1853

 
Janvier
- Février - Mars (début) - Mars (fin) - Avril 
Mai
- Juin (début) - Juin (fin) - Juillet - Août (début)
Août (fin)
- Septembre - Octobre - Novembre - Décembre
 

Septembre : Lettres 423 à 430

 

À LOUISE COLET.

      En partie inédite en 1927.
      
[Croisset] Vendredi soir, 2 septembre, 9 heures.
      Nous voilà revenus un jour plus tôt. Comme il n'y avait point de vapeur du Havre pour Rouen le 3, nous avons cette nuit couché à Honfleur. Dès 6 heures il a fallu se lever et à midi et demi nous étions rentrés.
      Ce n'est pas sans un certain plaisir que je me retrouve à ma table, quoique j'aie été fort triste à Trouville, la veille de mon départ. Il me semblait (et à raison, je crois) que j'y avais été médiocre, que je n'avais pas assez reniflé, aspiré, regardé. La mer, ce jour-là, était plus belle encore, toute bleue, et le ciel aussi. Enfin !
      J'ai rangé mes affaires avec cette activité de sauvage qui me distingue. Tout, pendant mon absence, avait été brossé, ciré, verni (jusqu'à mes pieds de momie que mon domestique a jugé convenable de badigeonner avec de la gomme). Et j'avoue que j'ai retrouvé mon tapis, mon grand fauteuil et mon divan avec charme. Ma lampe brûle, mes plumes sont là. Ainsi recommence une autre série de jours pareils aux autres jours. Ainsi vont recommencer les mêmes mélancolies et les mêmes enthousiasmes isolés.
      Je me suis précipité sur les deux numéros de la Revue. Rien de Bouilhet dans aucun. Je crois que ses prévisions étaient justes et qu'il y a brouille, ou du moins grand refroidissement. Rien sur la Paysanne. J'en étais sûr. ç'aura dû être pour l'article de Jourdan comme ç'a été pour celui de Melaenis. Quant à ce qu'on dit de Leconte, c'est tellement insignifiant, en bien ou en mal, tellement banal et bête que je ne sais s'il y a mauvaise intention. Au reste, j'ai lu l'article fort légèrement. Je le reverrai. Ils ont fait, cependant, une bonne citation.
      La vue d'un journal maintenant, et de celui-là entre autres, me cause presque un dégoût physique. Je m'y réabonne encore pour un an parce qu'ils ont augmenté leur prix et pour n'avoir pas l'air de... Mais je jure bien, par le Styx, que c'est la dernière fois.
      La dernière fois que j'étais venu de Honfleur à Rouen par bateau, c'était en 47, en revenant de Bretagne avec Maxime. Nous avions couché aussi à Honfleur. Il faisait un temps pareil, pluie et froid. Sur le vapeur il y avait deux musiciennes qui chantaient du Loïsa Puget. Aujourd'hui un maigre guitariste miaulait une chanson où il y avait

            ... bâtard more
            ... rives du Bosphore.

Est-ce drôle ? Et en regardant défiler les coteaux, au son des cordes qui grinçaient, de la voix qui chevrotait et des roues battant l'eau, je remontais, dans ma pensée, tout ce qui a coulé, coulé.
      Hier, nous sommes partis de Pont-l'évêque à 8 h et demie du soir, par un temps si noir qu'on ne voyait pas les oreilles du cheval. La dernière fois que j'étais passé par là, c'était avec mon frère, en janvier 44, quand je suis tombé, comme frappé d'apoplexie, au fond du cabriolet que je conduisais et qu'il m'a cru mort pendant 10 minutes. C'était une nuit à peu près pareille. J'ai reconnu la maison où il m'a saigné, les arbres en face (et, merveilleuse harmonie des choses et des idées) à ce moment-là même, un roulier a passé aussi à ma droite, comme lorsqu'il y a dix ans bientôt, à 9 heures du soir, je me suis senti emporté tout à coup dans un torrent de flammes...
      Rien ne prouve mieux le caractère borné de notre vie humaine que le déplacement. Plus on la secoue, plus elle sonne creux. Puisque, après s'être remué, il faut se reposer ; puisque notre activité n'est qu'une répétition continuelle, quelque diversifiée qu'elle ait l'air, jamais nous ne sommes mieux convaincus de l'étroitesse de notre âme que lorsque notre corps se répand. On se dit : "Il y a dix ans j'étais là", et on est là, et on pense les mêmes choses, et tout l'intervalle est oublié. Puis il vous apparaît, cet intervalle, comme un immense précipice où le néant tournoie. Quelque chose d'indéfini vous sépare de votre propre personne et vous rive au non-être. Ce qui prouve peut-être que l'on vieillit, c'est que le temps, à mesure qu'il y en a derrière vous, vous semble moins long. Autrefois, un voyage de six heures en bateau à vapeur (en pyroscaphe, comme dirait le pharmacien) me paraissait démesuré ; j'y avais des ennuis abondants. Aujourd'hui, ça a passé en un clin d'oeil. J'ai des souvenirs de mélancolie et de soleil qui me brûlaient tout, accoudé sur ces bastingages de cuivre et regardant l'eau. Celui qui domine tous les autres est un voyage de Rouen aux Andelys avec Alfred (j'avais seize ans). Nous avions envie de crever, à la lettre. Alors, ne sachant que faire, et par ce besoin de sottises qui vous prend dans les états de démoralisation radicale, nous bûmes de l'eau-de-vie, du rhum, du kirsch et du potage (c'était un riz au gras). Il y avait sur ce bateau toutes sortes de beaux messieurs et de belles dames de Paris. Je vois encore un voile vert que le vent arracha d'un chapeau de paille et qui vint s'embarrasser dans mes jambes. Un monsieur en pantalon blanc le ramassa... Elle était à Trouville, la femme d'Alfred, avec son nouveau mari. Je ne l'ai pas vue.
      Dès lundi je me livre à une Bovary furibonde.
      Il faut que ça marche, et bien ! Ce sera ! Et toi, bonne chère Muse, où en est la Servante ? Tu as bien raison d'y être longtemps. Parle-moi de ta santé.
      Tes vomissements t'ont-ils reprise ? Et permets-moi, à ce propos, un petit conseil que je te supplie de suivre. Je crois ton habitude, de ne boire que de l'eau, détestable. Mon frère m'a soutenu, il y a quelque temps, que dans notre pays c'était une cause souvent de cancers à l'estomac. Cela peut être exagéré. Mais tout ce que je sais, c'est que mon père, qui était un maître homme dans son métier, préconisait fort la purée septembrale, comme disait ce vieux Rabelais. Sois sûre que dans un climat où l'on absorbe tant d'humidité, s'en fourrer toujours dans l'estomac, sans rien qui la corrige, est une mauvaise chose. Essaie pendant un mois de boire de l'eau rougie ou, si tu trouves ce mélange trop mauvais, bois à la fin de tes repas un verre de vin pur.
      J'ai lu avant-hier, dans mon lit, presque tout un volume de l’Histoire de la Restauration de Lamartine (la bataille de Waterloo). Quel homme médiocre que ce Lamartine ! Il n'a pas compris la beauté de Napoléon décadent, cette rage de géant contre les myrmidons qui l'écrasent. Rien d'ému, rien d'élevé, rien de pittoresque. Même Alexandre Dumas eût été sublime à côté. Chateaubriand, plus injuste, ou plutôt plus injurieux, est bien au-dessus. À ce propos, quel misérable langage !
      Pourquoi cette phrase de Rabelais me trotte-t-elle dans la tête, c'est comme les Barmessides : "L'Afrique apporte toujours quelque chose de nouveau" ? Je la trouve pleine d'autruches, de girafes, d'hippopotames, de nègres et de poudre d'or.
      Adieu, mille bonnes tendresses. Mille bons baisers. À toi, à toi.
      Ton G.

