1853

 
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Du 1er au 11 juin : Lettres 394 à 398

 

À LOUISE COLET.

    En partie inédite en 1927. 
    [Croisset] Mercredi, minuit [1er juin 1853].
    Je viens d'écrire au grand homme (la lettre partira après-demain au plus tard), ce qui n'était pas aisé à cause de la mesure que je voulais tenir. Il a fait trop de canailleries pour que je puisse lui exprimer une admiration sans réserve (ses encouragements à des médiocrités, l'Académie, son ambition politique, etc.). Et d'autre part il m'a causé tant de bonnes heures d'enthousiasme, il (...) qu'il m'était fort difficile de me tenir juste entre la raideur et d'adulation. Je crois cependant avoir été à la fois poli et sincère (chose rare).
    J'ai relu, et attentivement, tout l’Acropole trois fois. À part beaucoup de lumières, de lumineux, de rayons, d'auréoles qu'il y a dans le commencement, et le morceau des Barbares que je persiste à trouver mauvais et même inutile, c'est une forte chose, dont il n'y a pas six vers faibles. Les Panathénées m'ont ébloui ; c'est abondant et précis tout ensemble. Sois sûre que c'est bon, très bon, et qu'avec encore une semaine de travail tu fais de cela une chose achevée. Le vers est parfois superbe et il y a là un talent merveilleux à exprimer nettement, et en vers essentiellement poétiques, des idées historico-philosophiques. écoute bien ce qui suit.
    Il faut prendre de suite, à ce propos, un parti et n'y plus revenir.
    Veux-tu, oui ou non, reconcourir l'année prochaine ? Ta réponse : "Je verrai au mois de janvier" m'exaspère ; je t'en préviens. C'est maintenant qu'il faut se décider et prendre ses mesures d'avance, lentement et bien. Ainsi, première décision. Seconde : est-ce ce poème-là que tu veux redonner ? (L'idée du Philosophe, de redemander le manuscrit à Villemain, est excellente, et c'est ce qu'il faut faire, de quelque façon que tu te décides). Si tu veux exécuter ta vengeance (une fois le manuscrit de l'Académie détruit), il sera facile de faire l’Acropole irréprochable, je t'en réponds. Mais alors, dès que ton plan de drame sera fait, au mois de septembre je suppose, nous reverrons donc à bâtir un plan de 2e Acropole. Bouilhet, qui sera alors à Paris, t'aiderait à la confection. Réfléchis à tout cela et tâche de comprendre, chère Muse, qu'il faut toujours avoir du temps devant soi et faire de suite afin de pouvoir faire à l'aise. Ne m'objecte pas l'inspiration. Les gens comme nous, Dieu merci, doivent savoir s'en passer.
    Oui, je crois au succès de ton drame. Mais, si tu le fais dans des idées heurtantes, non. Fais-le en vue du public éternel, sans allusion, sans époque, dans la plus grande généralité et il ne heurtera rien et sera plus large. Après une première réussite, tu pourras déployer tes ailes en liberté. Bouilhet est dans la même position. Les conditions de son drame le dégoûtent assez, à cause de toutes les privations qu'il faudra qu'il s'y impose. Mais il ne l'exécutera pas moins au point de vue théâtral, et pour réussir. La condition d'honnêteté, c'est le style. Voilà tout, et il faut réussir, bonne Muse, il le faut. C'est facile, ne fût-ce que pour s'imposer ensuite, impérieusement.
    Le rire a empêché l'indignation ; la pitié a presque attendri ma colère.
    Je regarde cet article de Villemain comme un hommage involontaire de la bêtise au génie. J'eusse douté de la Paysanne, que je suis maintenant convaincu de son excellence, car il n’a pu lui rien reprocher. Les vers qu'il cite comme mauvais sont des meilleurs, et le blâme d'immoralité, d'irréligion, couronne le tout ! C'est splendide. Ma mère a lu ces deux articles et en a été indignée ou plutôt scandalisée. Elle admire ce stoïcisme des poètes à se laisser déchirer et la force qu'il faut pour supporter tout cela. Du reste ces articles ne sont pas convaincus ; on y sent un parti pris, un dessous de cartes qui vous échappe. Plus une oeuvre est bonne, plus elle attire la critique. C'est comme les puces qui se précipitent sur le linge blanc.
