop bien ce que je te dis, mais j'ai voulu t'embrasser de suite. Je vois de là ta pauvre et belle figure si dolente.
      Dieu ! que ma Bovary m'embête ! J'en arrive à la conviction quelquefois qu'il est impossible d'écrire. J'ai à faire un dialogue de ma petite femme avec un curé, dialogue canaille et épais, et, parce que le fonds est commun, il faut que le langage soit d'autant plus propre. L'idée et les mots me manquent. Je n'ai que le sentiment. Bouilhet prétend pourtant que mon plan est bon, mais moi je me sens écrasé. Après chaque passage, j'espère que le reste ira plus vite et de nouveaux obstacles m'arrivent ! Enfin ça se finira un jour ou l'autre.
      Va trouver Mignet. Qu'est-ce que tu risques ? Adieu, mille baisers, je t'écrirai au milieu de la semaine. Encore bien des caresses sur le coeur, sur le corps.
      Ton G.

   ***

 

À LOUISE COLET.

[Croisset] Mercredi, minuit et demi [13-14 avril 1853].
      Comme je suis content que ta Paysanne paraisse enfin ! Tu verras, ce sera un succès. Je l'ai toujours dit, il en a tous les éléments : c'est une oeuvre. Marche donc et lève haut la tête, ô Muse ! Vois comme tu as bien fait d'en retrancher tout le lyrisme inutile. Ainsi la tartine déclamatoire contre la guerre :

      Pour le soldat vous êtes l'air vital

aurait empêché Perrotin d'être ému ; elle eût contrarié sa fibre troupière, et il ne faut contrarier aucune fibre humaine, mais en faire naître s'il se peut. Ne blâmons rien, chantons tout, soyons exposants et non discutants. Quant au plombait que Villemain trouve original, moi je le trouve trop original, et si original que ce n'est pas français, quoi qu'il en dise. S'il eût été un bonhomme de couleur, au lieu d'être un critique, il n'aurait pas d'ailleurs trouvé que du soleil frappant sur du blanc faisait une couleur de plomb, c'est-à-dire quelque chose de plus terne que n'est le blanc lui-même sans le soleil. Cette couleur plombée peut s'appliquer, je suppose, à l'eau du Nil, à de l'eau d'un bleu épais, sombre, et dont une excessive lumière clarifie la teinte. Alors il peut y avoir en dessus comme un glacis de plomb, c'est vrai. Enfin plombait, là, est mauvais. Je l'ai dit et je le maintiens jusqu'à la guillotine.
      Laisse donc ton vers comme il est ! "Tout cotillon, etc." Qu'est-ce que cela fait que ça ressemble à du Béranger ? Il est dans la couleur du morceau où il se trouve, et tout est là : faire rentrer le détail dans l'ensemble. Ta correction "avait la tête en feu" est mauvaise, car ce n'était pas la tête qu'il avait en feu. Et d'ailleurs comme

      Tout cotillon mettait Gros-Pierre en feu

est bien mieux rythmé, excellent, garde-le. C'est drôle comme ton discernement a des berlues quelquefois ! De même que :

      Il eut la soif qu'on puise dans l'ivresse.

