1853

 
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Du 9 au 20 Août  : Lettres 412 à 417

 

À LOUISE COLET.

      Trouville, mardi soir, 9 heures [9 août 1853].
      Je suis arrivé ici hier au soir à 7 heures et demie, très fatigué des diligences et carrioles qui m'y ont amené. Pour prendre le paquebot, il eût fallu partir de Rouen dans la nuit, à 3 heures.
      Quel volume je pourrais écrire ce soir, si l'expression était aussi rapide que la pensée ! Depuis trente-six heures je navigue dans les plus vieux souvenirs de ma vie, et j'en éprouve une lassitude presque physique. Quand je suis arrivé hier, le soleil se couchait sur la mer, il était comme un grand disque de confiture de groseille. Voilà six ans qu'à la même époque de l'année j'y suis arrivé à 2 heures du matin, à pied, avec Maxime, sac au dos, en revenant de Bretagne. Que de choses depuis ! Mais l'entrée qui domine toutes les autres est celle que je fis en 1843. C'était à la fin de ma première année de droit. J'arrivais de Paris, seul. J'avais quitté la diligence à Pont-l'évêque, à trois lieues d'ici, et j'arrivais à pied, par un beau clair de lune, vers 3 heures du matin. Je me rappelle encore la veste de toile et le bâton blanc que je portais, et quelle dilatation j'ai eue en aspirant de loin l'odeur salée de la mer. Il n'y a que cela que je retrouve, l'odeur ; tout le reste est changé. Paris a envahi ce pauvre pays plein maintenant de chalets dans le goût de ceux d'Enghien. Tout est plein de culottes de peau, de livrées, de beaux messieurs, de belles dames. Cette plage, où je me promenais jadis sans caleçon, est maintenant décorée de sergents de ville ; il y a des lignes de démarcation pour les deux sexes.

            Nature au front serein, comme vous oubliez,
            Et comme vous brisez dans vos métamorphoses
            Les fils mystérieux où nos coeurs sont liés !

      
Il faut que la vie de l'homme soit bien longue, puisque les maisons, les pierres, la terre, tout cela a le temps de changer entre deux états de l'âme ! J'ai vu à notre ancienne maison, celle que nous avons habitée pendant quatre ans de suite, des rochers factices . Le rire m'a empêché les pleurs. C'est devenu la propriété d'un agent de change de Paris, et tout le monde s'accorde à trouver cela très beau.
      Je crois que je deviens fort en philosophie, car ce spectacle m'eût navré il y a quelque temps. Peut-être est-ce parce que je ne me suis pas encore trouvé suffisamment seul, ou bien parce que ton impression est encore trop forte ? Je suis plein de toi. Mon linge sent ton odeur. Le souvenir de ta personne demi-nue, un flambeau à la main et m'embrassant dans le corridor, m'a poursuivi hier toute la journée à travers mes autres souvenirs, qui s'envolaient de tous les buissons de la route, au balancement de la diligence. Au chemin de fer j'ai trouvé Bouilhet. Nous avons déjeuné et dîné seuls à Croisset. Nous nous sommes couchés de bonne heure ; je tombais de sommeil. Nous nous sommes quittés hier à 11 heures du matin. Qu'as-tu fait toute la journée pendant que je regardais les blés qu'on sciait, et la poussière et les arbres verts ? Comment s'est passée la journée du dimanche ? Je voudrais t'écrire une bonne et longue lettre, mais j'ai fort envie de dormir, quoiqu'il ne soit pas 10 heures. J'ai apporté ici quelques livres que je lirai peu, mes scénarios de la Bovary auxquels je travaillerai médiocrement. Je vais manger, fumer, bâiller au soleil, dormir surtout. J'ai parfois de grands besoins de sommeil pendant plusieurs jours, et j'aime mieux une jachère complète qu'un demi-labour.
      Adieu, pauvre chère Muse, je pense beaucoup à toi et je t'embrasse. Mille baisers et tendresses.
      Ton G.
      Un de ces jours j'espère être plus prolixe. Ci-joint 100 francs .

   ***

 

À LOUISE COLET.