    Voilà trois jours que je passe à faire deux corrections qui ne veulent pas venir. Toute la journée de lundi et de mardi a été prise par la recherche de deux lignes ! Je relis du Montesquieu, je viens de repasser tout Candide ; rien ne m'effraie.
    Pourquoi, à mesure qu'il me semble me rapprocher des maîtres, l'art d'écrire, en soi-même, me paraît-il plus impraticable et suis-je de plus en plus dégoûté de tout ce que je produis ? Oh ! le mot de Goethe : "J'eusse peut-être été un grand poète, si la langue ne se fût montrée indomptable !" Et c'était Goethe !
    Bouilhet m'a lu tout ce que tu lui dis de Leconte ! Eh bien, cela m'a attristé. À part cette séparation au chemin de fer, que je sens et comprends, je n'admets pas le reste de l'histoire ni du bonhomme. Ces deux ans passés dans l'absorption complète d'un amour heureux me paraissent une chose médiocre. Les estomacs qui trouvent en la ratatouille humaine leur assouvissance ne sont pas larges. Si c'était le chagrin encore, bien ! Mais la joie ? Non ! non ! C'est long, deux ans passés sans le besoin de sortir d'ici, sans faire une phrase, sans se tourner vers la Muse. À quoi donc employer ses heures, quand les lèvres sont oisives ? à aimer ? à aimer ? Ces ivresses me surpassent et il y a là une capacité de bonheur et de paresse, quelque chose de satisfait qui me dégoûte. Ah ! poète, vous vous consolez dans la littérature. Les chastes soeurs viennent après madame et votre lyrisme n'est qu'un échauffement d'amour détourné. Mais il en est puni, ce brave garçon, la vie lui manque un peu dans ses vers, son coeur ne dépasse pas son gilet de flanelle et, restant tout entier dans sa poitrine, il n'échauffe point son style.
    Et puis se plaindre, crier à la trahison, ne pas comprendre (et quand on est poète) cette suprême poésie du néant-vivant, de l'habit qui s'use, ou du sentiment qui fuit ! Tout cela est bien simple, pourtant. Je ne déclame pas contre ce bon Delisle, mais je dis qu'il me semble un peu ordinaire dans ses passions. Le vrai poète, pour moi, est un prêtre. Dès qu'il passe la soutane, il doit quitter sa famille.
    Pour tenir la plume d'un bras vaillant, il faut faire comme les amazones, se brûler tout un côté du coeur.
    Toi, tu es bien la meilleure femme du monde, et la plus candide nature. Ta proposition d'aller faire visite à cette dame n'avait pas le sens commun ; tu me permettras de te (le) dire. N'allais-tu pas plaider pour lui ? Et qu'aurais-tu répondu au premier mot, quand elle t'aurait répliqué : "De quoi vous mêlez-vous ?"
    Il y a encore une chose qui m'a semblé légèrement bourgeoise dans ce même individu : "Je n'ai jamais pu voir une fille."
    Eh bien, je déclare que j'ai souvent pu, moi ! Et en fait de dégoût, tous ces gens dégoûtés me dégoûtent fort. Est-ce qu'il croyait qu'il ne pataugeait pas en plein dans la prostitution, quand il allait essuyer de son corps les restes du mari ? La petite dame, sans doute, en avait un troisième et, dans les bras de chacun des trois, pensait à un quatrième. Ô ironie des étreintes ! Mais n'importe ! comme elle n'avait pas de carte, ce bon Delisle pouvait la voir.
    Je déclare que cette théorie-là me suffoque. Il y a de ces choses qui me font juger les hommes à première vue : 1° l'admiration de Béranger ; 2° la haine des parfums ; 3° l'amour des grosses étoffes ; 4° la barbe portée en collier ; 5° l'antipathie du bordel. Que j'en ai connu, de ces bons jeunes gens, nourrissant une sainte horreur des maisons publiques, et qui vous attrapaient, avec leurs soi-disant maîtresses, les plus belles (...) du monde ! Le quartier latin est plein de cette doctrine et de ces accidents. C'est peut-être un goût pervers, mais j'aime la prostitution et pour elle-même, indépendamment de ce qu'il y a en dessous. Je n'ai jamais pu voir passer aux feux du gaz une de ces femmes décolletées, sous la pluie, sans un battement de coeur, de même que les robes des moines avec leur cordelière à noeuds me chatouillent l'âme en je ne sais quels coins ascétiques et profonds. Il se trouve, en cette idée de la prostitution, un point d'intersection si complexe, luxure, amertume, néant des rapports humains, frénésie du muscle et sonnement d'or, qu'en y regardant au fond le vertige vient, et on apprend là tant de choses ! Et on est si triste ! Et on rêve si bien d'amour ! Ah ! faiseurs d'élégies, ce n'est pas sur des ruines qu'il faut aller appuyer votre coude, mais sur le sein de ces femmes gaies.
