1853

 
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Juillet : Lettres 405 à 411

 À LOUISE COLET.

      En partie inédite en 1927.
      
Croisset, samedi minuit [2 juillet 1853].
      Enfin ! une lettre du Grand Crocodile ! Mais j'ai mille choses à te dire et je vais les énumérer de suite pour me les rappeler : 1° lui, le suprême alligator, qui est là-bas dans ses ondes amères ; puis la Revue de Paris où il n'y a rien, Dieu merci ; cet article de Castille, le jeune Maxime, Pelletan, ma Bovary , et enfin toi, chère amie, que je réserve pour la fin comme étant le meilleur sujet à s'étendre ; passe-moi le calembour.
      Je commençais à être inquiet de cet envoi qui n'arrivait pas ; mais je l'ai reçu intact et avec le bon timbre. Y était inclus à mon adresse un billet charmant et point poseur, ce qui m'a étonné, avec son portrait vu de profil. Je crois que le fils a une rage de portraits et que c'est là un moyen de les placer. N'ayant pas de modèles, il fait son père à satiété (comme Edma va être heureuse !). N'importe, c'est bien gracieux pour moi et je le garde précieusement. Comme cela m'aurait rendu fou, jadis ! J'ai lu ta lettre ; je vois qu'il ne rêve qu'à ça . C'est un tort ; il devrait faire autre chose. Il va finir par s'ankyloser dans cette haine ! Les satires personnelles passent, comme les personnes. Pour durer, il faut s'attaquer au durable. Tu feras bien de m'envoyer la réponse de suite. J'ai une occasion prochaine et sûre avant la fin de la semaine.
      J'ai ouvert ce matin, je l'avoue, la Revue de Paris d'abord et j'ai feuilleté avidement cet article de Castille. Ce qu'il dit du Philosophe est même modéré en comparaison de la manière dont il a traité les autres. Mais quel imbécile, quel médiocre et envieux coco ! Toujours les faibles préférés aux forts. À propos de Thiers, il lui reprochait d'aimer mieux Danton que Robespierre. À propos de Carrel, il grandit Girardin et reproche au premier d'avoir fait travailler les ouvriers du National à des heures indues. Aujourd'hui, c'est Chateaubriand insulté et Lamennais vanté. M. Auguste Comte (auteur de La philosophie positive , lequel est un ouvrage profondément farce, et qu'il faut même lire pour cela, l'introduction seulement, qui en est le résumé ; il y a, pour quelqu'un qui voudrait faire des charges au théâtre, dans le goût aristophanesque, sur les théories sociales, des californies de rire), pour Auguste Comte, dis-je, il est tout miel et tout sucre, tandis que le Philosophe est malmené. De son analyse de Locke pas un mot, ni de ses travaux sur la philosophie ancienne, rien, etc. Tout est du même tonneau. Un coup de patte en passant à Jouffroy, parce que Jouffroy est mal vu du Constitutionnel pour avoir été bien vu de Mignet, lequel l'est mal du gouvernement. C'est charmant, cette série de ricochets ! Et enfin, comme couronnement de l'oeuvre, Proudhon, un très grand écrivain et plus fort que Voltaire ! Oh ! que le père Babinet a raison de souhaiter la fin du monde ! Comme il est bien ce billet du bon père Babinet avec tout son débraillé, ses phrases rajoutées aux angles, ce gros mot triste suivi de trois points d'exclamation ! Ce petit bout d'écrit mal écrit, mais plein de fond et de caractère, m'a charmé. Les mignardises d'Edma et son beau langage ne m'impressionnent pas autant.
      L'introduction aux photographies a 25 à 26 pages in-folio, dont il n'y en a pas trois de Du Camp. Tout est extrait de Champollion-Figeac (volume de l’Univers pittoresque) et de Lepsius, mais cité entre guillemets ; réparation. Cela sent un peu trop la commande, le livre bâclé. C'est Gide sans doute qui aura exigé un texte ; il lui en aura fourré un tel quel. Voilà comme ce malheureux garçon se respecte. En revanche, il craint de se compromettre en entrant dans un café à minuit. Tu sais l'anecdote qui m'est arrivée à ce sujet avec lui et Turgan, autre grand homme. N'importe, je suis content que ton nom et même aucune allusion n'aient paru. Ce dernier numéro est d'un faible complet. Il y a un poème du marquis du Belloy que je n'ai pu achever, et pourtant je suis un intrépide lecteur. Quand on a avalé du saint Augustin autant que moi, et analysé scène par scène tout le théâtre de Voltaire, et qu'on n'en est pas crevé, on a la constitution robuste à l'endroit des lectures embêtantes. Il signe marquis , ce monsieur ! Marquis, c'est possible ; mais ce sont des vers de perruquier !
      Comme l'article de Pelletan est bête ! J'en ai été (ceci n'est pas une façon de parler) plus indigné que de celui d'Énault. Que nos ennemis disent du mal de nous, c'est leur métier ; mais que les amis en disent du bien sottement, c'est pis. Il avait à faire un article sur un poème et c'est de cela d'abord qu'il s'inquiète le moins. Il se prélasse à faire des phrases, prend toute la place pour lui, copie deux passages, bavache un éloge et signe. ô critiques ! éternelle médiocrité qui vit sur le génie pour le dénigrer ou pour l'exploiter ! Race de hannetons qui déchiquetez les belles feuilles de l'Art ! Si l'Empereur demain supprimait l'imprimerie, je ferais un voyage à Paris sur les genoux et j'irais lui baiser le cul en signe de reconnaissance, tant je suis las de la typographie et de l'abus qu'on en fait. échignez-vous donc à faire un paysage ; mettez "cette hirondelle qui vient battre de son vol le front de Jeanneton mourante, etc." Tout cela, traduit et vanté par un ami, s'appellera "la Parque implacable" ; la Parque pour dire la mort ! Et c'est un gaillard du progrès qui s'exprime ainsi, un citoyen qui dénigre l'antiquité ! Comme