       [Trouville] Dimanche 14, 4 heures [14 août 1853].
      La pluie tombe, les voiles des barques sous mes fenêtres sont noires, des paysannes en parapluie passent, des marins crient, je m'ennuie ! Il me semble qu'il y a dix ans que je t'ai quittée. Mon existence, comme un marais dormant, est si tranquille que le moindre événement y tombant y cause des cercles innombrables, et la surface ainsi que le fond est longtemps avant de reprendre sa sérénité ! Les souvenirs que je rencontre ici à chaque pas sont comme des cailloux qui déboulent, par une pente douce, vers un grand gouffre d'amertume que je porte en moi. La vase est remuée ; toutes sortes de mélancolies, comme des crapauds interrompus dans leur sommeil, passent la tête hors de l'eau et forment une étrange musique ; j'écoute. Ah ! Comme je suis vieux, comme je suis vieux, pauvre chère Louise !
      Je retrouve ici les bonnes gens que j'ai connues il y a dix ans. Ils portent les mêmes habits, les mêmes mines ; les femmes seulement sont engraissées et les hommes un peu blanchis. Cela me stupéfiait, l'immobilité de tous ces êtres ! D'autre part, on a bâti des maisons, élargi le quai, fait des rues, etc. Je viens de rentrer par une pluie battante et un ciel gris, au son de la cloche qui sonnait les vêpres. Nous avions été à Deauville (une ferme de ma mère). Comme les paysans m'embêtent, et que je suis peu fait pour être propriétaire ! Au bout de trois minutes la société de ces sauvages m'assomme. Je sens un ennui idiot m'envahir comme une marée. La chape de plomb que le Dante promet aux hypocrites n'est rien en comparaison de la lourdeur qui me pèse alors sur le crâne. Mon frère, sa femme et sa fille sont venus passer le dimanche avec nous ! Ils ramassent maintenant des coquilles, entourés de caoutchoucs, et s'amusent beaucoup. Moi aussi je m'amuse beaucoup, à l'heure des repas, car je mange énormément de matelote. Je dors une douzaine d'heures assez régulièrement toutes les nuits et dans le jour je fume passablement. Le peu de travail que je fais est de préparer le programme du cours d'histoire que je commencerai à ma nièce, une fois rentré à Croisset. Quant à la Bovary , impossible même d'y songer. Il faut que je sois chez moi pour écrire. Ma liberté d'esprit tient à mille circonstances accessoires, fort misérables, mais fort importantes. Je suis bien content de te savoir en train pour la Servante . Qu'il me tarde de voir cela !
      J'ai passé hier une grande heure à regarder se baigner les dames . Quel tableau ! Quel hideux tableau ! Jadis, on se baignait ici sans distinction de sexes. Mais maintenant il y a des séparations, des poteaux, des filets pour empêcher, un inspecteur en livrée (quelle atroce chose lugubre que le grotesque !). Donc hier, de la place où j'étais, debout, lorgnon sur le nez, et par un grand soleil, j'ai longuement considéré les baigneuses. Il faut que le genre humain soit devenu complètement imbécile pour perdre jusqu'à ce point toute notion d'élégance. Rien n'est plus pitoyable que ces sacs où les femmes se fourrent le corps, que ces serre-tête en toile cirée ! Quelles mines ! quelles démarches ! Et les pieds ! rouges, maigres, avec des oignons, des durillons, déformés par la bottine, longs comme des navettes ou larges comme des battoirs. Et au milieu de tout cela des moutards à humeurs froides, pleurant, criant. Plus loin, des grand'mamans tricotant et des môsieurs à lunettes d'or, lisant le journal et, de temps à autre, entre deux lignes, savourant l'immensité avec un air d'approbation. Cela m'a donné envie tout le soir de m'enfuir de l'Europe et d'aller vivre aux îles Sandwich ou dans les forêts du Brésil. Là, du moins, les plages ne sont pas souillées par des pieds si mal faits, par des individualités aussi fétides.