    Oui, il manque quelque chose à celui qui ne s'est jamais réveillé dans un lit sans nom, qui n'a pas vu dormir sur son oreiller une tête qu'il ne reverra plus, et qui, sortant de là au soleil levant, n'a pas passé les ponts avec l'envie de se jeter à l'eau, tant la vie lui remontait en rots du fond du coeur à la tête. Et quand ce ne serait que le costume impudent, la tentation de la chimère, l'inconnu, le caractère maudit, la vieille poésie de la corruption et de la vénalité ! Dans les premières années que j'étais à Paris, l'été, par les grands soirs de chaleur, j'allais m'asseoir devant Tortoni et, en regardant se coucher le soleil, je regardais les filles passer. Je me dévorais, là, de poésie biblique. Je pensais à Isaïe, à la "fornication des hauts lieux" et je remontais la rue de La Harpe, en me répétant cette fin de verset : "Et son gosier est plus doux que de l'huile". Diable m'emporte si j'ai jamais été plus chaste ! Je ne fais qu'un reproche à la prostitution, c'est que c'est un mythe. La femme entretenue a envahi la débauche, comme le journaliste la poésie ; nous nous noyons dans les demi-teintes. La courtisane n'existe pas plus que le saint ; il y a des soupeuses et des lorettes, ce qui même est encore plus fétide que la grisette.
    Il m'arrive dans mon intérieur une chose triste et qui me chagrine : le père Parain tombe en enfance et par moment déraisonne complètement. Ce brave homme, dont un entrain un peu fou et juvénile faisait tout le charme, est maintenant un vieillard. Son bon naturel perce ; il pleure en parlant de nous, de moi surtout et, dans ses rabâchages c'est notre fortune, mes succès futurs, le moyen de me faire ma part, et mon éloge qui reviennent sans cesse. Cela me navre. Il croit que je vais publier dans six semaines, et dix-huit volumes d'un seul coup ! etc.
    Nous n'avons pas de chance ma mère et moi. La tête finit par tourner aux gens qui nous entourent. En voilà deux (Hamard et lui) qui en pètent néanmoins, que ce soit cela ou autre chose ; sans compter Du Camp, qui n'est pas revenu de son voyage avec moi très sain non plus. Qu'ai-je donc  Je sens bien en moi de grands tourbillons, mais je les comprime. Transpire-t-il quelque chose de tout ce qu'on ne dit pas ? Suis-je un peu fou moi-même ? Je le crois. Les affections nerveuses d'ailleurs sont contagieuses et il m'a peut-être fallu une constitution d'âme robuste, pour résister à la charge que mes nerfs battaient sur la peau d'âne de mon entendement.
    Pour moi, j'ai un exutoire (comme on dit en médecine). Le papier est là, et je me soulage. Mais l'humidité de mes humeurs peut filtrer au dehors et, à la longue, faire mal. Il faut qu'il y ait quelque chose de vrai là dedans.
    Pourquoi un phrénologue m'a-t-il dit que j'étais fait pour être un dompteur de bêtes féroces ? et un autre, que je devais magnétiser ? Pourquoi tous les fous et tous les crétins me suivent-ils sur les talons, comme des chiens (expérience que j'ai renouvelée plusieurs fois), etc... "Il ne vous arrivera rien de fâcheux", me dit Monsieur Jorche (drogman du consulat) à la première visite que je lui fis en arrivant à Alexandrie. – Pourquoi ? – Parce que vous avez l'oeil oriental. – Comment ? – Oui, le regard drôle, ils aiment ces figures-là".
    Adieu, toi qui as le goût des fous, des crétins, des bêtes féroces et des Arabes, et qui m'aimes. Ce mot d'Arabes me fait penser au Trésor des Houris.
    Je t'embrasse. Allons, ranime-toi. Tu m'as l'air bien sombre depuis quelque temps. établis carrément le plan de ton drame et envoie-le-moi. Mille baisers encore.
    Edma, dimanche dernier, n'avait pas encore répondu à la lettre des tables tournantes dont tu as lu la copie. T'aperçois-tu qu'il y a un vent de folie générale ? L'idée du Philosophe à Charenton m'a bien fait rire.
    Quelle jolie fin à l'éclectisme !