      Point de lettre du Crocodile ? La dernière fois, il a été cinq semaines à nous répondre. En voilà 6 ou 7 !

   ***

 

À LOUISE COLET.

      En partie inédite en 1927.
      
[Croisset] Mercredi soir, minuit [7 septembre 1853].
      J'attendais toujours une lettre de toi, cher amour, pour savoir où t'adresser celle-ci. Si je n'en ai pas demain, je te l'enverrai néanmoins rue de Sèvres. Comme je te plains de tes douleurs de dents et que j'admire ton courage de m'avoir écrit tranquillement chez Toirac, en attendant l'opération ! Du reste, puisque c'est une du fond, il n'y a que demi-mal.
      Je trouve qu'en toutes ces décadences physiques les moindres sont les dissimulées. Aussi la perte de mes cheveux m'a-t-elle réellement embêté. Mon parti en est pris maintenant, Dieu merci, et je fais bien ! car d'ici à deux ans je ne sais s'il m'en restera de quoi même avoir un crâne. Mais parlons de choses plus graves, à savoir ton régime. Je t'assure que tu n'as pas raison. Les viandes substantielles ne remplacent pas le vin. Bois de la bière plutôt ; mais l'eau continuellement est une mauvaise chose. Les maux d'estomac que tu as quelquefois viennent de là.
      Je suis très sceptique en médecine mais très croyant en hygiène. Or, ceci est une vérité : dans les climats où l'eau est bonne il n'y a que cela. Partout où pousse la vigne, le houblon ou la pomme, il faut s'en alimenter ; et ne me dis pas que tu ne peux te soigner, car cela, je t'assure, pauvre Louise, me semble un mot cruel. Moi qui voudrais te donner tout si j'avais quelque chose (quand je pense à tes besoins, cher amour, et que je me dis que je n'y peux rien, je rougis en secret comme si c'était de ma faute) ! Est-ce que tu ne peux t’infliger une dépense de 3 ou 4 francs par semaine pour ta santé ? Essaie pendant quelque temps, durant l'hiver, à l'époque de ces froids qui te navrent, et tu verras.
      J'ai repris la Bovary. Voilà depuis lundi cinq pages d'à peu près faites ; à peu près est le mot, il faut s'y remettre. Comme c'est difficile ! J'ai bien peur que mes comices ne soient trop longs. C'est un dur endroit. J'y ai tous mes personnages de mon livre en action et en dialogue, les uns mêlés aux autres, et par là-dessus un grand paysage qui les enveloppe. Mais, si je réussis, ce sera bien symphonique.
      Bouilhet a fini de ses Fossiles la partie descriptive. Son mastodonte ruminant au clair de lune, dans une prairie, est énorme de poésie. Ce sera peut-être de toutes ses pièces celle qui fera le plus d’effet à la généralité ! Il ne lui reste plus que la partie philosophique, la dernière. Au milieu du mois prochain, il ira à Paris se choisir un logement pour s'y installer au commencement de novembre. Que ne suis-je à sa place !
      Décidément, l'article de Verdun (que je crois de Jourdan ; c'est une idée que j'ai) sur Leconte est plus bête qu'hostile. J'ai fort ri de la comparaison que l'on fait avec les beaux morceaux de la chute d'un ange. Quelle politesse d'ours ! Quant aux Poèmes Indiens et à la pièce de Dies irae, pas un mot. Il y a aussi une bonne naïveté : pourquoi appeler le Sperchius, Sperkhios ? Cela me semble une vraie janoterie. Que devient-il, ce bon Leconte ? Est-il avancé dans son poème celtique ? Voit-il une occasion quelconque de publier ses Runoïas ? J'ai une extrême envie de les relire. Et la Servante, quand la verra-t-on ?
      Je relis maintenant du Boileau, ou plutôt tout Boileau, et avec moult coups de crayon aux marges. Cela me semble vraiment fort. On ne se lasse point de ce qui est bien écrit. Le style c'est la vie ! c'est le sang même de la pensée ! Boileau était une petite rivière, étroite, peu profonde, mais admirablement limpide et bien encaissée. C'est pourquoi cette onde ne se tarit pas. Rien ne se perd de ce qu'il veut dire. Mais que d'Art il a fallu pour faire cela, et avec si peu ! Je m'en vais ainsi, d'ici deux ou trois ans, relire attentivement tous les classiques français et les annoter, travail qui me servira pour mes Préfaces (mon ouvrage de critique littéraire, tu sais). J'y veux prouver l'insuffisance des écoles, quelles qu'elles soient, et bien déclarer que nous n'avons pas la prétention, nous autres, d'en faire une et qu'il n'en faut pas faire. Nous sommes au contraire dans la tradition. Cela me semble, à moi, strictement exact. Cela me rassure et m'encourage. Ce que j'admire dans Boileau, c'est ce que j'admire dans Hugo, et où l'un a été bon, l'autre est excellent. Il n'y a qu'un beau. C'est le même partout, mais il a des aspects différents ; il est plus ou moins coloré par les reflets qui dominent. Voltaire et Chateaubriand, par exemple, ont été médiocres par les mêmes causes, etc. Je tâcherai de faire voir pourquoi la critique esthétique est restée si en retard de la critique historique et scientifique : on n’avait point de base. La connaissance qui leur manque à tous, c'est l’anatomie du style, savoir comment une phrase se membre et par où elle s'attache. On étudie sur des mannequins, sur des traductions, d'après des professeurs, des imbéciles incapables de tenir l'instrument de la science qu'ils enseignent, une plume, je veux dire, et la vie manque ! l'amour ! l'amour, ce qui ne se donne pas, le secret du bon Dieu, l'âme, sans quoi rien ne se comprend.
      Quand j'aurai fini cela - ce sera un travail d'une grande année, pas plus (mais au moins je me serai vengé littérairement, comme dans le Dictionnaire des Idées reçues je me vengerai moralement) - quand j'aurai fini cela (après la Bovary et l’Anubis toutefois), j'entrerai sans doute dans une phase nouvelle et il me tarde d'y être. Moi qui écris si lentement, je me ronge de plans. Je veux faire deux ou trois longs bouquins épiques, des romans dans un milieu grandiose où l'action soit forcément féconde et les détails riches d'eux-mêmes, luxueux et tragiques tout à la fois, des livres à grandes murailles et peintes du haut en bas.
      Il y avait dans la Revue de Paris (fragment de Michelet sur Danton) un jugement sur Robespierre qui m'a plu. Il le signale comme étant, de sa personne, un gouvernement ; et c'est pour cela que tous les gouvernementomanes républicains l'ont aimé. La médiocrité chérit la Règle ; moi je la hais. Je me sens contre elle et contre toute restriction, corporation, caste, hiérarchie, niveau, troupeau, une exécration qui m'emplit l'âme, et c'est par ce côté-là peut-être que je comprends le martyre.
      Adieu, belle ex-démocrate. Mille baisers. À toi.
      Ton G.
      Jeudi soir. Je n'ai pas envoyé ma lettre ce matin, ne sachant où tu étais. Demain je te l'envoie quand même. Merci du petit portrait.