c'est peu senti, cet article ! Pas un mot de l’Art , de la forme en soi, des procédés d'effet. Quelle sacrée canaille ! J'écume ! Tous ces gens forts (voilà encore un mot : homme fort !), ces farceurs à idées donnent bien leur mesure lorsqu'ils se trouvent en face de quelque chose de sain, de robuste, de net, d'humain. Ils battent la campagne et ne trouvent rien à dire. Ah ! ce sont bien là les hommes de la poésie de Lamartine en littérature et du gouvernement provisoire en politique : phraseurs, poseurs, avaleurs de clair de lune, aussi incapables de saisir l'action par les cornes que le sentiment par la plastique. Ce ne sont ni des mathématiciens, ni des poètes, ni des observateurs, ni des faiseurs, ni même des exposeurs, des analysateurs. Leur activité cérébrale, sans but ni direction fixe, se porte, avec un égal tempérament, sur l'économie politique, les belles-lettres, l'agriculture, la loi sur les boissons, l'industrie linière, la philosophie, la Chine, l'Algérie, etc., et tout cela au même niveau d'intérêt. "C'est de l'art aussi", disent-ils, et tout est art. Mais à force de voir tant d'art, je demande où sont les Beaux-Arts ? Et voilà les gaillards qui nous jugent ! Ce n'est rien d'être sifflé, mais je trouve être applaudi plus amer.
      Continue, bonne, chère et grande Muse, sans t'inquiéter des Énault ni des Pelletan. Si cet article fait du bien à la vente, tant mieux. Mais n'y a-t-il donc pas un coin sur la terre où l'on aime le Vrai pour le Vrai, le Beau pour le Beau, où l'enthousiasme s'accepte sans honte et pour le seul plaisir d'en jouir, comme d'une volupté où l'idée vous convie ?
      Tu verras, si Jourdan tient sa promesse, que la rengaine de la femme s'y trouvera. C'est matière à Saint-Simonisme. D'abord j'en veux à Pelletan, pour ce titre si prétentieux. C'est passer à tes vers une robe de pédagogue. Cela sent l'école, la doctrine, le parti ; et ce qu'il y a précisément de fort dans la Paysanne , c'est que c'est l'histoire du "caporal et de sa payse", rappelle-toi cela. Je ne sais si j'aurais eu le toupet de mettre un pareil titre (plus ambitieux selon moi que l'autre), mais c'était le vrai. Tu as condensé et réalisé, sous une forme aristocratique , une histoire commune et dont le fond est à tout le monde. Et c'est là, pour moi, la vraie marque de la force en littérature. Le lieu commun n'est manié que par les imbéciles ou par les très grands. Les natures médiocres l'évitent ; elles recherchent l'ingénieux, l'accidenté. Sais-tu que si tes autres contes sont à la hauteur de celui-là, réunis en volume ça fera un bouquin ? Quel exemplaire doré sur tranche je me promets ! Il me tarde bien de voir ta Servante ! Tu me dis que tu dois aller à la Salpêtrière pour cela. Prends garde que cette visite n'influe trop . Ce n'est pas une bonne méthode que de voir ainsi tout de suite, pour écrire immédiatement après. On se préoccupe trop des détails, de la couleur, et pas assez de son esprit, car la couleur dans la nature a un esprit , une sorte de vapeur subtile qui se dégage d'elle, et c'est cela qui doit animer en dessous le style. Que de fois, préoccupé ainsi de ce que j'avais sous les yeux, ne me suis-je pas dépêché de l'intercaler de suite dans une oeuvre et de m'apercevoir enfin qu'il fallait l'ôter ! La couleur, comme les aliments, doit être digérée et mêlée au sang des pensées.
      Demain je lis à Bouilhet 114 p de la Bovary , depuis 139 jusqu'à 151. Voilà ce que j'ai fait depuis le mois de septembre dernier, en 10 mois ! J'ai fini cet après-midi par laisser là les corrections, je n'y comprenais plus rien ; à force de s'appesantir sur un travail, il vous éblouit ; ce qui semble être une faute maintenant, cinq minutes après ne le semble plus ; c'est une série de corrections et de recorrections des corrections à n'en plus finir. On en arrive à battre la breloque et c'est là le moment où il est sain de s'arrêter. Toute la semaine a été assez ennuyeuse et, aujourd'hui, j'éprouve un grand soulagement en songeant que voilà quelque chose de fini, ou approchant ; mais j'ai eu bien du ciment à enlever, qui bavachait entre les pierres, et il a fallu retasser les pierres pour que les joints ne parussent pas. La prose doit se tenir droite d'un bout à l'autre, comme un mur portant son ornementation jusque dans ses fondements et que, dans la perspective, ça fasse une grande ligne unie. Oh ! si j'écrivais comme je sais qu'il faut écrire, que j'écrirais bien ! Il me semble pourtant que dans ces 114 pages il y en a beaucoup de raides et que l'ensemble, quoique non dramatique, a l'allure vive. J'ai aussi rêvassé à la suite. J'ai une baisade qui m'inquiète fort et qu'il ne faudra pas biaiser, quoique je veuille la faire chaste, c'est-à-dire littéraire, sans détails lestes, ni images licencieuses ; il faudra que le luxurieux soit dans l'émotion.
      Je ne sais hier par quelle fantaisie, venant d'achever le Troïle et Cresside de Shakespeare, j'ai pris son article dans la Biographie universelle , quoique je susse parfaitement que je n'y trouverais rien de neuf, attente qui n'a pas été trompée. L'article est de Villemain. Il faut lire ça pour s'édifier sur la hauteur de vues littéraires du monsieur, quoiqu'il admire Shakespeare ; mais c'est là le déplorable, ces admirations-là ! Il lui préfère Sophocle et les consacrés . Sais-tu comment il parle de Ronsard ? "La diction grotesque de Ronsard" ; allez donc ! "Ô triste !", comme dit Babinet. "Triste ! excepté la belle poésie". Oui, mais pourquoi ces gaillards-là s'en mêlent-ils ? Que c'est beau, Troïle et Cresside !
      