est très plat, quoique tu prétendes que ça fasse une image. Comment ne t'aperçois-tu pas que c'est une phrase banale, toute faite : "la soif qu'on puise dans l'ivresse !" la soif qu'on puise, métaphore usée et qui n'en est pas une ! On va puisant la soif dans l'ivresse ? Non, non, mille fois non ! Sacrée Muse, va, que tu es drôle ! Garde donc ton vers tout simple, sans prétention et d'une grande âpreté lubrique cachée : "il souhaitait d'y revenir sans cesse". Je crois seulement que "il souhaitait y revenir sans cesse" serait plus élégant. Au reste, c'est bien peu important.
      Non, tu ne me dois pas tous les remerciements que tu me fais. Si tu savais user de tes moyens, tu pourrais faire des choses merveilleuses. Tu es une nature vierge et tes arbres de haute futaie sont encombrés de broussailles. Dans cette Paysanne par exemple, il n'y a pas une intention qui soit de moi. Mais comment se fait-il que j'y aie développé beaucoup d'effets nouveaux ? C'est en enlevant tout ce qui empêchait qu'on ne les vît. Moi, je les y voyais ; ils y étaient. Ce qui fait la force d'une oeuvre, c'est la vesée, comme on dit vulgairement, c'est-à-dire une longue énergie qui court d'un bout à l'autre et ne faiblit pas.
      C'est là ce qu'a voulu dire Villemain en trouvant que ce n'étaient pas des vers de femme. Ah ! fie-toi à moi, va, et je te jure bien qu'il n'y aura pas un hémistiche faible dans tout ton drame, et que nous pouvons, pour le style, les ébahir, tous ces mâles-là dont la culotte est si légère.
      Comment, en supposant seulement que l'on soit né avec une vocation médiocre (et si l'on admet avec cela du jugement), ne pas penser que l'on doit arriver enfin, à force d'étude, de temps, de rage, de sacrifices de toute espèce, à faire bon ? Allons donc ! Ce serait trop bête ! La littérature (comme nous l'entendons) serait alors une occupation d'idiot. Autant caresser une bûche et couver des cailloux. Car lorsqu'on travaille dans nos idées, dans les miennes du moins, on n'a pour se soutenir rien, oui, rien, c'est-à-dire aucun espoir d'argent, aucun espoir de célébrité, ni même d'immortalité (quoiqu'il faille y croire pour y atteindre, je le sais). Mais ces lueurs-là vous rendent trop sombre ensuite, et je m'en abstiens. Non, ce qui me soutient, c'est la conviction que je suis dans le vrai, et si je suis dans le vrai, je suis dans le bien, j'accomplis un devoir, j'exécute la justice. Est-ce que j'ai choisi ? Est-ce que c'est ma faute ? Qui me pousse ? Est-ce que je n'ai pas été puni cruellement d'avoir lutté contre cet entraînement ? Il faut donc écrire comme on sent, être sûr qu'on sent bien, et se foutre de tout le reste sur la terre.
      Va, Muse, espère, espère. Tu n'as pas fait ton oeuvre. Et sais-tu que je t'aime bien de ce nom de Muse où je confonds deux idées ? C'est comme dans la phrase d'Hugo (dans sa lettre) : "Le soleil me sourit et je souris au soleil." La poésie me fait songer à toi, toi à la poésie. J'ai passé une bonne partie de la journée à rêver de toi et de ta Paysanne. La certitude d'avoir contribué à rendre très bon ce qui l'était à peu près m'a donné de la joie. J'ai pensé beaucoup à ce que tu ferais. écoute bien ceci et médite-le : tu as en toi deux cordes, un sentiment dramatique, non de coups de théâtre, mais d'effet, ce qui est supérieur, et une entente instinctive de la couleur, du relief (c'est ce qui ne se donne pas, cela). Ces deux qualités ont été entravées et le sont encore par deux défauts, dont on t'a donné l'un, et dont l'autre tient à ton sexe. Le premier, c'est le philosophisme, la maxime, la boutade politique, sociale, démocratique, etc. , toute cette bavure qui vient de Voltaire et dont le père Hugo lui-même n'est pas exempt. La seconde faiblesse, c'est le vague, la tendro-manie féminine. Il ne faut pas, quand on est arrivé à ton degré, que le linge sente le lait. Coupe donc moi la verrue montagnarde et rentre, resserre, comprime les seins de ton coeur, qu'on y voie des muscles et non une glande. Toutes tes oeuvres jusqu'à présent, à la manière de Mélusine (femme par en haut et serpent par en bas), n'étaient belles que jusqu'à certaine place, et puis le reste traînait en replis mous. Comme c'est bon, hein, pauvre Muse, de se dire ainsi tout ce qu'on pense ! Oui, comme c'est bon d'avoir toi, car tu es la seule femme à qui un homme puisse écrire de telles choses.
      Enfin je commence à y voir un peu clair dans mon sacré dialogue de curé. Mais franchement, il y a des moments où j'en ai presque envie de vomir physiquement, tant le fond est bas. Je veux exprimer la situation suivante : ma petite femme, dans un accès de religion, va à l'église ; elle trouve à la porte le curé qui, dans un dialogue (sans sujet déterminé), se montre tellement bête, plat, inepte, crasseux, qu'elle s'en retourne dégoûtée et indévote. Et mon curé est très brave homme, excellent même, mais il ne songe qu'au physique (aux souffrances des pauvres, manque de pain ou de bois), et ne devine pas les défaillances morales, les vagues aspirations mystiques ; il est très chaste et pratique tous ses devoirs. Cela doit avoir six ou sept pages au plus et sans une réflexion ni une analyse (tout en dialogue direct). De plus, comme je trouve très canaille de faire du dialogue en remplaçant les "il dit, il répondit" par des barres, tu juges que les répétitions des mêmes tournures ne sont pas commodes à éviter. Te voilà initiée au supplice que je subis depuis quinze jours. À la fin de la semaine prochaine cependant, j'en serai complètement débarrassé, je l'espère. Il me restera ensuite une dizaine de pages (deux grands mouvements), et j'aurai fini le premier ensemble de ma seconde partie. L'adultère est mûr ; on va s'y livrer, et moi aussi, j'espère, alors. Pourquoi donc m'envoies-tu les billets de Madame Didier ? Ils n'ont rien de bien curieux ?
      Cette Lagrange, actrice des Italiens, dont elle parle, est la petite-fille d'un bonhomme de Rouen, M. Bordier, dont mon père était le médecin. Il y a six ou sept ans ma mère l'a entendue chanter dans un salon à Rouen. Elle est ensuite venue jouer sur le théâtre, mais sans succès ; elle était d'ailleurs, à ce moment, dans un état intéressant. Quelle est donc cette dame de Rouen avec laquelle tu t'es trouvée chez les Chéron, il y a quelques semaines ?
      Comme je suis impatient de savoir le résultat du concours ! J'imagine que les articles d'Hippolyte Castille sont payés par les intéressés. Il doit y avoir là-dessous quelque petit commerce canaille. Quelle charmante littérature !
      Dans le dernier numéro de l’Athenoeum, il y avait un article de Dufaï contre Émaux et Camées. Ces imbéciles-là finiraient presque par vous faire trouver bon ce qu'on trouve mauvais, tant ils blâment le mauvais sottement. Mais cet article doit être une réponse indirecte à la note de notre ami. Ah ! comme tout cela est intéressant, instructif et moral ! Quelle bête d'invention que l'imprimerie, au fond !
      Adieu, chère Muse bien-aimée, à toi.
      Avec mille baisers.
      Ton G.
      J'approuve l'idée de Pelletan de publier d'abord sans nom d'auteur. Mais ce titre de Poème de la femme est bien prétentieux pour une chose si franche du collier. Ça sent l'école fouriériste, etc. Tâche donc de t'en priver, si ça se peut. J'ai ce portrait que tu dis.