   ***

 

À LOUISE COLET.

      Lundi soir, minuit et demi [Croisset, 12 septembre 1853].
      La tête me tourne d'embêtement, de découragement, de fatigue ! J'ai passé quatre heures sans pouvoir faire une phrase. Je n'ai pas aujourd'hui écrit une ligne, ou plutôt j'en ai bien griffonné cent ! Quel atroce travail ! Quel ennui ! oh ! l'Art ! l'Art ! Qu'est-ce donc que cette chimère enragée qui nous mord le coeur, et pourquoi ? Cela est fou de se donner tant de mal ! Ah ! la Bovary, il m'en souviendra ! J'éprouve maintenant comme si j'avais des lames de canif sous les ongles, et j'ai envie de grincer des dents. Est-ce bête ! Voilà donc où mène ce doux passe-temps de la littérature, cette crème fouettée. Ce à quoi je me heurte, c'est à des situations communes et un dialogue trivial. Bien écrire le médiocre et faire qu'il garde en même temps son aspect, sa coupe, ses mots même, cela est vraiment diabolique, et je vois se défiler maintenant devant moi de ces gentillesses en perspective pendant trente pages au moins. ça s'achète cher, le style ! Je recommence ce que j'ai fait l'autre semaine. Deux ou trois effets ont été jugés hier par Bouilhet ratés, et avec raison. Il faut que je redémolisse presque toutes mes phrases.
      Tu n'as pas songé, bonne chère Muse, à la distance et au temps. Quant au voyage de Gisors, nous passerions notre journée en chemin de fer et en diligence. Il faut, quand on a quitté le chemin de fer de Gaillon aux Andelys, une heure, et certainement des Andelys à Gisors au moins deux, ce qui fait : trois, plus deux du chemin de fer, cinq. Autant pour revenir : dix. Et cela pour se voir deux heures. Non ! non ! Dans six semaines, à Mantes, nous serons seuls et plus longtemps (pour si peu d'ailleurs je n'aime point les amis) et ça ne vaut pas la peine de se voir pour n'avoir que la peine de se dire adieu.
      Je sais ce que les dérangements me coûtent, mon impuissance maintenant me vient de Trouville. Quinze jours avant de m'absenter, ça me trouble. Il faut à toute force que je me réchauffe et que ça marche ! - ou que j'en crève. Je suis humilié, nom de Dieu, et humilié par devers moi de la rétivité de ma plume. Il faut la gouverner comme les mauvais chevaux qui refusent. On les serre de toute sa force, à les étouffer, et ils cèdent.
      Nous avons reçu vendredi la nouvelle que le père Parain était mort. Ma mère devait partir pour Nogent, mais elle a été reprise un peu à la poitrine. Elle s'est mis des sangsues aujourd'hui. J'ai toujours un fonds d'inquiétude de ce côté. Cette mort, je m'y attendais. Elle me fera plus de peine plus tard, je me connais. Il faut que les choses s'incrustent en moi. Elle a seulement ajouté à la prodigieuse irritabilité que j'ai maintenant et que je ferais bien de calmer, du reste, car elle me déborde quelquefois. Mais (c'est) cette rosse de Bovary qui en est cause. Ce sujet bourgeois me dégoûte (...).
      En voilà encore un de parti ! Ce pauvre père Parain, je le vois maintenant dans son suaire comme si j'avais le cercueil, où il pourrit, sur ma table, devant mes yeux. L'idée des asticots qui lui mangent les joues ne me quitte pas. Je lui avais fait du reste des adieux éternels, en le quittant la dernière fois. Quand je suis arrivé de Nogent chez toi, j'avais été seul tout le temps dans le wagon, par un beau soleil. Je revoyais en passant les villages que nous traversions autrefois en chaise de poste, aux vacances, tous en famille avec les autres, morts aussi. Les vignes étaient les mêmes et les maisons blanches, la longue route poudreuse, les ormes ébranchés sur le bord...
      Cette promenade de Pontoise dont tu me parles, je la connais. Il me souvient d'y avoir vu la plus admirable petite fille du monde. Elle jouait avec sa bonne. Mon père l'a beaucoup examinée et a prédit qu'elle serait superbe. Qu'est-ce qu'elle est devenue ?... Comme tout cela est farce ! Bonne histoire, Madame la directrice de la poste t'appelant Loïsa. Il y manque un y, et un K au Colet ! Ainsi écrit, "Loysa Kolet", ça ne manquerait pas de galbe.
      J'ai lu, avant-hier, tout un volume du père Michelet, le sixième de sa Révolution, qui vient de paraître. Il y a des jets exquis, de grands mots, des choses justes ; presque toutes sont neuves. Mais point de plan, point d'art. Ce n'est pas clair, c'est encore moins calme, et le calme est le caractère de la beauté, comme la sérénité l'est de l'innocence, de la vertu. Le repos est attitude de Dieu. Quelle curieuse époque ! Quelle curieuse époque ! Comme le grotesque y est fondu au terrible ! Je le répète, c'est là que le Shakespeare de l'avenir pourra puiser à seaux. Y a-t-il rien de plus énorme que celui du citoyen Roland ? Avant de se tuer il avait écrit ce billet que l'on trouva sur lui :
      "Respectez le corps d'un homme vertueux !".
      Adieu, il est tard. Je n'ai pas de feu, j'ai froid.
      Je me presse contre toi pour me réchauffer. Mille baisers, à toi.
      Ton G.

   ***

 

À LOUISE COLET.