Sais-tu que tu m'as écrit jeudi une lettre brûlante et qui m'a porté sur les sens ? ô cher volcan, que je t'aime et comme je pense à toi, va ! Si tu savais combien de fois je te regarde travaillant sur ta petite table, dans ton cabinet, et avec quelle impatience j'aspire à l'époque où nous serons réunis ! à cause de toi, Paris, comme à dix-huit ans, me semble un lieu enviable. Comme mon jeune homme de mon roman, "je me meuble dans ma tête mon appartement". Je n'y rêve pas, comme lui, une guitare accrochée au mur. Mais à sa manière, et d'une façon plus nette, j'y entrevois une figure souriante qui se penche sur mon épaule. Patience, pauvre chérie ! Ce n'est plus maintenant qu'une question de mois et non d'années. C'est encore un hiver à passer, deux ou trois rendez-vous à Mantes, quelques pages à écrire. Comme je vais être seul cette année, quand tu m'auras pris mon pauvre Bouilhet ! Tu peux penser comme j'aurai envie d'aller vous rejoindre !
      Je ne t'entretiens jamais des affaires domestiques, mais c'est bien bête en effet. C'est bon du reste sous le rapport du grotesque. 1° Ma mère vient de découvrir que son jardinier la vole comme dans un bois. Nous seuls n'avons pas de légumes dans le village, parce que le village vit un peu à nos dépens. On vend les fleurs à Rouen, on en embarque des bouquets par le vapeur. Vois-tu la balle du jardinier "faisant son beurre" chez le bourgeois et le bourgeois pas content ? 2° L'institutrice était d'un caractère si rogue, fantasque et brutal, elle malmenait tellement l'enfant qu'on la remercie ; elle s'en va. 3° Nous avons découvert, par hasard, que mon frère, cet hiver, avait donné une soirée à des têtes sans nous en parler, pour ne pas nous inviter (ils viennent ici tous les dimanches). Est-ce bon, ça ? Tu peux juger par là de l'empressement qui nous entoure, ma mère et moi. Mais ces braves gens (peu braves gens), qui sont la banalité même, ne comprennent guère et n'aiment guère conséquemment les non-ordinaires. N'importe comment, jouis-je de peu de considération dans mon pays et dans ma famille ! ça rentre au reste dans toutes les biographies voulues, dans la règle. Adieu, mille tendresses et caresses. Baisers partout.
      Ton G.

   ***

 

À LOUISE COLET.