   ***

 

À VICTOR HUGO.

    Entièrement inédite en 1927.
    
Croisset, 2 juin 1853.
    Je crois, Monsieur, devoir vous avertir de ceci :
    Votre envoi, à la date du 27 avril, m'est arrivé fort endommagé ; l'enveloppe avait été déchirée en plusieurs places, et quelques mots de votre écriture se trouvaient à découvert. La seconde enveloppe (à l'adresse de Mme C***) avait été arrachée sur les bords, et l'on pouvait apercevoir de son contenu, à savoir deux autres lettres et une feuille d'impression.
    Est-ce la douane qui a ouvert le paquet pour y surprendre quelque dentelle ? Mais cette hypothèse me paraissant un peu niaise, il faut donc reporter l'indiscrétion sur le compte des sauveurs de la société. Or, si vous avez, Monsieur, quelque chose d'important à me transmettre, le moyen suivant serait, je crois, le plus sûr : je connais à Londres une famille de bons marchands, auxquels vous pourriez, de Jersey même, adresser vos lettres. Ils décachetteraient cette première enveloppe (à leur nom), puis couvriraient la seconde (au mien) d'une autre qui porterait ainsi leur écriture anglaise et le timbre de Londres. Les envois de Mme C*** suivraient par mon intermédiaire le même chemin.
    Le second paquet, du mois de mai (voie du Havre), m'est arrivé intact.
    Cependant vous me permettez, Monsieur, de vous remercier pour tous vos remerciements et de n'en accepter aucun. L'homme qui, dans ma vie restreinte, a tenu la plus large place, et la meilleure, peut bien attendre de moi quelque service, puisque vous appelez cela des services !
    La pudeur que l'on a à exposer soi-même toute passion vraie m'empêche, malgré l'exil, de vous dire ce qui m'attache à vous. C'est la reconnaissance de tout l'enthousiasme que vous m'avez causé. Mais je ne veux pas m'empêtrer dans des phrases qui en préciseraient mal l'étendue.
    Personnellement, déjà, je vous ai vu ; nous nous sommes rencontrés quelquefois, vous m'ignorant, et moi vous considérant. C'était dans l'hiver de 1844, chez ce pauvre Pradier, de si gracieuse mémoire ! On était là cinq ou six, on buvait du thé, et l'on jouait au jeu de l'oie ; je me rappelle même votre grosse bague d'or, sur laquelle est gravé un lion rampant, et qui servait d'enjeu.
    Vous avez depuis compromis d'autres enjeux, en des facéties plus terribles. Mais la patte du lion y était toujours. Il en porte au front la cicatrice, et les siècles le reconnaîtront à cette marque rouge, quand il défilera dans l'histoire.
    Pour vous, du reste, qui sait ? Les faiseurs d'esthétique, dans l'avenir, remercieront peut-être la Providence de cette monstruosité, de cette consécration. Car ce qui complète la Vertu, n'est-ce pas le martyre ? Ce qui grandit encore la grandeur, n'est-ce pas l'outrage ? Et il ne vous aura rien manqué, ni du dedans, ni du dehors.
    Recevez donc, Monsieur, avec l'hommage de toute mon admiration pour votre génie, l'assurance de tout mon dévouement pour votre personne.
    Gust. FLAUBERT.
    (Mme Farmer, Upper Holloway Manor road, n 5.
    LONDON.)

   ***

 

À LOUISE COLET.

    Entièrement inédite en 1927.
    
2 juin 1853. Jeudi soir, minuit.
    Mille pardons, bonne Muse, j'ai oublié hier de te parler et de te remercier de ta pièce sur Vetheuil.
    Quand je prends le papier avec toi, le premier mot entraîne l'autre et j'oublie souvent le plus important de ce que je voulais te dire.
    Merci donc du cadeau ; il m'a fait bien plaisir. Je ne l'ai pas montré à Bouilhet dimanche. J'ai égoïstement gardé tout pour moi, et puis tu m'y dis de ces choses dont ma pudeur a à rougir.
    Ce milieu, il faudra le changer pour rendre la pièce présentable aux autres. Les vers, du reste, y sont moins bons. Mais il faudrait bien peu de chose pour rendre le début superbe. J'aime beaucoup ces vers-là :

    Les peupliers dans l'air, etc.
    Une senteur d'encens tombait du mur glacé !