      Avant-hier, dans la forêt de Touques, à un charmant endroit près d'une fontaine, j'ai trouvé des bouts de cigares éteints avec des bribes de pâtés. On avait été là en partie ! J'ai écrit cela dans Novembre il y a onze ans ! C'était alors purement imaginé, et l'autre jour ç'a été éprouvé. Tout ce qu'on invente est vrai, sois-en sûre. La poésie est une chose aussi précise que la géométrie. L'induction vaut la déduction, et puis, arrivé à un certain point, on ne se trompe plus quant à tout ce qui est de l'âme. Ma pauvre Bovary , sans doute, souffre et pleure dans vingt villages de France à la fois, à cette heure même.
      J'ai vu une chose qui m'a ému, l'autre jour, et où je n'étais pour rien. Nous avions été à une lieue d'ici, aux ruines du château de Lassay (ce château a été bâti en six semaines pour Mme Dubarry qui avait eu l'idée de venir prendre des bains de mer dans ce pays). Il n'en reste plus qu'un escalier, un grand escalier Louis XV, quelques fenêtres sans vitres, un mur, et du vent, du vent ! C'est sur un plateau en vue de la mer. À côté est une masure de paysan. Nous y sommes entrés pour faire boire du lait à Liline qui avait soif. Le jardinet avait de belles passe-roses qui montaient jusqu'au toit, des haricots, un chaudron plein d'eau sale. Dans les environs un cochon grognait (comme dans ta Jeanneton) et plus loin, au delà de la clôture, des poulains en liberté broutaient et hennissaient avec leurs grandes crinières flottantes qui remuaient au vent de la mer. Sur les murs intérieurs de la chaumière, une image de l'Empereur et une autre de Badinguet ! J'allais sans doute faire quelque plaisanterie quand, dans un coin près de la cheminée, et à demi paralytique, se tenait assis un vieillard maigre, avec une barbe de quinze jours. Au-dessus de son fauteuil, accrochées au mur, il y avait deux épaulettes d'or ! Le pauvre vieux était si infirme qu'il avait du mal à prendre sa prise. Personne ne faisait attention à lui. Il était là ruminant, geignant, mangeant à même une jatte pleine de fèves. Le soleil donnait sur les cercles de fer qui entourent les seaux et lui faisait cligner des yeux. Le chat lapait du lait dans une terrine à terre. Et puis c'était tout. Au loin, le bruit vague de la mer. J'ai songé que, dans ce demi-sommeil perpétuel de la vieillesse (qui précède l'autre et qui est comme la transition de la vie au néant), le bonhomme sans doute revoyait les neiges de la Russie ou les sables de l'Égypte. Quelles visions flottaient devant ces yeux hébétés ? et quel habit ! quelle veste rapiécée et propre ! La femme qui nous servait (sa fille, je crois) était une commère de cinquante ans, court-vêtue, avec des mollets comme les balustres de la place Louis XV, et coiffée d'un bonnet de coton. Elle allait, venait, avec ses bas bleus et son gros jupon, et Badinguet, splendide au milieu de tout cela, cabré sur un cheval jaune, tricorne à la main, saluant une cohorte d'invalides dont toutes les jambes de bois étaient bien alignées. La dernière fois que j'étais venu au château de Lassay, c'était avec Alfred. Je me ressouvenais encore de la conversation que nous avions eue et des vers que nous disions, des projets que nous faisions...
      Comme ça se fout de nous, la nature ! et quelle balle impassible ont les arbres, l'herbe, les flots ! La cloche du paquebot du Havre sonne avec tant d'acharnement que je m'interromps. Quel boucan l'industrie cause dans le monde ! Comme la machine est une chose tapageuse ! à propos de l'industrie, as-tu réfléchi quelquefois à la quantité de professions bêtes qu'elle engendre et à la masse de stupidité qui, à la longue, doit en provenir ? Ce serait une effrayante statistique à faire ! Qu'attendre d'une population comme celle de Manchester, qui passe sa vie à faire des épingles ? Et la confection d'une épingle exige cinq à six spécialités différentes ! Le travail se subdivisant, il se fait donc, à côté des machines, quantité d'hommes-machines. Quelle fonction que celle de placeur à un chemin de fer ! de metteur en bande dans une imprimerie ! etc., etc. Oui, l'humanité tourne au bête. Leconte a raison ; il nous a formulé cela d'une façon que je n'oublierai jamais. Les rêveurs du moyen âge étaient d'autres hommes que les actifs des temps modernes.