       [Croisset] Vendredi minuit [16 septembre 1853].
      Il m'est impossible de retrouver la citation de Montaigne sur Pic de La Mirandole (ceci prouve que je ne connais pas assez mon Montaigne). Il me faudrait pour cela relire et non feuilleter (car je l'ai feuilleté) tout Montaigne.
      Sapho s'est jetée à l'eau du haut du promontoire de Leucade, île de la mer égée, ou autrement dit Archipel. Leucade est une petite île entre celle de Lesbos et la terre d'Asie Mineure (au bord du golfe de Smyrne). Leucade se trouve maintenant dans un golfe qu'on appelle golfe d'Adramite (j'ignore le nom antique). Pour ce qui est de Sapho, il y en a deux, la poétesse et la courtisane. La première était de Mitylène en Lesbos, vivait dans le VIIe siècle avant Jésus-Christ, a poussé la tribadie à un grand degré de perfection, et fut exilée de Mitylène avec Alcée. La seconde, née dans la même île, mais à Eresos, paraît être celle qui aima Phaon. Cette opinion (moderne du reste, car ordinairement on confond les deux) s'appuie sur un passage de l'historien Nymphis : "Sapho d'Eresos aima passionnément Phaon." On remarque aussi que Hérodote, qui a écrit tout au long l'histoire de Sapho de Mitylène, ne parle ni de cet amour, ni de ce suicide.
      Enfin me revoilà en train ! ça marche ! la machine retourne ! Ne blâme pas mes roidissements, bonne chère Muse, j'ai l'expérience qu'ils servent. Rien ne s'obtient qu'avec effort ; tout a son sacrifice. La perle est une maladie de l'huître et le style, peut-être, l'écoulement d'une douleur plus profonde. N'en est-il pas de la vie d'artiste, ou plutôt d'une oeuvre d'art à accomplir, comme d'une grande montagne à escalader ? Dur voyage, et qui demande une volonté acharnée ! D'abord on aperçoit d'en bas une haute cime. Dans les cieux, elle est étincelante de pureté, elle est effrayante de hauteur, et elle vous sollicite cependant à cause de cela même. On part. Mais à chaque plateau de la route, le sommet grandit, l'horizon se recule, on va par les précipices, les vertiges et les découragements. Il fait froid et l'éternel ouragan des hautes régions vous enlève en passant jusqu'au dernier lambeau de votre vêtement. La terre est perdue pour toujours, et le but sans doute ne s'atteindra pas. C'est l'heure où l'on compte ses fatigues, où l'on regarde avec épouvante les gerçures de sa peau. L'on n'a rien qu'une indomptable envie de monter plus haut, d'en finir, de mourir. Quelquefois, pourtant, un coup des vents du ciel arrive et dévoile à votre éblouissement des perspectives innombrables, infinies, merveilleuses ! à vingt mille pieds sous soi on aperçoit les hommes, une brise olympienne emplit vos poumons géants, et l'on se considère comme un colosse ayant le monde entier pour piédestal. Puis, le brouillard retombe et l'on continue à tâtons, à tâtons, s'écorchant les ongles aux rochers et pleurant dans la solitude. N'importe ! Mourons dans la neige, périssons dans la blanche douleur de notre désir, au murmure des torrents de l'esprit, et la figure tournée vers le soleil !
      J'ai travaillé ce soir avec émotion, mes bonnes sueurs sont revenues et j'ai regueulé, comme par le passé.
      Oui, c'est beau Candide ! fort beau ! Quelle justesse ! Y a-t-il moyen d'être plus large, tout en restant aussi net ? Peut-être non. Le merveilleux effet de ce livre tient sans doute à la nature des idées qu'il exprime. C'est aussi bien cela (sic) que cela qu'il faut écrire, mais pas comme cela.
      Pourquoi perds-tu ton temps à relire Graziella quand on a tant de choses à relire ? Voilà une distraction sans excuse, par exemple ! Il n'y a rien à prendre à de pareilles oeuvres. Il faut s'en tenir aux sources, or Lamartine est un robinet. Ce qu'il y a de fort dans Manon Lescaut, c'est le souffle sentimental, la naïveté de la passion qui rend les deux héros si vrais, si sympathiques, si honorables, quoiqu'ils soient des fripons. C'est un grand cri du coeur, ce livre ; la composition en est fort habile. Quel ton d'excellente compagnie ! Mais moi, j'aime mieux les choses plus épicées, plus en relief, et je vois que tous les livres de premier ordre le sont à outrance. Ils sont criants de vérité, archidéveloppés et plus abondants de détails intrinsèques au sujet. Manon Lescaut est peut-être le premier des livres secondaires. Je crois, contrairement à ton avis de ce matin, que l'on peut intéresser avec tous les sujets. Quant à faire du Beau avec eux, je le pense aussi, théoriquement du moins, mais j'en suis moins sûr. La mort de Virginie est fort belle, mais que d'autres morts aussi émouvantes (parce que celle de Virginie est exceptionnelle) ! Ce qu'il y a d’admirable, c'est sa lettre à Paul, écrite de Paris. Elle m'a toujours arraché le coeur quand je l'ai lue. Que l'on pleure moins à la mort de ma mère Bovary qu'à celle de Virginie, j'en suis sûr d'avance. Mais l'on pleurera plus sur le mari de l'une que sur l'amant de l'autre, et ce dont je ne doute pas, c'est du cadavre. Il faudra qu'il vous poursuive. La première qualité de l'Art et son but est l’illusion. L'émotion, laquelle s'obtient souvent par certains sacrifices de détails poétiques, est une tout autre chose et d'un ordre inférieur. J'ai pleuré à des mélodrames qui ne valaient pas quatre sous et Goethe ne m'a jamais mouillé l'oeil, si ce n'est d'admiration.
      Tu me parais là-bas, à ta campagne, en bon train. Je ne comprends pas que tu puisses travailler aussi bien à Paris, car enfin tu as tout ton temps à toi. J'ai envoyé les canetons à Babinet et n'en ai point reçu de réponse. Dans le numéro d'aujourd'hui, les vers de Bouilhet y sont, et seuls ! Ces gars-là sont comme les ânes : ils baissent les oreilles quand on les étrille. Adieu, j'ai envie de dormir. Fasse Morphée que je te rêve ! Mille baisers partout.
      À toi. Ton G.

   ***

 

À LOUISE COLET.