    
Fais-moi donc une pièce toute en vers de cette force-là !!! et tu pourras aller avec n'importe qui . Quelle drôle d'organisation tu as ! Tu parles "de force de la nature", mais ta force intellectuelle, à toi, opère par les mêmes procédés, et tu produis des navets et des oranges avec la même naïveté.
    Quand tu voudras, lorsque nous nous reverrons, nous examinerons cette pièce, qui est d'un sentiment large et qu'on peut rendre belle.
    Pour ton forçat, puisque tu n'y peux rien, il n'y a rien à répondre.
    Quant au sieur Pascal Augé, auteur du type du jour, il m'a l'air bon. Je peux, ces vacances, si je vais à Trouville, prendre des informations sur lui, si ça t'amuse et si j'y pense.
    La semaine a été mauvaise ; je suis d'un sombre funèbre, harassé, ennuyé. Ces corrections, que j'ai enfin faites, mais mal faites, m'embêtent. Il n'y a rien de pis pour moi que de corriger. J'écris si lentement que tout se tient et, quand je dérange un mot, il faut quelquefois détraquer plusieurs pages. Les répétitions sont un cauchemar et puis tout ce qui me reste encore à faire m'épouvante, quand je songe que j'en ai encore pour des mois ! Comme c'est long, c'est long ! Pour en être arrivé au point où je croyais être lors de notre dernière entrevue, il me faut encore un bon mois. Juge du reste !
    Bouilhet va bien, lui. Ses Fossiles seront une grande chose. Il est en progrès évident. Jamais il n'a été si crâne de forme, ni si élevé d'idées. Mais moi je ne suis pas brillant. Ce sujet bourgeois m'abrutit. Je me sens de mon Homais. Ce sera un joli tour de force, je le sais, mais j'ai peur quelquefois de m'y casser les reins, ou, du moins, il me semble qu'ils faiblissent.
    Ah ! quand donc pourrai-je écrire en toute liberté un sujet Pohétique ? Car le style à moi, qui m'est naturel, c'est le style dithyrambique et enflé.
    Je suis un des gueulards au désert de la vie. Adieu, ma poète chérie. Mille bons baisers et courage.
    À toi. Ton G.

   ***

 

À LOUISE COLET.

    En partie inédite en 1927.
    