       [Croisset, 7-8 juillet 1853] Nuit de jeudi, 1 heure.
      Hier 6 et aujourd'hui 7 juillet 1853 seront célèbres comme embêtement dans les fastes de mon existence. Deux jours d'Azvédo ! Deux après-midi ! Deux dîners ! Quel crocodile ! ou plutôt quel lézard ! Et ce qu'il y a de bon, c'est que ce cher garçon m'adore. Il m'a embrassé ce soir en partant ! Hier à onze heures il arrive, et je l'ai fait partir à sept heures par le bateau. Ne sachant à quoi employer le temps, je lui ai proposé une promenade dans le bois. Il faisait un temps splendide, la vue de la forêt me calmait la sienne, et en somme je ne me suis pas trop ennuyé. Mais c'est quand on est en tête à tête et qu'on le regarde ! Aujourd'hui à 4 heures il est revenu avec Bouilhet qu'il ne quitte pas et qui en est malade . Quelle chose étrange ! Car au fond ce pauvre garçon n'est pas sot. Il a même quelquefois de l'esprit, à travers ses grosses blagues, et il possède une qualité fort rare, à savoir l'enthousiasme (qualité qui tient du reste plus au sang, à sa race espagnole, qu'à son esprit en soi-même). Mais il est si commun, si répulsif, nerveusement parlant, que, vous eût-il rendu tous les services du monde, on ne peut l'aimer. En quoi gît donc l'agrément ? Qu'est-ce que c'est que cette buée mauvaise et subtile qui s'exhale d'un individu et fait qu'il vous déplaît, alors même qu'il ne vous déplaît pas ? Quelle est la raison de ça ? Je me creuse à la chercher. Et puis quel costume ! Quels habits ! un noir râpé partout, des souliers-bottes, des bas gris, une chemise de couleur disparaissant sous les dessins compliqués, un collier de barbe ! Oh ! c'est fort, le collier ! Le collier est tout un monde ; rappelle-toi ce grand mot que je trouve à l'instant même ! Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! N'avons-nous pas assez de crasses morales sans les crasses physiques ? Comme ça fait aimer la beauté, ces êtres-là ! Ah ! oui, c'est beau une belle figure, une belle étoffe, un beau marbre ; c'est beau l'éclat de l'or et les moires du satin, un rameau vert qui se balance au vent, un gros boeuf ruminant dans l'herbe, un oiseau qui vole... Il n'y a que l'homme de laid. Comme tout cela est triste ! ça m'en tourne sur la cervelle. Et dire que, si j'étais aveugle, je l'aimerais peut-être beaucoup ! Je crois que ces répulsions sont des avertissements de la Providence. C'est un instinct conservateur qui nous avertit de se mettre en garde, et je me tue à chercher en quoi Azvédo pourra me nuire.
      À propos de gens désagréables, pourquoi t'acharnes-tu, chère Muse, à me cadotter des billets de Mme Didier ? Je t'assure qu'ils ne me divertissent pas du tout. Je sais tout cela par coeur (quelle médiocre individue !). C'est comme les feuilletons de l'ami Théo ; est-ce plat !
      Aujourd'hui il a fait une journée indienne, un temps lourd, et mon hôte ajoutait 25 degrés à l'atmosphère. Mais l'Art est une si bonne chose, cela vous remet si bien d'aplomb, le travail, que ce soir je suis tout rasséné sic , calmé, purgé. Je ne sais si Bouilhet t'a écrit. Il a dû te dire qu'il était content de ce que je lui avais lu ; et moi aussi, franchement. Comme difficulté vaincue, ça me paraît fort ; mais c'est tout. Le sujet par lui-même (jusqu'à présent du moins) exclut ces grands éclats de style qui me ravissent chez les autres, et auxquels je me crois propre. Le bon de la Bovary , c'est que ça aura été une rude gymnastique. J'aurai fait du réel écrit, ce qui est rare. Mais je prendrai ma revanche. Que je trouve un sujet dans ma voix , et j'irai loin. Qu'est-ce donc que les contes d'enfant dont tu parles ? Est-ce que tu vas écrire des contes de fées ? Voilà encore une de mes ambitions ! écrire un conte de fées.
      Je suis fâché que la Salpêtrière ne soit pas plus raide en couleur. Les philanthropes échignent tout. Quelles canailles ! Les bagnes, les prisons et les hôpitaux, tout cela est bête maintenant comme un séminaire. La première fois que j'ai vu des fous, c'était ici, à l'hospice général, avec ce pauvre père Parain. Dans les cellules, assises et attachées par le milieu du corps, nues jusqu'à la ceinture et tout échevelées, une douzaine de femmes hurlaient et se déchiraient la figure avec leurs ongles. J'avais peut-être à cette époque six à sept ans. Ce sont de bonnes impressions à avoir jeune ; elles virilisent. Quels étranges souvenirs j'ai en ce genre ! L'amphithéâtre de l'Hôtel-Dieu donnait sur notre jardin. Que de fois, avec ma soeur, n'avons-nous pas grimpé au treillage et, suspendus entre la vigne, regardé curieusement les cadavres étalés ! Le soleil donnait dessus ; les mêmes mouches qui voltigeaient sur nous et sur les fleurs allaient s'abattre là, revenaient, bourdonnaient ! Comme j'ai pensé à tout cela, en la veillant pendant deux nuits, cette pauvre et chère belle fille ! Je vois encore mon père levant la tête de dessus sa dissection et nous disant de nous en aller. Autre cadavre aussi, lui.
      Je n'approuve pas Delisle de n'avoir pas voulu entrer et ne m'en étonne [pas]. L'homme qui n'a jamais été au bordel doit avoir peur de l'hôpital. Ce sont poésies de même ordre. L'élément romantique lui manque, à ce bon Delisle. Il doit goûter médiocrement Shakespeare. Il ne voit pas la densité morale qu'il y a dans certaines laideurs. Aussi la vie lui défaille et même, quoiqu'il ait de la couleur, le relief. Le relief vient d'une vue profonde, d'une pénétration, de l'objectif ; car il faut que la réalité extérieure entre en nous, à nous en faire presque crier, pour la bien reproduire. Quand on a son modèle net, devant les yeux, on écrit toujours bien, et où donc le vrai est-il plus clairement visible que dans ces belles expositions de la misère humaine ? Elles ont quelque chose de si cru que cela donne à l'esprit des appétits de cannibale. Il se précipite dessus pour les dévorer, se les assimiler. Avec quelles rêveries je suis resté souvent dans un lit de [...], regardant les éraillures de sa couche !
      Comme j'ai bâti des drames féroces à la Morgue, où j'avais la rage d'aller autrefois, etc. ! Je crois du reste qu'à cet endroit j'ai une faculté de perception particulière ; en fait de malsain, je m'y connais. Tu sais quelle influence j'ai sur les fous et les singulières aventures qui me sont arrivées. Je serais curieux de voir si j'ai gardé ma puissance.
      Ah ! tu ne deviendras pas folle ! Il avait raison ! Tu as la tête d'aplomb, toi, et je crois que lui, ce pauvre garçon, il a plus de dispositions que nous. La folie et la luxure sont deux choses que j'ai tellement sondées, où j'ai si bien navigué par ma volonté, que je ne serai jamais (je l'espère) ni un aliéné ni un de Sade. Mais il m'en a cuit, par exemple. Ma maladie de nerfs a été l'écume de ces petites facéties intellectuelles. Chaque attaque était comme une sorte d'hémorragie de l'innervation. C'était des pertes séminales de la faculté pittoresque du cerveau, cent mille images sautant à la fois, en feux d'artifices. Il y avait un arrachement de l'âme d'avec le corps, atroce (j'ai la conviction d'être mort plusieurs fois). Mais ce qui constitue la personnalité, l'être-raison, allait jusqu'au bout ; sans cela la souffrance eût été nulle, car j'aurais été purement passif et j'avais toujours conscience , même quand je ne pouvais plus parler. Alors l'âme était repliée tout entière sur elle-même, comme un hérisson qui se ferait mal avec ses propres pointes.
      Personne n'a étudié tout cela et les médecins sont des imbéciles d'une espèce, comme les philosophes le sont d'une autre. Les matérialistes et les spiritualistes empêchent également de connaître la matière et l'esprit, parce qu'ils scindent l'un de l'autre. Les uns font de l'homme un ange et les autres un porc. Mais avant d'en arriver à ces sciences-là (qui seront des sciences), avant d'étudier bien l'homme, n'y a-t-il pas à étudier ses produits, à connaître les effets pour remonter à la cause ? Qui est-ce qui a, jusqu'à présent, fait de l'histoire en naturaliste ? a-t-on classé les instincts de l'humanité et vu comment, sous telle latitude, ils se sont développés et doivent se développer ? Qui est-ce qui a établi scientifiquement comment, pour tel besoin de l'esprit, telle forme doit apparaître, et suivi cette forme partout, dans les divers règnes humains ? Qui est-ce qui a généralisé les religions ? Geoffroy Saint-Hilaire a dit : le crâne est une vertèbre aplatie. Qui est-ce qui a prouvé, par exemple, que la religion est une philosophie devenue art, et que la cervelle qui bat dedans, à savoir la superstition, le sentiment religieux en soi, est de même matière partout, malgré ses différences extérieures, correspond aux mêmes besoins, répond aux mêmes fibres, meurt par les mêmes accidents, etc. ? Si bien qu'un Cuvier de la Pensée n'aurait qu'à retrouver plus tard un vers ou une paire de bottes pour reconstituer toute une société et que, les lois en étant données, on pourrait prédire à jour fixe, à heure fixe, comme on fait pour les planètes, le retour des mêmes apparitions. Et l'on dirait : nous aurons dans cent ans un Shakespeare, dans vingt-cinq ans telle architecture. Pourquoi les peuples qui n'ont pas de soleil ont-ils des littératures mal faites ? Pourquoi y a-t-il, et y a-t-il toujours eu, des harems en Orient, etc. ?
      On a beaucoup battu la campagne sur tout cela, on a été plus ou moins ingénieux ; mais la base a toujours manqué. La première pierre est à trouver. La critique des oeuvres de la Pensée a toujours été faite à un point de vue étroit, rhéteur, et la critique de l'histoire faite à un point de vue politique, moral, religieux, tandis qu'il faudrait se placer au-dessus de tout cela, dès le premier pas. Mais on a eu des sympathies, des haines ; puis l'imagination s'en est mêlée, la phrase, l'amour des descriptions et enfin la rage de vouloir prouver, l'orgueil de vouloir mesurer l'infini et d'en donner une solution. Si les sciences morales avaient, comme les mathématiques, deux ou trois lois primordiales à leur disposition, elles pourraient marcher de l'avant. Mais elles tâtonnent dans les ténèbres, se heurtent à des contingents et veulent les ériger en principes. Ce mot, l'âme, a fait dire presque autant de bêtises qu'il y a d'âmes ! Quelle découverte ce serait par exemple qu'un axiome comme celui-ci : tel peuple étant donné, la vertu y est à la force comme trois est à quatre ; donc tant que vous en serez là vous n'irez pas là. Autre loi mathématique à découvrir : combien faut-il connaître d'imbéciles au monde pour vous donner envie de se casser la gueule ? etc.
      Il est bien tard, je déraisonne passablement, le jour va bientôt paraître ; il est temps d'aller se coucher. L'institutrice part la semaine prochaine. J'attends un paquet. Si tu veux, nous vous verrons, je pense, de lundi prochain en quinze. Quels bons jours nous passerons, bonne chère Muse ! D'ici là, mille tendres baisers partout. À toi et tout à toi.
      Ton G.