       [Croisset] Mercredi, 1 heure du matin [21-22 septembre 1853].
      Non ! "tout mon bonheur n'est pas dans mon travail, et je plane peu sur les ailes de l'inspiration". Mon travail au contraire fait mon chagrin. La littérature est un vésicatoire qui me démange. Je me gratte par là jusqu'au sang. Cette volonté qui m'emplit n'empêche pas les découragements, ni les lassitudes. Ah ! tu crois que je vis en brahmane dans une absorption suprême, et humant, les yeux clos, le parfum de mes songes. Que ne le puis-je ! Plus que toi j'ai envie de sortir de là, de cette oeuvre, j'entends. Voilà deux ans que j'y suis ! C'est long, deux ans, toujours avec les mêmes personnages, et à patauger dans un milieu aussi fétide ! Ce qui m'assomme, ce n'est ni le mot, ni la composition, mais mon objectif ; je n'y ai rien qui soit excitant. Quand j'aborde une situation, elle me dégoûte d'avance par sa vulgarité ; je ne fais autre chose que de doser de la merde. À la fin de la semaine prochaine, j'espère être au milieu de mes comices. Ce sera ou ignoble, ou fort beau. L'envergure surtout me plaît, mais ce n'est point facile à décrocher. Voilà trois fois que Bouilhet me fait refaire un paragraphe (lequel n'est point encore venu). Il s'agit de décrire l'effet d'un homme qui allume des lampions. Il faut que ça fasse rire, et jusqu'à présent c'est très froid.
      Tu vois, bonne chère Muse, que nous ne nous ménageons guère, et quand nous te traitons si durement pour les corrections, c'est que nous te traitons comme nous-mêmes.
      Il a dû partir hier pour Cany, Bouilhet. Je ne sais si je le verrai dimanche. Dans une quinzaine, il part à Paris pour s'aller chercher un logement ; puis il reviendra pendant huit jours, et puis adieu. Cela m'attriste grandement. Voilà huit ans que j'ai l'habitude de l'avoir tous les dimanches. Ce commerce si intime va se trouver rompu. La seule oreille humaine à qui parler ne sera plus là. Encore quelque chose de parti, de jeté en arrière, de dévoré sans retour.
      Quand donc ferai-je comme lui ? Quand me décrocherai-je de mon rocher ? Mais j'entends mes plumes qui me disent, comme les oiseaux voyageurs à René : "Homme, la saison de ta migration n'est point encore venue."
      Ah ! je pense à toi souvent, va, plus souvent que je ne le voudrais. Cela m'amollit, m'attriste, me retarde.
      Puisque j'ai commencé ici et dans un système lent, il faut finir de même. Pour une installation à Paris et le temps que ça me demanderait avant d'y être habitué, il faudrait des mois, et en quatre ou cinq mois on fait de la besogne.
      Tu m'as envoyé un bien bon aperçu de ton auberge, avec les rouliers courant après les filles dans les corridors : tu m'y parais être assez mal.
      Quand retournes-tu rue de Sèvres ? Et les dents ? les maux de coeur ? Pauvre chère amie, qu'as-tu donc ? Tu me sembles bien sombre ; ah ! la vie n'est pas gaie, sacré nom de Dieu !
      Delisle tient-il à ce que je fasse une insigne malhonnêteté à l’Athenoeum ? J'y suis tout disposé. Je peux leur écrire que je les supplie de ne plus m'envoyer leur journal. Qu'il tienne bon contre le gars Planche ! Il faut être Cannibale !
      Dans le dernier numéro de la Revue, il y a un conte de Pichat qui m'a fait rire pour plus de cinquante francs, comme dit Rabelais. Lis-moi ça un peu ! Du reste ça sert beaucoup, le mauvais, quand il arrive à être de ce tonneau-là. La lecture de ce conte m'a fait enlever dans la Bovary une expression commune dont je n'avais pas eu conscience et que j'ai remarquée là.
      Je ne suis pas sans inquiétude sur le grand Crocodile. Notre paquet a-t-il été perdu ? Il me semble qu'il était dans le caractère de l'homme de répondre de suite à ma lettre. Tu ferais bien de lui en écrire une (que j'enverrais seule) où tu lui dirais que tu ne sais que penser de ce retard. Qu'en dis-tu ?
      Je viens de relire tout Boileau. En somme c'est raide. Ah ! quand je serai à Paris, près de toi, quels bons petits cours de littérature nous ferons !
      Les affaires d'Orient m'inquiètent. Quelle belle charge, s'il y allait avoir la guerre et que tout l'Orient fanatisé se révoltât ! Qui sait ? Il ne faut qu'un homme comme Abd-el-Kader, lâché à point et qui amènerait à Constantinople tous les Bédouins d'Asie. Vois-tu les Russes bousculés, et cet empire crevant d'un coup de lance comme un ballon gonflé. Ô Europe ! quel émétique je te souhaite !
      Je n'en peux plus de fatigue, adieu. Un de ces jours je me mettrai à t'écrire de meilleure heure et causerai plus longuement.
      Mille baisers sur tes yeux si souvent pleins de larmes.
      À toi. Ton G.

   ***

 

À LOUISE COLET.

      [Croisset] Mercredi, minuit et demi.
      [Pléiade : 22 septembre 1853]

      Voici enfin un envoi du Grand Crocodile (je garde une lettre à Mme d'Aunet que je t'enverrai la première fois ; le paquet serait trop gros). Tu verras un discours dont j'ai le double et qui me paraît peu raide. J'ai peur que le grand homme ne finisse par s'abêtir là-bas, dans sa haine. L'attention qu'il a eue de t'envoyer ce journal de Jersey me semble très délicate. Dans sa lettre à moi, il me dit qu'il exige la correspondance, et il qualifie mes lettres des "plus spirituelles et des plus nobles du monde". J'ai envie maintenant de lui écrire tout ce que je pense. Le blesserai-je ? Mais je ne peux pourtant lui laisser croire que je suis républicain, que j'admire le peuple, etc... Il y a une mesure à prendre entre la grossièreté et la franchise, que je trouve difficile. Qu'en dis-tu ? Par un hasard singulier, on m'a apporté avant-hier un pamphlet en vers contre lui, stupide, calomniant, baveux. Il est d'un citoyen d'ici, ancien directeur de théâtre, drôle qui a épousé pour sa fortune une femme sortant des Madelonnettes et qui, veuf maintenant, se retrouve sur le pavé, ne sachant comment vivre. Cela est payé bien sûr, mais n'aura guère de succès, car c'est illisible.
      Ce soubiranne a jadis calé en duel devant un de mes amis, le frère d'Ernest Delamarre (qui m'a donné cette petite statue dorée que tu as vue rue du Helder). Il lui a fait écrire sur le terrain des rétractations. Et ce gredin-là, dans son pamphlet, accuse Hugo de lâcheté, d'avoir poussé à l'assassinat, etc. Et il le menace de la vengeance ! Ah ! quelles canailleries s'étalent sur le monde ! Quand donc cela finira-t-il ? Quelque chose à tous, tant que nous sommes, nous pèse sur le coeur. Quand donc viendra l'ouragan pour nous soulager de ce fardeau ?
      Ce bon Leconte rêve les Indes, aller là-bas et y mourir. Oui, c'est un beau rêve. Mais c'est un rêve ; car on est si pitoyablement organisé qu'on en voudrait revenir, on crèverait de langueur, on regretterait la patrie, la mine des maisons et les indifférents même. Il faut se renfermer et continuer tête baissée dans son oeuvre, comme une taupe. Si rien ne change, d'ici à quelques années, il se formera entre les intelligences libérales un compagnonnage plus étroit que celui de toutes les sociétés clandestines. À l'écart de la foule, un mysticisme nouveau grandira. Les hautes idées poussent à l'ombre et au bord des précipices, comme les sapins.
      Mais une vérité me semble être sortie de tout cela ; c'est qu'on n'a nul besoin du vulgaire, de l'élément nombreux des majorités, de l'approbation, de la consécration. 89 a démoli la royauté et la noblesse, 48 la bourgeoisie et 51 le peuple. Il n'y a plus rien, qu'une tourbe canaille et imbécile. Nous sommes tous enfoncés au même niveau dans une médiocrité commune. L'égalité sociale a passé dans l'esprit. On fait des livres pour tout le monde, de l'art pour tout le monde, de la science pour tout le monde, comme on construit des chemins de fer et des chauffoirs publics. L'humanité a la rage de l'abaissement moral, et je lui en veux de ce que je fais partie d'elle.
      J'ai bien travaillé aujourd'hui. Dans une huitaine, je serai au milieu de mes comices que je commence maintenant à comprendre. J'ai un fouillis de bêtes et de gens beuglant et bavardant, avec mes amoureux en dessus, qui sera bon, je crois. Et cette Servante, quand donc la caresse-t-on ?
      Sais-tu que ce pauvre père Parain, en mourant, ne pensait qu'à moi, qu'à Bouilhet, qu'à la littérature enfin ? Il croyait qu'on lisait des vers de lui (Bouilhet). Comme je le regretterai, cet excellent coeur qui me chérissait si aveuglément, si jamais j'ai un succès ! Quel plaisir j'aurais eu à voir sa mine au drame de Bouilhet ou au tien ! Quel est le sens de tout cela, le but de tout ce grotesque et de tout cet horrible ?
      Voilà l'hiver qui vient ; les feuilles jaunissent, beaucoup tombent déjà. J'ai du feu maintenant et je travaille à ma lampe, les rideaux fermés, comme en décembre. Pourquoi les premiers jours d'automne me plaisent-ils plus que les premiers du printemps ? Je n'en suis plus cependant aux poésies pâles de chutes de feuilles et de brumes sous la lune ! Mais cette couleur dorée m'enchante. Tout a je ne sais quel parfum triste qui enivre. Je pense à de grandes chasses féodales, à des vies de château. Sous de larges cheminées, on entend bramer les cerfs au bord des lacs, et les bois frémir.
      Quand reviens-tu à Paris ? Adieu, bonne chère Louise, mille baisers. À toi.
      Ton G.