   ***

 

À LOUISE COLET.

Entièrement inédite en 1927.
      
16 avril 1853, samedi, 1 heure.
      C'est donc pour cela que j'ai été, hier, d'une tristesse funèbre, atroce, démesurée et dont j'étais stupéfait moi-même. Nous ressentons à distance nos contre-coups moraux. Avant-hier, dans la soirée, j'ai été pris d'une douleur aiguë à la tête, à en crier ; et je n'ai pu rien faire.
      Je me suis couché à minuit. Je sentais le cervelet qui me battait dans le crâne, comme on se sent sauter le coeur quand on a des palpitations. Si le système de Gall est vrai et que le cervelet soit le siège des affections et des passions, quelle singulière concordance ! Voilà trois jours que j'en ai lâché le grec et le reste. Je ne m'occupe plus que de ma Bovary, désespéré que ça aille si mal.
      Pauvre amie, comme ta lettre de ce matin est pleine de sanglots ! Voilà longtemps que tu me sembles dans un triste état, mais tu prends les choses trop ardemment. Eh bien ! quand tu échouerais au concours, tant pis ! Si c'est l'argent qui te gêne, demande-m'en. Quoique je n'en aie guère, le peu que je t'enverrai te fera toujours du bien. Pas de façons ! Qu'est-ce que ça fait ? Je n'en dînerai ni m'en chaufferai moins, et quant à l'Académie, je médite (en cas d'insuccès) une vengeance raide qui leur tapera sur les doigts et les fera lire, à l'avenir, les pièces à juger, avec plus d'attention. Mais je crois que Villemain va faire les cinq cents coups. C'est comme la bataille de Marengo. Tu la gagneras peut-être au moment où tu crois tout perdu. En tout cas, il sera inutile, lui, de l'envoyer promener. À quoi bon se faire un ennemi ! Il ne faut jamais obéir aux passions infructueuses. Tu t'es déjà attiré bien des chagrins par tes emportements, chère sauvage bien-aimée.
      Croyez un vieux, gardez un peu de gentilshommes.
      Si tu échoues, voici ce que je ferais à ta place (toutes les pièces refusées sont brûlées, n'est-ce pas, et il n'en reste rien ?). Je reprendrais mon Acropole (que tu m'apporterais à Mantes) ; nous reverrions tout, ne laissant rien passer comme à la Paysanne ; nous en ferions une chose parfaite, ce qui ne serait pas difficile. Le morceau des Barbares serait exécuté comme je l'ai conçu, c'est-à-dire on y taperait légèrement sur ceux qui échignent l'antique sous prétexte de le conserver. Badigeonneurs, faiseurs d’expurgata, professeurs, etc. , on pourrait faire, là-dessus, un mouvement crâne et où l'Académie ne serait pas ménagée, sans la nommer. Puis, le lendemain du prix je publierais mon Acropole avec une note : "Ce poème n'a pas eu le prix". L'insertion de ce poème se ferait dans un journal gouvernemental (puisque l'Académie est mal vue du gouvernement) et on y ajouterait un article où l'on se foutrait de l'Académie et de toi qui as eu la candeur de croire, etc.
      Pourquoi Madame Colet concourt-elle ? Est-ce pour se faire juger ? On raillerait tes autres prix aux détriments de celui-là. L'Académie a fait son temps... c'est une chose jugée... puisqu'on parle d'économie pourquoi ne pas faire celle de supprimer ce corps caduc, etc. Qu'en penses-tu ? Ainsi, de toute façon, silence absolu. Mais j'ai encore bon espoir.
      Je viens de relire deux fois la Paysanne. C'est superbe (sans exagération). Ça marche comme un chemin de fer, et c'est plein de couleur. Quoique je la susse presque par coeur, j'ai été attendri encore. Si je ne te renvoie pas l'épreuve aujourd'hui, c'est que je veux la faire lire à Bouilhet demain. Tu l'auras lundi soir. J'y ferais des corrections si je connaissais les signes. Mais j'appellerai ton attention sur quelques fautes de ponctuation. Il n'y a guère que celles-là et puis quelques espaces à observer entre les mouvements. Mais c'est bien dommage de n'avoir pas fait un volume diamant, comme Émaux et Camées. Ainsi, ça a l'air brochure. Il faut à toute force changer l'impression du titre. Tel que c'est, avec Poème de la femme plus gros, on croit qu'on va lire : le poème de la femme (et d'abord l'oeuvre semble avoir des dimensions bien petites pour un titre si lourd), tandis que c'est la Paysanne, faisant partie du poème de la femme. La Paysanne doit donc être en plus gros caractères et attirer toute l'attention. Sois sûre que ce titre de "Poème de la femme" écarte les gens de goût (moi, par exemple) et bien des bourgeois. Il faut mettre :