      L'humanité nous hait, nous ne la servons pas et nous la haïssons, car elle nous blesse. Aimons-nous donc en l'art , comme les mystiques s'aiment en Dieu , et que tout pâlisse devant cet amour ! Que toutes les autres chandelles de la vie (qui toutes puent) disparaissent devant ce grand soleil ! Aux époques où tout lien commun est brisé, et où la Société n'est qu'un vaste banditisme (mot gouvernemental) plus ou moins bien organisé, quand les intérêts de la chair et de l'esprit, comme des loups, se retirent les uns des autres et hurlent à l'écart, il faut donc comme tout le monde se faire un égoïsme (plus beau seulement) et vivre dans sa tanière. Moi, de jour en jour, je sens s'opérer dans mon coeur un écartement de mes semblables qui va s'élargissant et j'en suis content, car ma faculté d'appréhension à l'endroit de ce qui m'est sympathique va grandissant, et à cause de cet écartement même. Je me suis rué sur ce bon Leconte avec soif. Au bout de trois paroles que je lui ai entendu dire, je l'aimais d'une affection toute fraternelle. Amants du beau, nous sommes tous des bannis. Et quelle joie quand on rencontre un compatriote sur cette terre d'exil ! Voilà une phrase qui sent un peu le Lamartine, chère Madame.Mais, vous savez, ce que je sens le mieux est ce que je dis le plus mal (que de que !). Dites-lui donc, à l'ami Leconte, que je l'aime beaucoup, que j'ai déjà pensé à lui mille fois. J'attends son grand poème celtique avec impatience. La sympathie d'hommes comme lui est bonne à se rappeler dans les jours de découragement. Si la mienne lui a causé le même bien-être, je suis content. Je lui écrirais volontiers, mais je n'ai rien du tout à lui dire. Une fois revenu à Croisset, je vais creuser la Bovary tête baissée. Donnez-lui donc de ma part la meilleure poignée de main possible.
      Je n'ai pas encore écrit à Bouilhet depuis tantôt huit jours que je suis ici, et n'en ai pas reçu de nouvelles. J'ai peur, pauvre chère Louise, de te blesser (mais notre système est beau, de ne nous rien cacher), eh bien ! ne m'envoie pas ton portrait photographié. Je déteste les photographies à proportion que j'aime les originaux. Jamais je ne trouve cela vrai . C'est la photographie d'après ta gravure ? J'ai la gravure qui est dans ma chambre à coucher. C'est une chose bien faite, bien dessinée, bien gravée, et qui me suffit. Ce procédé mécanique , appliqué à toi surtout, m'irriterait plus qu'il ne me ferait plaisir. Comprends-tu ? Je porte cette délicatesse loin, car moi je ne consentirais jamais à ce que l'on fît mon portrait en photographie. Max l'avait fait, mais j'étais en costume nubien, en pied, et vu de très loin, dans un jardin.
      Les lectures, que je fais le soir, des détails de moeurs sur les divers peuples de la terre (dans un des livres que j'ai achetés à Paris) m'occasionnent de singulières envies. J'ai envie de voir les Lapons, l'Inde, l'Australie. Ah c'est beau, la terre ! Et mourir sans en avoir vu la moitié ! sans avoir été traîné par des rennes, porté par des éléphants, balancé en palanquin ! Je remettrai tout dans mon Conte oriental. Là je placerai mes amours, comme, dans la préface du Dictionnaire , mes haines.
      Sais-tu que je n'ai jamais fait un si long séjour à Paris et que jamais je ne m'y suis tant plu ? Il y a aujourd'hui quinze jours à cette heure, je revenais de Chaville et j'arrivais chez toi. Comme c'est loin déjà ! Il y a quelque chose derrière nous qui tire vers le lointain les objets disparus, avec la rapidité d'un torrent qui passe. La difficulté que j'ai à me recueillir maintenant vient sans doute de ces deux dérangements successifs. Le mouvement est arrêté. Loin de ma table, je suis stupide. L'encre est mon élément naturel. Beau liquide, du reste, que ce liquide sombre ! et dangereux ! Comme on s'y noie ! comme il attire !
      Allons, adieu, chère bonne Muse, bon courage, travaille bien ! Tu me parais en dispositions crânes. Mille compliments à la servante , mille baisers à la maîtresse. À toi tout. Ton G.