      Prends garde de perdre, ou d'égarer même, le discours. Où tu es, ça pourrait avoir des inconvénients. Faut-il t'envoyer la lettre à Mme d'Aunet ici, ou attendre que tu sois à Paris ?

   ***

 

À LOUISE COLET.

      En partie inédite en 1927.
      
[Croisset] Lundi soir, minuit [26 septembre 1853].
      Ci-inclus une lettre du Crocodile pour sa Dulcinée.
      Pourquoi donc n'as-tu pas été franche avec moi, bonne chère Louise ? C'est mal ! Si Babinet ou Leconte étaient en position de t'aider n'aurais-tu pas recours à eux ? Pourquoi cette exception à l'encontre d'un plus ami ? Je n'avais pas d'argent ; j'en eusse eu. Pour toi je vendrais jusqu'à ma chemise, tu le sais bien, ou plutôt, nous nous mettrions sous la même. En ces matières, du reste, j'ai toujours l'air d'un plat bourgeois et d'une canaille. Je suis tranquillement à me chauffer les pieds à un grand feu, dans une robe de soie, et en ce qu'on peut appeler (à la rigueur) un château, tandis que tant de braves gens qui me valent, et plus, sont à tirer le diable par la queue avec leurs pauvres mains d'anges ! J'ai enfin de quoi ne pas m'inquiéter de mon dîner, chose immense et que j'appréciais peu jadis, alors que plein de fantaisies luxueuses j'en voulais jouir dans la vie. Mais je leur ai à toutes donné congé. Je fuis ces idées-là comme malsaines. Elles sont au fond petites et partent du plus bas de l'imagination. Il faut se faire des harems dans la tête, des palais avec du style, et draper son âme dans la pourpre des grandes périodes. Ah ! si j'étais riche, quelles rentes je ferais à toi, à Bouilhet, à Leconte et à ce bon père Babinet ! Ce serait beau, une vie piétée et fort aérée, dans une grande demeure pleine de marbres et de tableaux, avec des paons sur des pelouses, des cygnes dans des bassins, une serre chaude et un suprême cuisinier, à cinq ou six, là, ou trois ou quatre même. Quelle bénédiction ! Elle est charmante, la lettre du père Babinet. J'en raffole, j'adore ce bonhomme. C'est fouillu, touffu, nourri. Il y a là plus de naïveté, d'esprit et de lecture que dans vingt journaux en dix ans. Et je ne parle pas du coeur qui y palpite à chaque ligne. Viendra-t-il me voir ? J'en suis anxieux ; j'aurai grand plaisir à le recevoir. Quant à Leconte, je n'ai rien à lui dire, si ce n'est que je l'aime beaucoup. Il le sait ; tout ce que je pourrais lui écrire, il le pense. Je partage son indignation contre ce misérable Planche. Je garde à ce drôle une vieille rancune qui date de 1837, à propos d'un article contre Hugo. Il y a des choses qui vous blessent si profondément aux plus purs endroits de l'âme que la cicatrice est éternelle, et il est certain que je verrais le gars Planche crever sous mes yeux avec une certaine satisfaction. Qu'il ne le ménage pas ! C'est un homme qui passera partout et qu'il faut faire passer partout. La générosité à l'encontre des gredins est presque une indélicatesse à l'encontre du bien. Dans le refus de son article à l’Athenoeum et dans la malveillance de la Revue à son endroit, il y a du Du Camp. Quant à Saulcy, le mot était peut-être donné depuis longtemps pour refuser net tout ce qui se présenterait là touchant Mme C, car ils doivent être maintenant mal ensemble (Saulcy ne fait point son éloge). Mais il faut ajouter encore deux autres éléments : 1° influence bigote, système de moralité impérialiste et amie de l'ordre ; 2° haine de la poésie.
      Récapitulons pour voir comme les amis sont bien servis par les amis ;
      1° Article de moi pour Bouilhet arrêté à la Presse ; 2° promesse de Jourdan vaine ; 3° refus à l’Athenoeum ; 4° refus des réclamations de Leconte, à la Revue de Paris, et ici contre une autre revue ! contre leur rival, contre leur ennemi ! Mais cela ne fait que quatre ! Attendons la douzaine.
      Quelle bêtise pourtant ! Quels pauvres gens ! Quelle misère ! Comme si tout cela empêchait rien ! (Quand tu auras fini ton Poème de la Femme, tu verras si, réuni en volume, ça se vend.) Est-ce que les Poésies de Leconte, par exemple, n'ont pas été plus remarquées que le Livre Posthume, dont l'auteur pourtant avait à sa disposition une belle réclame ! Mais ces gamins-là n'entendent pas même la réclame. Ils ont la bonne volonté d'être des charlatans. Quant à la capacité, non ; car il faut des poumons pour crier sur la place publique pendant deux heures de suite et pour faire assembler le monde avec des blagues connues.
      Les héros pervers de Balzac ont, je crois, tourné la tête à bien des gens. La grêle génération qui s'agite maintenant à Paris autour du pouvoir et de la renommée a puisé, dans ces lectures, l'admiration bête d'une certaine immoralité bourgeoise à quoi elle s'efforce d'atteindre. J'ai eu des confidences à ce sujet. Ce n'est plus Werther ou St-Preux que l'on veut être, mais Rastignac ou Lucien de Rubempré. D'ailleurs tous ces fameux gaillards pratiques, actifs, qui connaissent les hommes, admirent peu l'admiration, visent au solide, font du bruit, se démènent comme des galériens, etc. , tous ces malins, dis-je, me font pitié, et au point de vue même de leur malice, car je les vois sans cesse tendre la gueule après l'ombre et lâcher la viande. Ils s'enferrent dans leurs mensonges, ils se dupent eux-mêmes avec aplomb (c'est l'histoire de Badinguet se payant à lui-même des enthousiasmes). Quand j'en aurai vu un seul, un seul de ceux-là, avoir gagné par tous les moyens qu'ils emploient seulement un million, alors je mettrai chapeau bas. D'ici là qu'il me soit permis de les considérer comme des épiciers fourvoyés.