      LE POÈME DE LA FEMME.
      -----------------
      Premier Récit.
      LA PAYSANNE.

en très gros caractères, car, encore une fois, c'est La Paysanne et, de la manière dont je dis, il y a moins de charlatanisme. Je crois cela très important. Supprime aussi, aux annonces des autres récits, la femme intelligente, qui a l'air de faire une classe à part. La femme intelligente n'est pas un rang dans la société. Mets : la bonne, la bas-bleu, n'importe quoi, mais pas d'épithète qualificative. La femme intelligente, ainsi annoncée après la princesse, la servante, est d'un effet godiche, ou tout au moins naïf.
      Je suis brisé de fatigues et de fatigue et d'ennui. Ce livre me tue ; je n'en ferai plus de pareils. Les difficultés d'exécution sont telles que j'en perds la tête dans des moments. On ne m'y reprendra plus, à écrire des choses bourgeoises. La fétidité du fonds me fait mal au coeur. Les choses les plus vulgaires sont, par cela même, atroces à dire et, quand je considère toutes les pages blanches qui me restent encore à écrire, j'en demeure épouvanté. À la fin de la semaine prochaine j'espère te dire pourtant quand est-ce qu'enfin nous nous verrons. Tu n'en as pas plus envie que moi. Ce sera dans trois semaines, je pense. Si un bon vent me soufflait, je n'en aurais pas pour longtemps.
      Que c'est bête de se donner tout ce mal-là et que personne n'appréciera jamais ! Mais je me plains, quand c'est toi qu'il faut plaindre. Peut-être m'envoies-tu ta tristesse. Eh bien, prends donc toute ma force et mes baisers les plus tendres. Je mets ma bouche sur tes lèvres, mon coeur sur ton coeur.
      Adieu, pauvre bonne muse, adieu, adieu.
      Ton G.

   ***

 

À LOUISE COLET.

Entièrement inédite en 1927.
      
Nuit de mercredi, 2 heures [20 avril 1853].
      Puisqu'il te faut une réponse immédiate, chère Muse, j'enverrai demain, à 6 heures, mon domestique à cheval porter à Rouen ce petit mot. Autrement, il ne m'est jamais possible de te répondre poste par poste. Tu dois avoir ceci demain, vers 5 heures. Voilà mon opinion sur les corrections proposées par le gars Pelletan : merde !
      Quand on s'est échigné à faire son oeuvre, en conscience, qu'on s'est donné bénévolement d'atroces ennuis à la corriger, se corriger, peser et critiquer et refondre et rechanger, etc. , s'il fallait obéir ensuite à tous les imbéciles qui vous disent : recommencez, autant vaudrait se jeter la tête la première par-dessus le Pont Neuf.