   ***

 

À LOUISE COLET.

      Entièrement inédite en 1927.
      
16 août 1853, mardi, midi.
      Je t'écrirai ce soir, bonne chère Muse, et verrai ta correction. N'ayant aucun dictionnaire sous la main, je ne sais à quelle époque est mort Giotto. J'essaierai de t'arranger cela ce soir.
      Je n'ai pas reçu de paquet, comme il me semble que tu me l'annonces dans ta lettre de ce matin.
      Voilà deux jours que je suis fort occupé et drôlement. Je n'ai pas dormi cette nuit. Je suis sur pied depuis 4 heures du matin. Je te conterai cela.
      Adieu, mille baisers et tendresses.
      À toi. Ton G.

   ***

 

À LOUISE COLET.

       [Trouville,] Mardi soir, 9 heures [16 août 1853].
      Je t'assure que ta correction est fort difficile. Voilà une demi-heure que j'y rêve sans pouvoir trouver de solution immédiate. Ton récit, qui se passe en 1420, est une date précise . Ton Lippi est un personnage historique . Je ne sais ni l'époque de la mort et de la naissance du Giotto, ni l'année où le Triomphe de la mort d'Orcagna a été peint, ni aucune date de la vie d'Orcagna. Comment veux-tu que je t'arrange tout cela, seul, ici, sans un dictionnaire biographique même le plus élémentaire, ni aucun livre enfin qui puisse me mettre sur la voie ? Il fut un temps où je savais tout cela par coeur. Mais depuis dix ans que je n'ai fait d'histoire, comment veux-tu que je m'y prenne ? Il m'est donc impossible d'arranger cela de suite comme tu le désires, pauvre chère amie. Envoie-moi des notes précises. Les renseignements ne te manquent pas à Paris, Delisle peut t'en donner ou toi-même dans la Biographie universelle , ou dans Vasari, ce qui serait mieux, tu trouveras des renseignements suffisants. Envoie-les-moi et, poste par poste, c'est-à-dire en un jour, j'arrangerai la chose.
      Je crois que Giotto vivait à la fin du XIVe siècle, que le Campo Santo Est à peu près du même temps, mais je ne sais ce que Giotto a fait au Campo Santo, que j'ai du reste mal vu, ni s'il y a même travaillé. J'y ai passé deux heures. Il faudrait deux semaines, et je n'ai considéré que la grande fresque d'Orcagna. Je ne veux pas corriger tes bévues par d'autres bévues plus considérables, et c'est ce que je ferais infailliblement, flottant dans l'incertitude où je suis.
      D'autre part, l'admiration de ton brigand pour Michel-Ange était possible. Michel-Ange était, de son temps, reconnu pour un grand homme. Il frayait (avec] les puissants. Sa réputation avait pu parvenir jusqu'à Buonavita, et de là je comprends sa curiosité et son admiration ensuite pour l'homme qui avait eu le pouvoir de l'épouvanter. Mais en substituant à Michel-Ange Giotto ou Orcagna, tout change. Ici nous sommes au moyen âge. Les peintres étaient de purs ouvriers, sans popularité ni retentissement. L'artiste disparaissait dans l'Art. Du bruit pouvait se faire autour de l'oeuvre, mais autour du nom (et à ce point], je ne le crois pas.
      Et puis, si je fais la description du Triomphe de la mort , ce sera une description artistique et fausse conséquemment dans la bouche de ton personnage. Si elle est naïve , si elle n'exprime que l'étonnement de la chose, je veux dire l'effet brutal produit par le dramatique du sujet, quel rapport cela aura-t-il à la vocation de peintre ? L'effet que cette fresque a dû produire sur un homme comme Buonavita et dans son temps, c'est de le faire aller à confesse ou entrer dans un couvent. En sortant de là, nous ne pouvons pas faire de cet homme un amant du pittoresque, ce serait sot.
      Envoie-moi donc le nom et les dates d'un grand peintre contemporain de Lippi et l'indication de ses oeuvres, ou de son oeuvre la plus capitale, ce qui vaudrait mieux, et je tâcherai de te ravauder ce passage. Quant au Triomphe de la mort , je le crois une idée malencontreuse. Rien n'est moins esthétique en soi, et l'admiration pour l'artiste qui a fait cela ne doit venir qu'à un esprit dégagé de toute tradition religieuse et habitué à comparer des formes, abstraction faite du but où elles poussent ou veulent pousser. Et c'est parce que ces formes sont incorrectes qu'elles font tant d'effet. Elles poussent à l'épouvante de la mort et non à un sentiment d'admiration, ce que Michel-Ange procure à tout le monde à peu près ; ça c'est de l'Art pur.
      Réfléchis à tout cela. Si tu trouves un autre joint, dis-le et renvoie les pages imprimées ci-incluses. Je suis bien fâché, chère Louise, de ne pouvoir te rendre de suite ce petit service, mais tu vois tous les empêchements. Rêves-y un peu, envoie-moi des notes, et je t'obéirai.
      Voilà deux jours entiers passés avec mon frère et sa femme. Il a eu l'idée d'aller voir à une demi-lieue d'ici une fort belle habitation en vente. L'idée de l'acheter l'a pris, l'enthousiasme les a saisis, puis le désenthousiasme, puis le réenthousiasme, et les considérations, et les objections. De peur de se laisser gagner , il est parti ce matin en manquant le rendez-vous donné au vendeur. C'est moi qui y ai été à sa place. Je me suis couché à une heure et levé avant quatre. Que de verres de rhum j'ai bus depuis hier ! Et quelle étude que celle des bourgeois ! Ah ! voilà un fossile que je commence à bien connaître (le bourgeois] ! Quels demi-caractères ! Quelles demi-volontés ! Quelles demi-passions ! Comme tout est flottant, incertain, faible dans ces cervelles ! ô hommes pratiques, hommes d'action, hommes sensés, que je vous trouve malhabiles, endormis, bornés !
      J'ai eu ce matin donc une conférence de près de quatre heures avec un môsieur , restant debout, contemplant les blés, parlant baux, engrais et amélioration possible des terres. Vois-tu ma tête ! Après quoi j'ai écrit à Achille, en quatre pages, un modèle de lettre d'affaire, une petit mot pour toi, et j'ai un peu dormi cet après-midi. Mais je suis encore fatigué à cause de l'ennui et du froid que j'ai eus. Je grelottais dans les guérets, et mon cigare tremblait au bout de mes dents. J'aurais bien voulu ce soir t'écrire cette correction, cela m'aurait remis ; mais je n'y vois que du feu en vérité.