   ***

 

À LOUISE COLET.

       [Croisset] Mardi, 1 heure [12 juillet 1853].
      Toujours sauvage ! toujours féroce ! toujours indomptable et passionnée ! Quelle étrange Muse tu fais, et comme tu es injuste dans tes mouvements ! Je mets cela sur le compte du lyrisme. Mais je t'assure que ça a un côté bien étroit et même heurtant quelquefois, chère bonne Louise. Parce que cet imbécile d'Azvédo m'a embêté deux jours, tu m'envoies une espèce de diatribe vague contre lui, contre moi, contre tout. Mais je t'assure que je suis bien innocent de tout cela. Et d'abord je ne l'ai pas du tout invité. C'est lui, de son chef, qui est revenu le second jour. À moins de le prendre par les épaules, il n'était pas possible de le mettre à la porte. Il est revenu avec Bouilhet, et celui-ci n'a pas mieux demandé que de venir pour avoir un soulagement . Quant à lui, Bouilhet, après ce qu'Azvédo avait fait (ou disait avoir fait) pour la publication de Melaenis , il ne pouvait non plus l'envoyer promener brutalement. Enfin, le soir même j'exhale mon embêtement en dix lignes pour n'en plus parler, n'y plus penser ; puis je te parlais d'autre chose, d'un tas de choses meilleures et plus hautes (dont tu ne dis pas même un mot). Et toi, tu m'envoies pour réponse une espèce de fulmination en quatre pages, comme si j’adorais ce monsieur, que je le choyasse , etc., et t'abandonnasse pour lui ! Tu conviendras que c'est drôle, bonne Muse, et voilà deux fois que ça se renouvelle ! Que tu es enfant !
      Je crois que ce que nous avons de mieux à faire, c'est de clore ce chapitre irrévocablement, et à l'avenir de n'en parler ni l'un ni l'autre ; je le souhaite du moins. Du reste, sois tranquille, je suis peu disposé à poursuivre cette connaissance ; je la laisserai tomber dans l'eau . Mais quant à faire des grossièretés gratuites à ce malheureux homme, uniquement parce qu'il est laid et qu'il manque de bonnes façons, non, ce serait d'une goujaterie imbécile. Seulement, on peut faire des retraites honorables, et c'est ce que je ferai. Cela dit, concluons la paix par un baiser, et songeons plutôt que dans quinze jours nous serons ensemble. J'attends demain matin une lettre de toi. J'ai hésité à remettre la mienne à demain soir pour y répondre, car, remarques-tu, chère Muse, que nous ne nous répondons guère ? Mais j'ai pensé qu'il y avait longtemps que je ne t'avais écrit, et que tu ne serais pas fâchée d'avoir la mienne un jour plus tôt. Je te juge d'après moi : cela me fait de bons réveils quand je reçois tes lettres.
      Tu auras appris par les journaux, sans doute, la soignée grêle qui est tombée sur Rouen et alentours samedi dernier. Désastre général, récoltes manquées, tous les carreaux des bourgeois cassés ; il y en a ici pour une centaine de francs au moins, et les vitriers de Rouen ont de suite profité de l'occasion (on se les arrache, les vitriers) pour hausser leur marchandise de 30 p 100. ô humanité ! C'était très drôle comme ça tombait, et ce qu'il y a eu de lamentations et de gueulades était fort aussi. Ç'a été une symphonie de jérémiades, pendant deux jours, à rendre sec comme un caillou le coeur le plus sensible ! On a cru à Rouen à la fin du monde (textuel). Il y a eu des scènes d'un grotesque démesuré, et l'autorité mêlée là dedans ! M. le préfet, etc.
      Je suis peu sensible à ces infortunes collectives. Personne ne plaint mes misères, que celles des autres s'arrangent ! Je rends à l'humanité ce qu'elle me donne, indifférence. Va te faire foutre, troupeau ; je ne suis pas de la bergerie ! Que chacun d'ailleurs se contente d'être honnête , j'entends de faire son devoir et de ne pas empiéter sur le prochain, et alors toutes les utopies vertueuses se trouveront vite dépassées. L'idéal d'une société serait celle en effet où tout individu fonctionnerait dans sa mesure. Or je fonctionne dans la mienne ; je suis quitte. Quant à toutes ces belles blagues de dévouement, sacrifice, abnégation , fraternité et autres, abstractions stériles et dont la généralité humaine ne peut tirer parti, je les laisse aux charlatans, aux phraseurs, aux farceurs, aux gens à idées comme le sieur Pelletan.
      Ce n'est pas sans un certain plaisir que j'ai contemplé mes espaliers détruits, toutes mes fleurs hachées en morceaux, le potager sens dessus dessous. En contemplant tous ces petits arrangements factices de l'homme que cinq minutes de la nature ont suffi pour bousculer, j'admirais le vrai ordre se rétablissant dans le faux ordre. Ces choses tourmentées par nous, arbres taillés, fleurs qui poussent où elles ne veulent [pas], légumes d'autres pays, ont eu dans cette rebuffade atmosphérique une sorte de revanche. Il y a là un caractère de grande farce qui nous enfonce. Y a-t-il rien de plus bête que des cloches à melon ? Aussi ces pauvres cloches à melon en ont vu de belles ! Ah ! ah ! cette nature sur le dos de laquelle on monte et qu'on exploite si impitoyablement, qu'on enlaidit avec tant d'aplomb, que l'on méprise par de si beaux discours, à quelles fantaisies peu utilitaires elle s'abandonne quand la tentation lui en prend ! Cela est bon. On croit un peu trop généralement que le soleil n'a d'autre but ici-bas que de faire pousser les choux. Il faut replacer de temps à autres le bon Dieu sur son piédestal. Aussi se charge-t-il de nous le rappeler en nous envoyant par-ci par-là quelque peste, choléra, bouleversement inattendu et autres manifestations de la Règle, à savoir le Mal – contingent qui n'est peut-être pas le Bien – nécessaire, mais qui est l'être enfin : chose que les hommes voués au néant comprennent peu.
      Toute ma semaine passée a été mauvaise (ça va mieux). Je me suis tordu dans un ennui et un dégoût de moi corsé ; cela m'arrive régulièrement quand j'ai fini quelque chose et qu'il faut continuer. La vulgarité de mon sujet me donne parfois des nausées, et la difficulté de bien écrire tant de choses si communes encore en perspective m'épouvante. Je suis maintenant achoppé à une scène des plus simples : une saignée et un évanouissement. Cela est fort difficile ; et ce qu'il y a de désolant, c'est de penser que, même réussi dans la perfection, cela ne peut être que passable et ne sera jamais beau, à cause du fond même. Je fais un ouvrage de clown ; mais qu'est-ce qu'un tour de force prouve, après tout ? N'importe : "Aide-toi, le ciel t'aidera". Pourtant la charrette quelquefois est bien lourde à désembourber.
      Adieu, chère bonne Muse. Mille tendres baisers partout. À bientôt les vrais.
      Ton G.