      Garde

      Trottant comme harneton

S'il faut changer à toute force par condescendance, mets :

      Trottant sous son petit jupon

qui ne le vaut pas.
      Oh ! les gens de goût qui n'ont pas remarqué les deux seules métaphores inexactes du poème : "La douleur d'airain qui marche" et "les ailes qui ont des ruines" ! et qui s'attachent à celles-ci.
      Quant à :

      Avec délice il faisait un enfant,

je me révolte. Ce vers-là est tout bonnement de la famille de Molière :

      Si les enfants qu'on fait se faisaient par l'oreille

 Il n'offre pas une image libertine, il n'a aucune expression basse ou obscène, il est franc et dit la chose simplement, carrément, sans malice. Il fait rire ? Eh bien après ? Il faut mieux faire rire que faire pitié, effet que la critique du critique Pelletan me procure.
      Ah ! voilà bien mes couillons de l'école de Lamartine ! Tas de canailles sans vergogne ni entrailles. Leur poésie est une bavachure d'eau sucrée. Sacré nom de Dieu ! j'écume ! Je les crois bien ! quand ils me disent qu'ils n'aiment pas l'antique ni les anciens. Mais ceux qui ont sucé le lait de la louve (j'entends le suc des vieux) ont un autre sang dans la veine et ils considèrent comme des fleurs blanches de l'esprit toutes ces mièvreries pudibondes où toute naïveté doit périr.
      "Puisque vous écrivez le poème de la femme", toujours des grands mots ! toujours la prétention, toujours la grosse caisse mise sur l'estomac ! et sur laquelle il faut taper à tour de bras en disant : "ceci, ô mes frères, est mon coeur". Mais non, tu as écrit l'histoire de Jean et de Jeanneton, tout bonnement, et il s'est trouvé qu'en écrivant l'histoire de Jean et de Jeanneton tu as écrit l'histoire de la Paysanne, parce que toute individualité idéale, fortement rendue, résume. Mais il ne faut pas vouloir résumer. Et puis, je commence à m'indigner de tes titres : Poème de la femme ; Ce qui est dans le coeur des femmes ; Deux femmes célèbres ; Deux mois d'émotion. Mais saprelotte, tu vaux mieux que ça ! Tu te dégrades par l'enseigne.
      Dans quelle fange morale ! dans quel abîme de bêtise l'époque patauge ! Il me semble que l'idiotisme de l'humanité arrive à son paroxysme. Le genre humain, comme un tériaki, saoul d'opium, hoche la tête en ricanant et se frappe le ventre, les yeux fixés par terre. Ah ! je hurlerai à quelque jour une vérité si vieille qu'elle scandalisera comme une monstruosité. Il y a des jours où la main me démange d'écrire cette préface des Idées reçues et mon Essai sur le génie poétique français.
      Enfin, Pelletan ne fait pas de la correction de ce vers une condition sine qua non de ses articles. Dis-lui donc que tu as essayé de refaire ce vers, que c'est impossible, qu'on t'a rassurée, etc. (le malheureux, s'il avait vu tout ce qui n'est plus !).
      Ah ! charmant mérite de Monsieur de Lamartine : "avoir purifié les moeurs des femmes !". D'abord je nie, et ensuite je m'en fouts. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il n'a pas purifié le langage françoys. Est-il peu shakespearien, rabelaisien, dantesque et fulgurant, ce bon barde-là ! Et je le déclare même sale, quand il veut faire de l'amour éthéré. Les déguisements virils de Laurence dans la grotte (dans Jocelyn), les filets avec quoi on se garrotte dans Raphaël, cette chasteté par ordre du médecin ! tout cela me dégoûte par tous mes instincts.
      Monsieur de Lisle est bien bon enfant de s'assombrir des éloges décernés à Lamartine. Ça prouve son ingénuité ! Il restera de Lamartine encore moins que de Béranger, car Béranger écrit mieux dans sa mesure. Au reste, je les livre tous les deux aux libéraux et aux femmes sensibles.
      Quant à moi, je finis par être aussi embêté de moi-même que d'autrui. Voilà trois semaines que je suis à écrire dix pages ! Je passe des journées entières à changer des répétitions de mots, à éviter des assonances ! Et quand j'ai bien travaillé, je suis moins avancé à la fin de la journée qu'au commencement.
      Enfin, Allah est miséricordieux et le temps est un grand maigre (sic).
      Adieu, je voudrais bien un de ces jours être un peu mieux disposé pour t'écrire une longue lettre ; mais franchement, je suis bas.
      Encore mille bons baisers, chère amie. À toi.
      Ton G.

   ***

 

À LOUISE COLET.

En partie inédite en 1927.
      