   ***

 

À LOUISE COLET.

      Entièrement inédite en 1927.
      
Mercredi matin, 10 heures (17 août 1853].
      On vient de me remettre : 1° ton paquet ; 2° ta lettre de lundi soir, et mardi, mon lit était jonché de toi (ç'a été un bon réveil] et je me lève pour t'envoyer ce petit mot.
      Merci du portrait. Je ne sais ce que j'en ferai à Croisset ; mais, ici, il m'a fait plaisir. N'importe, la photographie est une vilaine chose !
      Je vais corriger tes contes . Tu auras tout cela avant le 25. Comptes-y. J'ai lu celui d’Imprudence , dans lequel il y a de bien bons vers ! Que de talent perdu ! Quel dommage que de pareils vers soient là ! Celui de Cécile me semble impossible à retoucher tant il y a d'anges, de chérubins. L'idée des écheveaux d'or est bien jolie ; c'est cela surtout qu'il faut mettre en relief. M'autorises-tu à faire beaucoup de coupures si je le juge nécessaire ?
      Je lisais les Souvenirs de Jeunesse quand on m'a apporté ta lettre. Elle me fut remise par les mains du pharmacien lui-même.
      J'attends avec anxiété la suite de l'histoire Girardin-Concours. De n'importe quelle façon qu'elle tourne, c'est bon et il faudra faire savoir à Limayrac que tu es l'auteur. Courage ! Courage ! Sacré nom de Dieu ! l'avenir est aux forts, aux patients, aux purs. Dans quelque temps d'ici nous serons des géants, notre taille se rehaussera de tout l'abaissement des autres. Nous serons les seuls. Tout cède à la ligne droite, sois-en sûre, et nous la suivons. Mais il ne faut regarder ni en avant, ni en arrière. Restons le nez collé sur notre ouvrage. Si l’Acropole paraît dans la Presse , je crois que tu te dois, à toi-même , pour achever l'oeuvre, de refaire une Acropole , et qui ait le prix . Ce serait éclatant. Tu ferais suivre la publication de cette seconde Acropole d'un petit morceau de remerciement à l'Académie, dont je me charge, et qui enterrerait les concours de poésie définitivement. Je te reparlerai de cela plus longuement.
      Renvoie de suite à Villemain le manuscrit, coûte que coûte. À côté d'une grande leçon virile, il ne faut pas de petite taquinerie féminine. Mais si Girardin publie, tu pourras recevoir le bossu convenablement, et te mettre à ton rang .
      Pas de lettre de Bouilhet. Je le suppose à Dieppe ou à Fécamp.
      Le temps est affreux ; il pleut à verse. Je vais rester toute la journée avec tes Contes ; ce sera m'occuper de toi, penser à toi.
      Mille tendresses. Ton G. qui t'embrasse.