   ***

À VICTOR HUGO.

      Croisset, 15 juillet [1853].
      Comment vous remercierai-je, Monsieur, de votre magnifique présent ? Et qu'ai-je à dire ? si ce n'est le mot de Talleyrand à Louis-Philippe qui venait le visiter dans son agonie : "C'est le plus grand honneur qu'ait reçu ma maison !" Mais ici se termine le parallèle, pour toutes sortes de raisons.
      Donc, je ne vous cacherai pas, Monsieur, que vous avez fortement

            Chatouillé de mon coeur l'orgueilleuse faiblesse

comme eût écrit ce bon Racine ! Honnête poète ! et quelle quantité de monstres il trouverait maintenant à peindre , autres et pires cent fois que son dragon-taureau !
      L'exil, du moins, vous en épargne la vue. Ah ! si vous saviez dans quelles immondices nous nous enfonçons ! Les infamies particulières découlent de la turpitude politique et l'on ne peut faire un pas sans marcher sur quelque chose de sale. L'atmosphère est lourde de vapeurs nauséabondes. De l'air ! de l'air ! Aussi j'ouvre la fenêtre et je me tourne vers vous. J'écoute passer les grands coups d'ailes de votre Muse et j'aspire, comme le parfum des bois, ce qui s'exhale des profondeurs de votre style.
      Et d'ailleurs, Monsieur, vous avez été dans ma vie une obsession charmante, un long amour ; il ne faiblit pas. Je vous ai lu durant des veillées sinistres et, au bord de la mer, sur des plages douces, en plein soleil d'été. Je vous ai emporté en Palestine, et c'est vous encore qui me consoliez, il y a dix ans, quand je mourais d'ennui dans le Quartier Latin. Votre poésie est entrée dans ma constitution comme le lait de ma nourrice. Tel de vos vers reste à jamais dans mon souvenir, avec toute l'importance d'une aventure.
      Je m'arrête. Si quelque chose est sincère pourtant, c'est cela. Désormais donc, je ne vous importunerai plus de ma personne et vous pourrez user du correspondant sans craindre la correspondance.
      Cependant, puisque vous me tendez votre main par-dessus l'Océan, je la saisis et je la serre. Je la serre avec orgueil, cette main qui a écrit Notre-Dame et Napoléon le Petit , cette main qui a taillé des colosses et ciselé pour les traîtres des coupes amères, qui a cueilli dans les hauteurs intellectuelles les plus splendides délectations et qui, maintenant, comme celle de l'Hercule biblique, reste seule levée parmi les doubles ruines de l'Art et de la Liberté !
      À vous donc, Monsieur, et avec mille remerciements encore une fois.
      Ex imo.

   ***

 

À LOUISE COLET.

      Entièrement inédite en 1927.
      