[Croisset,] Vendredi, 1 heure [22 avril 1853].
      Je t'écris à la hâte ; ma lettre partira par une occasion que j'ai pour Rouen et tu la recevras demain à ton réveil. C'est étrange ! mais hier au soir j'avais bon espoir, j'étais dans un bon état. Nos communications d'effluves ont été en défaut. Ou bien étais-tu peut-être très calme (car ta lettre de ce matin est stoïque, chère sauvage) et m'envoyais-tu ta sérénité ? ou est-ce moi qui t'ai envoyé la mienne ? Villemain a fait là dedans une bonne figure ! Allons, en voilà encore un que j'avais toujours bien jugé. Quand il reviendra, et je le souhaite, tu n'as qu'une chose à faire, c'est de le remercier avec effusion de ce qu'il a fait pour toi. Il n'y a pas de pire vengeance que ces politesses-là. Elles sont hautes comme orgueil et fortes comme esprit. S'il veut faire des excuses, donner des explications, c'est de l'arrêter court, du premier mot, avant de l'entendre, et de lui dire : "Causons d'autre chose". Voilà tout. Et ce Musset aussi, qui ne dit rien ! Tous ! tous ! Enfin, mes vieilles haines sont donc justes. Mais j'aurais voulu que le ciel, cette fois, ne me donnât pas si bien raison. Tu vois que je n'avais pas mal deviné quand je te disais qu'on ne te tiendrait pas compte de tant de détails archéologiques et qu'il y en avait trop (à leur goût). Pas un des académiciens (si ce n'est peut-être Mérimée) n'en savait autant que ton Acropole en dit, et on garde toujours une petite rancune à qui nous instruit, rappelle-toi cela, surtout quand on a la prétention d'instruire les autres. Moi, à ta place, je lèverais le masque (le jour de la distribution des prix) et je publierais mon Acropole retouchée, puisqu'on n'en a lu que des fragments ; ce serait une bonne farce. Mais par exemple je ne laisserais pas un vers qui ne fût bon, et l'année prochaine, au mois de janvier, je renverrais une autre Acropole (il y a manière de refaire le sujet tout à l'inverse et sans que rien y ressemble). Cette fois-ci je m'arrangerais pour avoir le prix en m'y prenant (politiquement) mieux, et qui est-ce qui aurait un pied de nez ? Ce serait assez coquet de souffleter deux fois ces messieurs avec la même idée, une fois devant le public et par le public, et la seconde par eux-mêmes. Tu verrais quelle politesse on aurait pour toi après, et les amabilités, les traits d'esprit de M. le rapporteur ! Si tu t'en rapportes à moi complètement, je crois que nous y pouvons arriver.
      Qu'est-ce que ça fout, tout cela ? Il n'y a de défaites que celles que l'on a tout seul devant sa glace, dans sa conscience. J'aurais eu mardi et mercredi cent mille sifflets aux oreilles que je n'aurais pas été plus abattu. Il ne faut penser qu'aux triomphes que l'on se décerne, être soi-même son public, son critique, sa propre récompense.
      Le seul moyen de vivre en paix, c'est de se placer tout d'un bond au-dessus de l'humanité entière et de n'avoir avec elle rien de commun, qu'un rapport d'oeil. Cela scandaliserait les Pelletan, les Lamartine et toute la race stérile et sèche (inactive dans le bien comme dans l'idéal) des humanitaires, républicains, etc. Tant pis ! Qu'ils commencent par payer leurs dettes avant de prêcher la charité, par être seulement honnêtes avant de vouloir être vertueux. La fraternité est une des plus belles inventions de l'hypocrisie sociale. On crie contre les jésuites. ô candeur ! nous en sommes tous !
      Enfin, si cette défaite du concours te gêne comme argent, tu sais que j'ai encore un petit magot de 500 francs. Ils sont à ta disposition comme si tu les tenais dans la main, et j'espère que tu m'estimes assez (je ne dis pas : aimes) pour agir sans cérémonie.
      Il a donc fallu en passer par la correction de l’enfant. Certainement ton vers nouveau n'est pas mauvais ; mais l'autre était bon ! Que penses-tu si, au lieu de :

      Et chaque année il avait un enfant

tu mettais :

      Et chaque année lui donnait un enfant.