(Croisset) Nuit de lundi, minuit et demi.
    (6-7 juin 1853).
    Je porterai moi-même, demain matin, cette lettre à la poste. Il faut que j'aille à Rouen pour un enterrement, celui de Madame Pouchet, la femme d'un médecin, morte avant-hier dans la rue, où elle est tombée de cheval, près de son mari, frappée d'apoplexie. Quoique je ne sois guère sensible aux malheurs d'autrui, je le suis à celui-là. Ce Pouchet est un brave garçon, qui ne fait aucune clientèle et s'occupe exclusivement de zoologie où il est très savant. Sa femme, Anglaise fort jolie et d'excellentes façons, l'aidait beaucoup dans ses travaux. Elle dessinait pour lui, corrigeait ses épreuves, etc. Ils avaient fait des voyages ensemble, c'était un compagnon. Le pauvre homme est complètement sourd et peu gai naturellement. Il aimait beaucoup cette femme. L'abandon qu'il va avoir, comme le déchirement qu'il a eu, sera atroce. Bouilhet, qui demeure en face d'eux, a vu son cadavre ramené en fiacre et le fils qui descendait la mère, un mouchoir sur la figure. Au même moment où elle entrait ainsi chez elle, les pieds devant, un commissionnaire apportait une botte de fleurs qu'elle avait commandée le matin. Ô Shakespeare !
    Il y a de l'égoïsme dans le fond de toutes nos commisérations et ce que je sens pour ce pauvre mari, brave homme du reste, et qui portait à mon père une vraie vénération de discipline sic , vient d'un retour que je fais sur moi. Je pense à ce que j'éprouverais si tu mourais, pauvre Muse, si je ne t'avais plus. Non, nous ne sommes pas bons ; mais cette faculté de s'assimiler à toutes les misères et de se supposer les ayant est peut-être la vraie charité humaine. Se faire ainsi le centre de l'humanité, tâcher enfin d'être son coeur général où toutes les veines éparses se réunissent, ... ce serait à la fois l'effort du plus grand homme et du meilleur homme ? Je n'en sais rien. Comme il faut du reste profiter de tout , je suis sûr que ce sera demain d'un dramatique très sombre et que ce pauvre savant sera lamentable. Je trouverai là peut-être des choses pour ma Bovary . Cette exploitation à laquelle je vais me livrer, et qui semblerait odieuse si on en faisait la confidence, qu'a-t-elle donc de mauvais ? J'espère faire couler des larmes aux autres avec ces larmes d'un seul, passer ensuite à la chimie du style. Mais les miennes seront d'un ordre de sentiment supérieur. Aucun intérêt ne les provoquera et il faut que mon bonhomme (c'est un médecin aussi) vous émeuve pour tous les veufs. Ces petites gentillesses-là, du reste, ne sont pas besogne neuve pour moi et j'ai de la méthode en ces études. Je me suis moi-même franchement disséqué au vif en des moments peu drôles. Je garde dans des tiroirs des fragments de style cachetés à triple cachet et qui contiennent de si atroces procès-verbaux que j'ai peur de les rouvrir, ce qui est fort sot du reste, car je les sais par coeur.
    Mais parlons de nous. Donc encore un échec, pauvre amie ! Cela m'a assez vexé, mais moins que pour l’Acropole , je l'avoue, car j'avais moins d'espoir. La première lecture n'est pas si loin qu'ils ne s'en soient rappelés et, ayant refusé une première fois, ils se devaient (toujours en vertu du respect qu'on se doit à soi-même) de refuser une seconde fois. Patience, tu auras ton jour et, après ton drame, tu feras ce que tu voudras. Mais, encore une fois, fais ton drame jouable , et tu sais ce que j'entends par là. J'aurais bien voulu être à Paris, le soir de cet insuccès, pour t'embrasser tendrement et prendre dans mes mains ta belle et bonne tête dont je sais apprécier, moi, les lignes et les casiers.
    Non ! ce qui m'embête le plus profondément, ce n'est pas de ne pas être applaudi, ni compris, mais de voir les imbéciles applaudis, exaltés. Il y a dans le numéro d'hier de l’Athenaeum , une pièce de vers de Dufaï à la louange de Jasmin et de Monsieur et Madame Ancelot ! Quels vers ! Ils rappellent tout à fait les vers-charge de Molière. Ce bon Dufaï ! qui fait des épîtres en l'honneur de Jasmin et faisait des satires contre Hugo ! à propos d'Hugo, la Revue de Paris se signale. L'article de Pichat sur lui est de fond honnête, quoiqu'il y eût mieux à dire ; mais enfin l'intention est bonne. Cet article est probablement pour racheter ceux de Castille (dans le prochain numéro le Philosophe y passera). Ces gaillards-là nagent en eau trouble. Pourquoi est-ce que je crois que dans cet article sur le Philosophe il y aura des petites allusions offensives à ton endroit ? ça m'étonnerait que ça n'y fût pas et, au fond, si ça ne va pas trop loin, j'en serai presque content. Ce sera ça de plus ! et un élargissement au fossé qui n'est pas prêt de se reboucher du reste. Je suis long à prendre des déterminations, à quitter des habitudes. Mais quand les pierres, à la fin, me tombent du coeur, elles restent pour toujours à mes pieds et aucune force humaine ensuite, aucun levier n'en peut plus remuer les ruines. Je suis comme le temple de Salomon, on ne peut plus me rebâtir.
    Bouilhet avait recommandé à Du Camp la Paysanne et Delisle dans la même lettre, l'un et l'autre ensemble, "pour n'avoir pas l'air", comme on dit.
    Vois-tu, si c'est moi qui suis chargé prochainement de transmettre à Pichat les remerciements du grand homme, ce sera étrange. Une chose m'a ennuyé, c'est que cet article lui dit (et plus longuement) ce que je lui dis moi-même. Voilà ce que c'est d'écrire n'importe quoi, quand on n'a pas les coudées franches . On est également faibles.
    La politique a retenu Pichat, comme moi la peur d'être grossier ou adulateur. Quelles bien meilleures choses j'eusse dites dans un livre !