      Le plus grand de la bande, n'était-ce pas Girardin ? Or le voilà maintenant avec la cinquantaine passée, une fortune des plus restreintes et une considération nulle. En fait d'habileté, je préfère donc les cotonniers de ma belle patrie.
      J'en ai connu un ; ce n'était pas un cotonnier, mais un indigoteur. Voilà un homme, celui-là ! Il avait trouvé moyen, dans l'espace de vingt ans, d'acquérir deux cent mille livres de rentes en terre en mouillant ses indigos, lesquels il descendait dans sa cave, nuitamment, et lui-même ! Mais quelle canaille ! quelle modestie ! quel bon père de famille ! quelle mise de caissier ! La probité se hérissait jusque sur les poils de sa redingote. Il ne cherchait pas à briller, celui-là, à éblouir les sots, mais à les flouer, ce qui est bien plus magistral ! Oh Jésus, Jésus, redescends donc pour chasser les vendeurs du temple ! Et que les lanières dont tu les cingleras soient faites de boyaux de tigre ! Qu'on les ait trempées dans du vitriol, dans de l'arsenic ! Qu'elles les brûlent comme des fers rouges ! Qu'elles les hachent comme des sabres et qu'elles les écrasent comme ferait le poids de toutes tes cathédrales accumulées sur ces infâmes !
      Enchanté du fiasco du citoyen Méry ! Encore un habile, celui-là, un malin, un homme d'esprit, un gaillard qui ne se fiche pas mal de ça ! Quand on fait de sa plume un alambic à ordures pour gagner de l'argent, et qu'on ne gagne pas même d'argent, on n'est en définitive qu'un idiot doublé d'un misérable.
      Je ne pardonne point aux hommes d'action de ne pas réussir, puisque le succès est la seule mesure de leur mérite. Napoléon a été trompé à Waterloo : sophisme, mon vieux. Je ne suis pas du métier, je n'y connais goutte : il fallait vaincre. Or, j'admire le vainqueur, quel qu'il soit.
      Le père Hugo avait perdu l'adresse de Londres, c'est pour cela qu'il a été longtemps à me répondre, dit-il. Sa lettre était impudemment de Jersey. Par bonheur il n'est arrivé aucun mal. Je suis curieux du volume. Mais comment l'aurai-je ? J'essayerai de lui répondre une bonne lettre ; tant pis si le fond le choque, la forme sera convenable. Je ne peux pas mentir pour lui être agréable et je ne lui cacherai pas que je me souhaite ses illusions, mais ne les partage point. Je dis illusions et non convictions. Non, s n de Dieu, non ! je ne peux admirer le peuple et j'ai pour lui, en masse, fort peu d'entrailles parce qu'il en est, lui, totalement dépourvu. Il y a un coeur dans l'humanité, mais il n'y en a point dans le peuple, car le peuple, comme la patrie, est une chose morte. Où bat-il donc maintenant, le coeur synthétique de toutes les forces nobles de l'être humain ? à Constantinople, dans la poitrine d'un derviche chevelu qui hurle contre les Moscoves. C'est là que s'est réfugiée à cette heure la seule protestation morale qui soit encore.
      Pauvre flamme de la liberté et de l'enthousiasme ! Tu brûles là-bas entre des oeufs d'autruche et sous les coupoles de porcelaine, dans une lampe musulmane, au fond d'une mosquée. Ah ! ces bons Turcs, ces vieux Bakaloum, comme je les aime ! Quels souhaits je fais pour eux ! J'y pense sans cesse. Que ne puis-je reprendre mon tarbouch, (...) et courir par tout Stamboul en criant : "Allah ! Allah ! Emsik el baroud ! (au nom de Dieu ! au nom de Dieu ! prenez vos armes !)". Je sens à ces pensées comme une brise du désert qui m'arriverait sur la figure. S'il se soulevait, tout l'orient ! si les Bédouins du Hauran allaient venir ! et toute la Perse ! et l'Arabie, l'inconnue ! Il ne faut qu'un homme, non, un prophète, un homme-idée, Abd-el-Kader qu'on lâcherait ; mais il a fait son temps.
      Il paraît que l'on redoute pour cet hiver une misère soignée. Est-ce possible ! Des gens si forts ! Après avoir tant soigné les intérêts matériels et après avoir tant donné d'ouvrage, tant fait travailler le peuple, il se trouve que le peuple n'a pas un sou ! Charmant ! As-tu vu dans la Presse la joie de Blanqui à propos de l'entrée de la viande étrangère ? Il était malade, mais il n'a pas pu retenir son émotion à cette nouvelle. Il s'est tellement senti déborder d'enthousiasme qu'il a pris la plume pour communiquer au public son bonheur, et au risque même de compromettre sa santé ! Sainte Thérèse n'était pas plus contente d'avoir vu le Christ dans sa chambre que ce gars-là n'est content de voir venir les boeufs d'Amérique en France ! Ô Aristophane et Molière, quels galopins vous fûtes !
      C'est parce que je suis au bout de mon papier et qu'il est une heure et demie passée que je te quitte, car je suis fort en train de causer.
      Adieu donc, toutes sortes de tendresses.
      À toi. Ton G.

   ***

 

À LOUISE COLET.