      Ça me semble moins plat et ça relève mieux "il en fit tant", qui suit. Mais de quoi que l'on s'arrange, on ne remplacera pas la première version. Ils étaient si carrés, ces deux vers ! à ta place je les laisserais en blanc, je mettrais des points seulement. Ça aurait l'air d'avoir été supprimé par ordre. Supprimez le bon, d'accord ; mais ne le corrigez pas. Dans la suppression complète vous obéissez à la force matérielle, mais en corrigeant vous êtes complice. Les iconoclastes sont pires que les barbares.
      "Sous son petit jupon" peut aller à cause des deux ainsi. Non ! il avait vaut mieux. Ah ! mon Dieu, tu ne t'imagines pas la haine, le mal aux nerfs, que ça me fait de voir des bêtises semblables ! Envoie-le faire foutre ! Puisqu'ils avaient trouvé bon tout d'abord le poème, qu'est-ce que ça signifie, ces revirements-là ? Eh bien, qu'ils en fassent, eux, de la poésie ! Encore une fois, s'il faut leur obéir, je laisserais deux vers en blanc. En tout cas, à une deuxième édition, refourre-moi-les.
      Le commencement de la semaine a été mauvais, mais maintenant ça reva, pour retomber bientôt sans doute. J'ai toujours ainsi des hauts et des bas. La fétidité du fond, jointe aux difficultés de la forme, m'accable quelquefois. Mais ce livre, quelque mauvais qu'il puisse être, sera toujours une oeuvre d'une rude volonté et, une fois fini, corrigé, achevé d'un bout à l'autre, je crois qu'il aura une mine hautaine et classique. Ce sont de ces oeuvres dont parle Perse, qui veulent que l'on se morde les ongles jusqu'au sang. À défaut d'autre mérite, c'en est un que la patience. Le mot de Buffon est impie ; mais quand le génie manque, la volonté, dans une certaine limite, le remplace. Napoléon III n'en est pas moins empereur tout comme son oncle. Après ce trait de modestie (de ma part), je te dis adieu, bon courage, à bientôt. Le soleil ne meurt jamais ! l'art est immortel comme lui ! et il y a des mondes lumineux où les âmes des poètes vont habiter après la mort ; elles roulent avec les astres dans l'infini sans mesure.
      Un long baiser sur tes lèvres. À toi, à toi.
      Ton G.

   ***

 

À LOUISE COLET.