    Tu me parles de lire je ne sais quel numéro de la Revue des Deux Mondes . "Je n'ai pas le temps de me tenir au courant" (phrase de mon brave professeur d'histoire Chéruel). Deux heures aux langues, huit au style, et le soir, dans mon lit, une heure encore à lire un classique quelconque. Je trouve que c'est raisonnable. Ah ! que je voudrais avoir le temps de lire ! Que je voudrais faire un peu d'histoire, que je dévore si bien, et un peu de philosophie, qui m'amuse tant ! Mais la lecture est un gouffre ; on n'en sort pas. Je deviens ignorant comme un pot. Qu'importe ! Il faut racler la guitare et c'est dur, c'est long.
    C'est une chose, toi, dont il faut que tu prennes l'habitude, que de lire tous les jours (comme un bréviaire) quelque chose de bon. Cela s'infiltre à la longue. Moi je me suis bourré à outrance de La Bruyère, de Voltaire (les contes) et de Montaigne. Ce qui a amené Bouilhet à son vers de Melaenis , c'est le latin, sois-en sûre. Personne n'est original au sens strict du mot. Le talent, comme la vie, se transmet par infusion et il faut vivre dans un milieu noble, prendre l’esprit de société des maîtres. Il n'y a pas de mal à étudier à fond un génie complètement différent de celui qu'on a, parce qu'on ne peut le copier. La Bruyère, qui est très sec, a mieux valu pour moi que Bossuet dont les emportements m'allaient mieux. Tu as le vers souvent philosophique ou vide, coloré à outrance et un peu empêtré. Lis, relis, dissèque, creuse La Fontaine qui n'a aucune de ces qualités ni de ces défauts. Je n'ai pardieu pas peur que tu fasses des fables.
    Oh ! comme il me tarde que nous ayons ensemble de bons loisirs ! Quelles lectures nous ferons ! Quelles bosses d'Art ? Ne me dis plus que je mets à notre séparation un entêtement sauvage, un parti pris acharné. Crois-tu que je m'amuserais à nous faire souffrir, si je n'en sentais pas le besoin, la nécessité ? Il faut que mon livre se fasse, et bien, ou que j'en crève. Après, je prendrai un genre de vie autre. Mais ce n'est pas au milieu d'une oeuvre si longue qu'on peut se déranger. Je n'écrirai jamais bien à Paris, je le sais. Mais j'y peux préparer mon travail, et c'est ce que je ferai les mois d'hiver que j'y passerai. Il me faut, pour écrire, l’impossibilité (même quand je le voudrais) d'être dérangé.
    Cet Énault qui va en Orient ! C'est à dégoûter de l'Orient. Quand je pense qu'un pareil monsieur va pisser sur le sable du désert ! Et à coup sûr (lui aussi) publier un voyage d'Orient ! Eh bien, moi aussi, j'en ferai, de l'Orient (dans dix-huit mois), mais sans turban, pipes ni odalisques, de l'Orient antique. Et il faudra que celui de tous ces barbouilleurs-là soit comme une gravure à côté d'une peinture. Voilà en effet le conte égyptien qui me trotte dans la tête. J'ai peur seulement qu'une fois dans les notes je ne m'arrête plus et que la chose ne s'enfle. J'en aurais encore pour des années ! Eh bien, après, qu'est-ce que ça fait, si ça m'amuse et que ce soit bon plus tard ? Au fond, c'est fort bête de publier.
    Bouilhet m'a apporté hier le volume de La Caussade. C'est une canaille (d'après sa préface), et je plains Leconte, – car je ne veux pas l'appeler Delisle, ce brave garçon-là ! – Une réflexion esthétique m'est surgie de ce volume : combien peu l'élément extérieur sert ! Ces vers-là ont été faits sous l'équateur et l'on n'y sent pas plus de chaleur ni de lumière que dans un brouillard d'écosse. C'est en Hollande seulement et à Venise, patrie des brumes, qu'il y a eu de grands coloristes ! Il faut que l'âme se replie.
    Voilà ce qui fait de l'observation artistique une chose bien différente de l'observation scientifique : elle doit surtout être instinctive et procéder par l'imagination, d'abord. Vous concevez un sujet, une couleur, et vous l'affermissez ensuite par des secours étrangers. Le subjectif débute. Mais ce La Caussade est bête comme tout ; et ce qui n'est pas peu dire, car tout est bien bête.
    La pièce de Leconte à Mme C*** est la redite, et moins bonne, de Dies irae . Ce que j'en aime, c'est le commencement et la fin. Le milieu est noyé. Ses plans généralement sont trop ensellés , comme on dirait en termes de maquignons ; l'échine de l'idée fléchit au milieu, ce qui fait que la tête porte au vent. Il donne aussi, je trouve, un peu trop dans l’idée forte , dans la grande pensée. Pour un homme qui aime les Grecs, je le trouve peu humain, au sens psychologique. Voilà pour le moral. Quant au plastique, pas assez de relief. Mais en somme je l'aime beaucoup ; ça m'a l'air d'une haute nature. Je ne pense pas du reste que nous (nous) liions beaucoup ensemble, j'entends Bouilhet et moi. Il nous trouvera trop canailles , c'est-à-dire pas assez en quête de l’idée , et nous lâchera là, comme mon jeune Crépet qui n'est pas revenu nous voir. Je l'avais du reste reçu franchement, d'une façon déboutonnée et entière, afin de ne pas le tromper.
    Il y a une chose que j'aime beaucoup en M. Leconte, c'est son indifférence du succès. Cela est fort et prouve en sa faveur plus que bien des triomphes. Comme Mme Didier est médiocre ! Quel gâteau de Savoie que son style ! C'est lourd et prétentieux tout ensemble. Quelle petite cuisine ! Bonne histoire que celle des Anglaises avec Lamartine ! "Encore une illusion !", comme dirait iceluy barde.
    Je viens de relire Grandeur et Décadence des Romains , de Montesquieu. Joli langage ! joli langage. Il y a par-ci par-là des phrases qui sont tendues comme des biceps d'athlète, et quelle profondeur de critique ! Mais je répète encore une fois que jusqu'à nous, jusqu'aux très modernes, on n'avait pas l'idée de l'harmonie soutenue du style. Les qui , les que enchevêtrés les uns dans les autres reviennent incessamment dans ces grands écrivains-là. Ils ne faisaient nulle attention aux assonances, leur style très souvent manque de mouvement, et ceux qui ont du mouvement (comme Voltaire) sont secs comme du bois. Voilà mon opinion. Plus je vais, moins je trouve les autres, et moi aussi, bons.
    Adieu, il est deux heures passées ; il faut que je me lève à sept. Mille tendres baisers partout.
    À Toi. Ton G.