   ***

 

À LOUISE COLET.

      Entièrement inédite en 1927.
      
Samedi, 10 heures du matin, 20 août 1853.
      Il faut rendre de suite à Villemain le manuscrit corrigé , le primitif ne devant plus exister. Voilà trop longtemps même que tu le gardes. Villemain peut avoir quelques soupçons. Notre probité doit être comme la femme de César. Rends donc le manuscrit corrigé . Puis il faut que cet hiver, toi, Bouilhet et Delisle fassiez une Acropole . Celle-là, on s'arrangera pour avoir le prix. Si tu l'as, il faudra publier en brochure les deux Acropoles et avec une préface que je te ferai. Elle serait de remerciements envers l'Académie. Si non, tu publieras en brochure la première, le jour du prix. Dans ce cas-là, si un autre avait le prix, je parie ma tête d'avance que son poème ne vaudrait pas le tien et tu aurais donc encore le dessus en publiant, et la seconde serait regardée comme non avenue. Suis mon avis ; il est bon. En tout cas il faut rendre le manuscrit corrigé, afin que les vers bons restent à l'Académie et que tu puisses toujours, par la suite, t'en prévaloir. Comprends-tu ?
      Tu m'écris à ce sujet de grandes vérités. N'importe, continuons tête baissée. Fais ce que dois, advienne que pourra ! Qu'il me tarde de lire la Servante ! Quand penses-tu que je l'aie ?
      J'ai corrigé tous tes contes. Il n'y en a qu'un auquel je n'ai pas touché, et qui ne me semble pas retouchable, c'est Richesse oblige . Franchement, il est détestable de fond et de forme, et le pis c'est qu'il est très ennuyeux. Mille choses y blessent la délicatesse . Je crois que le meilleur avis est de l'enterrer.
      Tu as publié dans Folles et Saintes deux choses très amusantes : 1° l'histoire de ton avocat Démosthène ; 2° la provinciale à Paris. Tâche d'en tirer parti, plutôt que de donner une oeuvre compromettante, et je juge cette nouvelle comme telle. Les autres, au moins, ne sont pas atroces d'intention. Mais cette vision angélique, amenant à des visites dans la rue Saint-Denis !...
      Il y a, du reste, une supériorité inouïe des vers sur la prose. Garde le vers, polis-le, perfectionne-le. Bouilhet m'a envoyé le commencement de son Mastodonte . C'est bien beau.
      Il est matin, je suis à peine éveillé, je dors encore. Je voulais t'écrire une bonne lettre d'encouragement, mais, franchement, les mots me manquent. Mon coeur seul a les yeux ouverts, le cerveau pas encore.
      Je t'enverrai demain ou après-demain le paquet. Adieu, toutes sortes de tendresses, pauvre chère Muse. Ne vas-tu pas bientôt à la campagne avec Henriette ? Je t'embrasse ; encore à toi.
      Ton G.

   ***