[Croisset] Mardi soir, 1 heure après minuit [26-27 avril 1853].
      Il est bien tard, je suis très las. J'ai la gorge éraillée d'avoir crié tout ce soir en écrivant, selon ma coutume exagérée. Qu'on ne dise pas que je ne fais point d'exercice. Je me démène tellement dans certains moments que ça me vaut bien, quand je me couche, deux ou trois lieues faites à pied. Quelle singulière mécanique que l'homme ! Quoique je n'aie rien à te dire, je voudrais bien pourtant t'emplir ces quatre pages, pauvre Muse, bonne et belle amie. Ah ! si ! J'ai quelque chose à te dire, c'est que ma Bovary n'avançant qu'à pas de tortue, je renonce à remettre à la fin du mouvement qui m'occupe notre entrevue à Mantes. Nous nous verrons dans quinze jours au plus tard. Je veux seulement écrire encore trois pages au plus, en finir cinq que j'écris depuis l'autre semaine, et trouver quatre ou cinq phrases que je cherche depuis bientôt un mois. Mais quant à attendre que j'en sois à la fin de cette première partie de la deuxième, j'en aurais, en travaillant bien, pour jusqu'à la fin du mois de mai. C'est trop long ! Ainsi la lettre que je t'écrirai à la fin de la semaine prochaine te dira positivement le jour de notre rendez-vous. Tâche de te bien porter et de m'apporter ce que tu as fais du plan de ton drame, ainsi que le poème de l’Acropole tel qu'il a été envoyé à l'Académie. J'ai passé tantôt presque une heure à fouiller partout pour retrouver la lettre du Gagne : (peine perdue). Mais j'ai retrouvé les Fantômes. Je suis sûr de l'avoir (la lettre de Gagne), mais j'ai un tel encombrement de lettres dans mes tiroirs et de paperasses dans mes cartons, que c'est le diable quand il faut chercher quelque chose que je n'ai point classé. Si tu veux, je recommencerai et je suis sûr que je la retrouverai. Jamais je ne jette aucun papier ; c'est de ma part une manie. L'année prochaine, quand Bouilhet ne sera pas là, je consacrerai mes dimanches à ce grand rangement qui sera à la fois très triste et très amusant, très pénible et assez sot. À propos de lettre, j'en ai reçu une de Du Camp (à l'occasion d'une chose égarée de voyage, que je lui demandais) des plus aimables, cordiale, dans le ton de l'amitié. Il m'annonce que les vers de Bouilhet doivent paraître dans le prochain numéro, seuls pour les mieux faire valoir, etc. (?). Comme je ne tiens aucun compte de ses sentiments favorables ou malveillants, je ne me creuserai pas la tête à chercher d'où vient ce revirement momentané.
      Et toi, es-tu remise ? Comment vas-tu ? Je m'attends demain ou après-demain à avoir la Paysanne. Combien ton avoué demande-t-il de dommages-intérêts dans l'affaire Barba ? Es-tu sûre de gagner et que ce ne soit des frais perdus ?
      Ce bon père Béranger ! Je crois que la Paysanne le syncopera un peu. Voilà de la poésie peuple comme ce bourgeois n'en a guère fait. Il a les pattes sales, Béranger ! Et c'est un grand mérite en littérature que d'avoir les mains propres. Il y a des gens (comme Musset par exemple) dont ç'a été presque le seul mérite, ou la moitié de leur mérite pour le moins. Les poètes sont d'ailleurs jugés par leurs admirateurs, et tout ce qu'il y a de plus bas en France, comme instinct poétique, depuis trente ans s'est pâmé à Béranger. Lui et Lamartine m'ont causé bien des colères par tous leurs admirateurs. Je me souviens qu'il y a longtemps, en 1840, à Ajaccio, j'osai soutenir seul, devant une quinzaine de personnes, c'était [chez] le préfet, que Béranger était un poète commun et de troisième ordre. J'ai paru à toute la société, j'en suis sûr, un petit collégien fort mal élevé. Ah ! Les gueux ! les gueux ! Quel horizon !... Cela donnait le cauchemar à mon pauvre Alfred. La postérité, du reste, ne tarde pas à cruellement délaisser ces gens-là qui ont voulu être utiles et qui ont chanté pour une cause. Elle n'a souci déjà, ni de Chateaubriand avec son Christianisme renouvelé, ni de Béranger avec son philosophisme libertin, ni même bientôt de Lamartine avec son humanitarisme religieux. Le Vrai n'est jamais dans le présent. Si l'on s'y attache, on y périt.
      À l'heure qu'il est, je crois même qu'un penseur (et qu'est-ce que l'artiste si ce n'est un triple penseur ?) ne doit avoir ni religion, ni patrie, ni même aucune conviction sociale. Le doute absolu maintenant me paraît être si nettement démontré que vouloir le formuler serait presque une niaiserie. Bouilhet me disait, l'autre jour, qu'il éprouvait le besoin de faire l'apostasie publique, écrite, motivée, de ses deux qualités de chrétien et de Français, et de foutre, après, son camp de l'Europe pour ne plus jamais en entendre parler, si c'était possible. Oui, cela soulagerait de dégueuler tout l'immense mépris qui vous emplit le coeur jusqu'à la gorge. Quelle est la cause honnête, je ne dis pas à vous enthousiasmer, mais même à vous intéresser, par le temps qui court ? Comme tu as, toi, dépensé du temps, de l'énergie dans toutes ces bêtises-là ! Que d'amour inutile ! Je t'ai connue démocrate pure, admiratrice de G Sand et Lamartine. Tu ne faisais pas la Paysanne dans ce temps-là ! Soyons nous, et rien que nous. "Qu'est-ce que ton devoir ? L'exigence de chaque jour". Cette pensée est de Goethe. Faisons notre devoir, qui est de tâcher d'écrire bien. Et quelle société de saints serait celle où seulement chacun ferait son devoir !
      Je lis du Montaigne maintenant dans mon lit. Je ne connais pas de livre plus calme et qui vous dispose à plus de sérénité. Comme cela est sain et piété ! Si tu en as un chez toi, lis de suite le chapitre de Démocrite et Héraclite et médite le dernier paragraphe. Il faut devenir stoïque quand on vit dans les tristes époques où nous sommes.
      Pourquoi, l'autre nuit, celle d'hier, ai-je rêvé que j'étais à Thèbes, en Égypte, avec Babinet, et que nous galopions tous les deux comme deux lapins pour fuir trois énormes lions que Babinet élevait par curiosité ? Au moment où il me disait : "Il n'y a que moi à Paris pour avoir de ces idées-là", les trois grosses bêtes se sont mises à nous poursuivre. Je vois encore les basques de l'habit du père Babinet volant au vent dans notre fuite, et la couleur du sable où nous filions comme sur des patins.
      J'ai une tirade de Homais sur l'éducation des enfants (que j'écris maintenant) et qui, je crois, pourra faire rire. Mais moi qui la trouve très grotesque, je serai sans doute fort attrapé, car pour le bourgeois c'est profondément raisonnable.
      Adieu, bonne Muse, à bientôt. Nous aurons là deux ou trois bons jours ; j'en ai besoin. Je ne sais combien de millions il faudrait me donner pour recommencer ce sacré roman ! C'est trop long pour un homme que cinq cents pages à écrire comme ça ; et quand on en est à la 240e et que l'action commence à peine ! Encore adieu, mille baisers sur toutes les lèvres.
      À toi. Ton G.

   ***