Samedi, 11 heures du soir.
      [Pléiade : 15 octobre 1853

      Qu'as-tu donc, pauvre chère Louise ? Bouilhet m'a montré une lettre de toi qui me navre. Que veux-tu dire avec mon silence ? C'est du tien, au contraire, que je me plains. écris-moi, écris-moi ! Es-tu triste ? Dis-moi de t'écrire tous les jours et quand je ne t'enverrais que les premières lignes venues, quand je n'y saurais que te dire, je t'y enverrai tant de baisers qu'elles te feront du bien, car je te juge comme moi : pourvu que je reçoive de ton écriture, je suis content. Allons, sèche tes larmes. Comment peux-tu croire que j'oublie ? D'où vient cette idée saugrenue que tu te fourres dans la cervelle ?
      Je fais tout mon possible pour hâter mes maudits comices, afin de t'aller voir plus vite ; mais je suis désespéré, tout mon travail de cette semaine est à refaire. Nous venons, nous deux Bouilhet, d'avoir une discussion de trois heures à propos de cinq pages. J'ai fini par me rendre à ses raisons. Mais quelle galère ! J'en perds la tête, il y a de quoi se pendre.
      Allons, adieu, mille bons baisers, j'attends demain matin une lettre de toi. Je t'écrirai dans les premiers jours de la semaine prochaine.
      À toi, à toi. Ton G.
      Tu verras Bouilhet jeudi à 1 heure.

   ***

 

À LOUISE COLET.

       [Croisset] Vendredi soir, 1 heure [15 juillet 1853].
      Tandis que je te reprochais ta lettre, bonne chère Muse, tu te la reprochais à toi-même. Tu ne saurais croire combien cela m'a attendri, non à cause du fait en lui-même (j'étais sûr que, considérant la chose à froid, tu ne tarderais pas à la regarder du même oeil que moi), mais à cause de la simultanéité d'impression. Nous pensons à l'unisson. Remarques-tu cela ? Si nos corps sont loin, nos âmes se touchent. La mienne est souvent avec la tienne, va. Il n'y a que dans les vieilles affections que cette pénétration arrive. On entre ainsi l'un dans l'autre, à force de se presser l'un contre l'autre. As-tu observé que le physique même s'en ressent ? Les vieux époux finissent par se ressembler. Tous les gens de la même profession n'ont-ils pas le même air ? On nous prend souvent, Bouilhet et moi, pour frères. Je suis sûr qu'il y a dix ans cela eût été impossible. L'esprit est comme une argile intérieure. Il repousse du dedans la forme et la façonne selon lui. Si tu t'es levée quelquefois pendant que tu écrivais, dans les bons moments de verve, quand l'idée t'emplissait, et que tu te sois alors regardée dans la glace, n'as-tu pas été tout à coup ébahie de ta beauté ? Il y avait comme une auréole autour de ta tête, et tes yeux agrandis lançaient des flammes. C'était l'âme qui sortait. L'électricité est ce qui se rapproche le plus de la pensée. Elle demeure comme elle, jusqu'à présent, une force assez fantastique. Ces étincelles qui se dégagent de la chevelure, lors des grands froids, dans la nuit, ont peut-être un rapport plus étroit que celui d'un pur symbole avec la vieille fable des nimbes, des auréoles, des transfigurations. Où en étais-je donc ? à l'influence d'une habitude intellectuelle. Rapportons cela au métier ! Quel artiste donc on serait si l'on n'avait jamais lu que du beau, vu que du beau, aimé que le beau ; si quelque ange gardien de la pureté de notre plume avait écarté de nous, dès l'abord, toutes les mauvaises connaissances, qu'on n'eût jamais fréquenté d'imbéciles ni lu de journaux ! Les Grecs avaient tout cela. Ils étaient, comme plastique , dans des conditions que rien ne redonnera. Mais vouloir se chausser de leurs bottes est démence. Ce ne sont pas des chlamydes qu'il faut au Nord, mais des pelisses de fourrures. La forme antique est insuffisante à nos besoins et notre voix n'est pas faite pour chanter ces airs simples. Soyons aussi artistes qu'eux, si nous le pouvons, mais autrement qu'eux. La conscience du genre humain s'est élargie depuis Homère. Le ventre de Sancho Pança fait craquer la ceinture de Vénus. Au lieu de nous acharner à reproduire de vieux chics, il faut s'évertuer à en inventer de nouveaux. Je crois que Delisle est peu dans ces idées. Il n'a pas l'instinct de la vie moderne, le coeur lui manque ; je ne veux pas dire par là la sensibilité individuelle ou même humanitaire, non, mais le coeur, au sens presque médical du mot. Son encre est pâle. C'est une muse qui n'a pas assez pris l'air. Les chevaux et les styles de race ont du sang plein les veines, et on le voit battre sous la peau et les mots, depuis l'oreille jusqu'aux sabots. La vie ! la vie ! [...] tout est là ! C'est pour cela que j'aime tant le lyrisme. Il me semble la forme la plus naturelle de la poésie. Elle est là toute nue et en liberté. Toute la force d'une oeuvre gît dans ce mystère, et c'est cette qualité primordiale, ce motus animi continuus (vibration, mouvement continuel de l'esprit, définition de l'éloquence par Cécéron) qui donne la concision, le relief, les tournures, les élans, le rythme, la diversité. Il ne faut pas grande malice pour faire de la critique ! On peut juger de la bonté d'un livre à la vigueur des coups de poing qu'il vous a donnés et à la longueur de temps qu'on est ensuite à en revenir. Aussi, comme les grands maîtres sont excessifs ! Ils vont jusqu'à la dernière limite de l'idée. Il s'agit, dans Pourceaugnac, de faire prendre un lavement à un homme. Ce n'est pas un lavement qu'on apporte, non ! mais toute la salle sera envahie de seringues ! Les bonshommes de Michel-Ange ont des câbles plutôt que des muscles. Dans les bacchanales de Rubens on pisse par terre. Voir tout Shakespeare, etc., etc., et le dernier des gens de la famille, ce vieux père Hugo. Quelle belle chose que Notre-Dame ! J'en ai relu dernièrement trois chapitres, le sac des Truands entre autres. C'est cela qui est fort ! Je crois que le plus grand caractère du génie est, avant tout, la force. Donc ce que je déteste le plus dans les arts, ce qui me crispe, c'est l’ingénieux , l'esprit. Quelle différence d'avec le mauvais goût qui, lui, est une bonne qualité dévoyée. Car pour avoir ce qui s'appelle du mauvais goût, il faut avoir de la poésie dans la cervelle. Mais l'esprit, au contraire, est incompatible avec la vraie poésie. Qui a eu plus d'esprit que Voltaire et qui a été moins poète ? Or, dans ce charmant pays de France, le public n'admet la poésie que déguisée. Si on la lui donne toute crue, il rechigne. Il faut donc le traiter comme les chevaux d'Abbas-Pacha auxquels, pour les rendre vigoureux, on sert des boulettes de viande enveloppées de farine. ça c'est de l'Art ! Savoir faire l'enveloppe ! N'ayez peur pourtant, offrez de cette farine-là aux lions, aux fortes gueules, ils sauteront dessus à vingt pas au loin, reconnaissant l'odeur.
      Je lui ai écrit une lettre monumentale, au Grand Crocodile. Je ne cache pas qu'elle m'a donné du mal (mais je la crois montée, trop, peut-être), si bien que je la sais maintenant par coeur. Si je me la rappelle, je te la dirai. Le paquet part demain. J'ai été fort en train cette semaine. J'ai écrit huit pages qui, je crois, sont toutes à peu près faites. Ce soir, je viens d'esquisser toute ma grande scène des Comices agricoles. Elle sera énorme ; ça aura bien trente pages. Il faut que, dans le récit de cette fête rustico-municipale et parmi ses détails (où tous les personnages secondaires du livre paraissent, parlent et agissent), je poursuive, et au premier plan, le dialogue continu d'un monsieur chauffant une dame. J'ai de plus, au milieu, le discours solennel d'un conseiller de préfecture, et à la fin (tout terminé) un article de journal fait par mon pharmacien, qui rend compte de la fête en bon style philosophique, poétique et progressif. Tu vois que ce n'est pas une petite besogne. Je suis sûr de ma couleur et de bien des effets ; mais pour que tout cela ne soit pas trop long, c'est le diable ! Et cependant ce sont de ces choses qui doivent être abondantes et pleines. Une fois ce pas-là franchi, j'arriverai vite à ma baisade dans les bois par un temps d'automne (avec leurs chevaux à côté qui broutent les feuilles), et alors je crois que j'y verrai clair, et que j'aurai passé du moins Charybde, si Scylla me reste. Quand je serai revenu de Paris, j'irai à Trouville. Ma mère veut y aller et je la suis. Au fond je n'en suis pas fâché : voir un peu d'eau salée me fera [du] bien. Voilà deux ans que je n'ai pris l'air et vu la campagne (si ce n'est avec toi, lors de notre promenade à Vétheuil). Je m'étendrai avec plaisir sur le sable, comme jadis. Depuis sept ans je n'ai été dans ce pays. J'en ai des souvenirs profonds : quelles mélancolies et quelles rêveries, et quels verres de rhum ! Je n'emporterai pas la Bovary , mais j'y penserai ; je ruminerai ces deux longs passages, dont je te parle, sans écrire. Je ne perdrai pas mon temps. Je monterai à cheval sur la plage ; j'en ai si souvent envie ! J'ai comme cela un tas de petits goûts dont je me prive ; mais il faut se priver de tout quand on veut faire quelque chose. Ah ! quels vices j'aurais si je n'écrivais ! La pipe et la plume sont les deux sauvegardes de ma moralité, vertu qui se résout en fumée par les deux tubes. Allons, adieu, encore au milieu de la semaine prochaine une lettre, puis à la fin un petit billet, et ensuite !!!