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À LOUISE COLET.

     (Croisset) Nuit de samedi, 1 heure (11-12 juin 1853).
    Qu'arrive-t-il donc, bonne Muse ? Pas une seule lettre de toi, cette semaine ! Se sont-elles égarées ? Es-tu malade ? Je ne sais que penser. Ces douleurs au coeur, dont tu te plains de temps à autre, m'inquiètent. J'ai reçu ce matin un volume de la Revue Britannique et un numéro de journal, des affiches de Londres, avec l'adresse mise par toi. Je m'attendais à une lettre ; rien. Je serai bien dupe demain si la journée se passe ainsi, et il me tarde que la nuit soit passée et d'être à dix heures.
    Nous avons jeudi dit adieu au père Parain. Son gendre est venu le chercher. Le jour du départ, il était plus mal que les autres et tout à fait perdu. La nuit, il s'était relevé à deux heures, avait ouvert les portes, s'était promené sur le quai, etc. Pauvre bonhomme ! c'est peut-être la dernière fois que je l'ai vu. Il m'aimait d'une façon canine et exclusive. Si j'ai jamais quelque succès, je le regretterai bien. Un article de journal l'aurait suffoqué et les applaudissements même d'un salon fait crever de joie.
    La semaine a été assez funèbre : ce départ, l'enterrement de Mme Pouchet, et pas de lettre de toi. Malgré cela j'ai travaillé passablement. Je viens de sortir d'une comparaison soutenue qui a d'étendue près de deux pages. C'est un morceau, comme on dit, ou du moins je le crois. Mais peut-être est-ce trop pompeux pour la couleur générale du livre, et me faudra-t-il plus tard le retrancher. Mais, physiquement parlant, pour ma santé, j'avais besoin de me retremper dans de bonnes phrases poétiques. L'envie d'une forte nourriture se faisait sentir, après toutes ces finasseries de dialogues, style haché, etc., et autres malices françoises dont je ne fais pas, quant à moi, un très grand cas, qui me sont fort difficiles à écrire, et qui tiennent une grande place dans ce livre. Ma comparaison, du reste, est une ficelle, elle me sert de transition et par là rentre donc dans le plan.
    J'ai reçu hier une lettre de Paris. Elle m'est adressée par un médecin français qui m'a reçu dans la Haute Égypte, à Siout. Il vient à Paris passer sa thèse et me demande d'un ton très cérémonieux ma protection, c'est-à-dire des recommandations. Je crois que ce brave homme, qui nous a traités là-bas cordialement, a eu le nez cassé chez Maxime. Il se plaint à moi de n'avoir pas trouvé son adresse et m'écrit la bonne adresse. Voilà bien là le gentleman ! Force protestations, et à l'heure du service, serviteur. Je me rappellerai toujours qu'il avait promis de but en blanc à Joseph de lui acheter un fonds de gargote en Toscane.
    Ces deux articles que tu m'envoies sont le commencement. Fais ton drame, n'aie pas peur, courage, tu verras.
    Quant à moi il n'y a qu'une seule chose qui m'effraye, c'est ma lenteur. Je crèverai que je n'aurai pas balbutié la moitié de ma pensée.
    Adieu, je t'embrasse, écris-moi donc, tout à toi, encore mille tendresses.

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