       [Croisset] Vendredi minuit [30 septembre 1853].
      As-tu encore ta dent ? Fais-toi donc enlever cela, tout de suite, malgré les avis de Toirac. C'est une manie moderne de ces drôles. Il y a dix ans même chose m'est arrivée. Je préparais mon deuxième examen (autre dent), quand je fus pris d'une rage telle que je montai dans un fiacre en recommandant au cocher de m'arrêter à la première enseigne venue. Puis, une fois ma dent arrachée, Toirac, à qui je contai la chose, m'approuva. Et depuis quinze jours il me lanternait ainsi et m'embêtait avec un tas de drogues ! Rien n'est pis au monde que la douleur physique, et c'est bien plus d'elle que de la mort, que je suis homme, comme dit Montaigne, "à me mettre sous la peau d'un veau pour l'éviter". Elle a cela de mauvais, la douleur, qu'elle nous fait trop sentir la vie. Elle nous donne à nous-même comme la preuve d'une malédiction qui pèse sur nous. Elle humilie, et cela est triste pour des gens qui ne se soutiennent que par l'orgueil.
      Certaines natures ne souffrent pas, les gens sans nerfs. Heureux sont-ils ! Mais de combien de choses aussi ne sont-ils pas privés ! Chose étrange, à mesure qu'on s'élève dans l'échelle des êtres, la faculté nerveuse augmente, c'est-à-dire la faculté de souffrir. Souffrir et penser seraient-ils donc même chose ? Le génie, après tout, n'est peut-être qu'un raffinement de la douleur, c'est-à-dire une plus complète et intense pénétration de l'objectif à travers notre âme. La tristesse de Molière, sans doute, venait de toute la bêtise de l'Humanité qu'il sentait comprise en lui. Il souffrait des Diafoirus et des Tartufes qui lui entraient par les yeux dans la cervelle. Est-ce que l'âme d'un Véronèse, je suppose, ne s'imbibait pas de couleurs continuellement, comme un morceau d'étoffe sans cesse plongé dans la cuve bouillante d'un teinturier ? Tout lui apparaissait avec des grossissements de ton qui devaient lui tirer l'oeil hors de la tête. Michel-Ange disait que les marbres frémissaient à son approche. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il frémissait, lui, à l'approche des marbres. Les montagnes, pour cet homme, avaient donc une âme. Elles étaient de nature correspondante ; c'était comme la sympathie de deux éléments analogues. Mais cela devait établir, de l'une à l'autre, je ne sais où ni comment, des espèces de traînées volcaniques d'un ordre inconcevable, à faire péter la pauvre boutique humaine.
      Me voilà à peu près au milieu de mes comices (j'ai fait quinze pages ce mois, mais non finies). Est-ce bon ou mauvais ? Je n'en sais rien. Quelle difficulté que le dialogue, quand on veut surtout que le dialogue ait du caractère ! Peindre par le dialogue et qu'il n'en soit pas moins vif, précis et toujours distingué en restant même banal, cela est monstrueux et je ne sache personne qui l'ait fait dans un livre. Il faut écrire les dialogues dans le style de la comédie et les narrations avec le style de l'épopée.
      Ce soir, j'ai encore recommencé sur un nouveau plan ma maudite page des lampions que j'ai déjà écrite quatre fois. Il y a de quoi se casser la tête contre le mur ! Il s'agit (en une page) de peindre les gradations d'enthousiasme d'une multitude à propos d'un bonhomme qui, sur la façade d'une mairie, place successivement plusieurs lampions. Il faut qu'on voie la foule gueuler d'étonnement et de joie ; et cela sans charge ni réflexions de l'auteur. Tu t'étonnes quelquefois de mes lettres, me dis-tu. Tu trouves qu'elles sont bien écrites. Belle malice ! Là, j'écris ce que je pense. Mais penser pour d'autres comme ils eussent pensé, et les faire parler, quelle différence ! Dans ce moment-ci, par exemple, je viens de montrer, dans un dialogue qui roule sur la pluie et le beau temps, un particulier qui doit être à la fois bon enfant, commun, un peu canaille et prétentieux ! Et à travers tout cela, il faut qu'on voie qu'il pousse sa pointe. Au reste, toutes les difficultés que l'on éprouve en écrivant viennent du manque d'ordre. C'est une conviction que j'ai maintenant. Si vous vous acharnez à une tournure ou à une expression qui n'arrive pas, c'est que vous n'avez pas l'idée. L'image, ou le sentiment bien net dans la tête, amène le mot sur le papier. L'un coule de l'autre. "Ce que l'on conçoit bien, etc." Je le relis maintenant, ce vieux père Boileau, ou plutôt je l'ai relu en entier (je suis à présent à ses oeuvres en prose). C'était un maître homme et un grand écrivain surtout, bien plus qu'un poète. Mais comme on l'a rendu bête ! Quels piètres explicateurs et prôneurs il a eus ! La race des professeurs de collège, pédants d'encre pâle, a vécu sur lui et l'a aminci, déchiqueté comme une horde de hannetons fait à un arbre. Il n'était déjà pas si touffu ! N'importe, il était solide de racine et bien piété, droit, campé.
      La critique littéraire me semble une chose toute neuve à faire (et j'y converge, ce qui m'effraie). Ceux qui s'en sont mêlés jusqu'ici n'étaient pas du métier. Ils pouvaient peut-être connaître l'anatomie d'une phrase, mais certes ils n'entendaient goutte à la physiologie du style. Ah ! La littérature ! Quelle démangeaison permanente ! C'est comme un vésicatoire que j'ai au coeur. Il me fait mal sans cesse, et je me le gratte avec délices.
      Et la Servante ? Pourquoi ai-je peur que ce ne soit trop long ? C'est une bêtise, cela tient sans doute à ce que le temps de la composition me trompe sur la dimension de l'oeuvre. Au reste, il vaut mieux être trop long que trop court. Mais le défaut général des poètes est la longueur, comme le défaut des prosateurs est le commun, ce qui fait que les premiers sont ennuyeux et les seconds dégoûtants : Lamartine, Eugène Sue. Combien de pièces dans le père Hugo sont trop longues de moitié ! Et déjà le vers, par lui-même, est si commode à déguiser l'absence d'idées ! Analyse une belle tirade de vers et une autre de prose, tu verras laquelle est la plus pleine. La prose, art plus immatériel (qui s'adresse moins aux sens, à qui tout manque de ce qui fait plaisir), a besoin d'être bourrée de choses et sans qu'on les aperçoive. Mais en vers les moindres paraissent. Ainsi la comparaison la plus inaperçue dans une phrase de prose peut fournir tout un sonnet. Il y a beaucoup de troisièmes et de quatrièmes plans en prose. Doit-il y en avoir en poésie ?
      J'ai dans ce moment une forte rage de Juvénal. Quel style ! quel style ! Et quel langage que le latin ! Je commence aussi à entendre Sophocle un peu, ce qui me flatte. Quant à Juvénal, ça va assez rondement, sauf un contre-sens par-ci par-là et dont je m'aperçois vite. Je voudrais bien savoir, et avec moult détails, pourquoi Saulcy a refusé l'article de Leconte, quels sont les motifs qu'on lui a allégués ? Cela peut nous être curieux à connaître. Tâche d'avoir le fin mot de l'histoire.
      Tâche de te mieux porter et de travailler à Paris comme tu travaillais à la campagne. Tu as pourtant tout ton temps à toi. Je plains bien ce pauvre Leconte de sa leçon. Pour avoir fait ce métier comme Bouilhet l'a fait pendant quatorze ans, à huit et dix heures par jour (et il avait, de plus que Leconte, les maîtres de pensions sur le dos), je crois qu'il fallait être né avec une constitution enragée de force, un tempérament cérébral titanique. Il aura bien mérité la gloire aussi, celui-là ! Mais on ne va au ciel que par le martyre. On y monte avec une couronne d'épines, le coeur percé, les mains en sang et la figure radieuse.
      Adieu, mille baisers sur la tienne. À toi, ton vieux G.

   ***