   ***

 

À LOUISE COLET.

      Entièrement inédite en 1927.
      
22 juillet 1853, nuit de vendredi, 1 heure.
      Oui, j'arriverai lundi prochain chez toi, vers 6 heures. Comme il faut que j'aille deux jours à Nogent, je préfère partir dès le lendemain mardi et revenir le mercredi soir. Je resterai avec toi jusqu'au mardi de l'autre semaine. Ma mère sera partie seule à Trouville ; je l'irai rejoindre.
      Bouilhet ne viendra pas. Je l'ai vu hier ; il était un peu malade. Ses bacheliers à la fin de l'année l'occupent plus que jamais. Comme il a voulu se supprimer le tabac, il est dans une grande démoralisation et agacé nerveusement au suprême degré. Hier, il se purgeait et avait un oeil tout enflé. Toutes les fois qu'il lui a fallu se mettre en train à un fossile , il a été indisposé.
      J'ai eu, aujourd'hui, un grand succès. Tu sais que nous avons eu hier le bonheur d'avoir Monsieur Saint-Arnaud. Eh bien j'ai trouvé ce matin, dans le Journal de Rouen , une phrase du maire lui faisant un discours, laquelle phrase j'avais, la veille, écrite textuellement dans la Bovary (dans un discours de préfet, à des Comices agricoles). Non seulement c'était la même idée, les mêmes mots, mais les mêmes assonnances de style. Je ne cache pas que ce sont de ces choses qui me font plaisir. Quand la littérature arrive à la précision de résultat d'une science exacte, c'est roide. Je t'apporterai, du reste, ce discours gouvernemental et tu verras si je m'entends à faire de l'administratif et du Crocodile.
      J'ai mis de côté Delisle, les Fantômes , la pièce sur Vétheuil, etc.
      Ne compte pas sur les photographies. La collection n'est pas complète. Il me manque encore sept ou huit livraisons qui ne sont pas parues (je m'étais trompé parce qu'ils publient sans suivre l'ordre des numéros). Lorsque j'aurai tout, je t'apporterai tout ; ça vaudra mieux.
      Adieu donc, pauvre tendrement chérie. À bientôt, dans quelques heures ton t'embrassera.

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