1853

 
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Octobre : Lettres 431 à 436

 

À LOUISE COLET.

      En partie inédite en 1927.
      
[Croisset] Vendredi minuit [7 octobre 1853].
      Je ne t'en écrirai pas long, ce soir, bonne chère Louise, tant je suis mal à mon aise. J'ai plus besoin de me coucher que d'écrire encore. J'ai eu toute la soirée des maux d'estomac et de ventre à m'évanouir, si j'en étais capable. Je crois que c'est une indigestion. J'ai aussi fort mal à la tête, je suis brisé. Voilà trop de nuits que je me couche tard ! Depuis que nous sommes revenus de Trouville, je me suis rarement mis au lit avant 3 heures. C'est une bêtise, on s'épuise. Mais je voudrais tant avoir fini ce roman ! Ah ! quels découragements quelquefois, quel rocher de Sisyphe à rouler que le style, et la prose surtout ! ça n'est jamais fini. Cette semaine pourtant, et surtout ce soir (malgré mes douleurs physiques) j'ai fait un grand pas. J'ai arrêté le plan du milieu de mes comices (c'est du dialogue à deux, coupé par un discours, des mots de la foule et du paysage). Mais quand les aurai-je faits ? Comme cela m'ennuie ! Que je voudrais en être débarrassé pour t'aller voir ! J'en ai tant besoin ! et je te désire beaucoup.
      Bouilhet, je pense, te verra la semaine prochaine. N'allez pas vous voir et me faire des traits, hé, dites donc ! Il était, dimanche dernier, dans l'intention de partir mardi prochain. Je ne pense pas qu'il ait changé d'avis. Au reste il a dû t'écrire.
      Je ne t'avais pas dit ces vacances, chère Louise (cela n'aurait pas eu de sens), mais cet hiver, ma mère devant aller à Paris. Je te réitère la promesse de mon engagement : je ferai tout mon possible pour que vous vous voyiez, pour que vous vous connaissiez. Après cela, vous vous arrangerez comme vous l'entendrez. Je me casse la tête à comprendre l'importance que tu y mets, mais enfin c'est convenu ; n'en parlons plus.
      Comme Leconte a eu raison de montrer les dents à Planche ! Ces canailles-là c'est toujours la même chose,

            Oignez vilain, il vous poindra :
            Poignez vilain, il vous oindra.

      
Avance-t-il dans son poème celtique, ce bon Leconte ?
      Vous allez être là-bas, cet hiver, un trio superbe. Moi, ma solitude commence, et ma vie va se dessiner comme je la passerai peut-être pendant trente ou quarante ans encore. (J'aurai beau avoir un logement à Paris, je n'y resterai jamais que quelques mois de l'année, mon plus grand temps se passera ici !...) Enfin Dieu est grand !... Oui, je vieillis et cela me vieillit beaucoup, ce départ de Bouilhet, quoique je ne le retienne guère, quoique je le pousse à partir.
      Comme mes cheveux tombent ! Un perruquier qui me les coupait lundi dernier en a été effrayé, comme le capitaine de la laideur de Villemain. Ce qui m'attriste, c'est que je deviens triste, et bêtement, d'une façon sombre et rentrée. Oh ! la Bovary, quelle meule usante c'est pour moi !
      L'ami Max a commencé à publier son Voyage en Égypte. Le Nil pour faire pendant à Le Rhin ! C'est curieux de nullité. Je ne parle pas du style, qui est archiplat et cent fois pire encore que dans le Livre posthume. Mais comme fond, comme faits, il n'y a rien ! Les détails qu'il a le mieux vus et les plus caractéristiques dans la nature, il les oublie. Toi qui as lu mes notes, tu seras frappée de cela. Quelle dégringolade rapide ! Je te recommande surtout son passage des Pyramides où brille, par parenthèse, un éloge de M. de Persigny.
      As-tu répondu au Crocodile ? Vas-tu lui répondre ? Faut-il que je lui écrive ?
      Adieu, je fume une pipe et vais me coucher. Mille baisers sur le coeur. À toi.

   ***

 

À LOUISE COLET.

       [Croisset] Mercredi, minuit [12 octobre 1853].
      J'ai la tête en feu, comme il me souvient de l'avoir eue après de longs jours passés à cheval. C'est que j'ai aujourd'hui rudement chevauché ma plume. J'écris depuis midi et demi sans désemparer (sauf de temps à autre pendant cinq minutes pour fumer une pipe, et une heure tantôt pour dîner). Mes comices m'embêtaient tellement que j'ai lâché là, pour jusqu'à ce qu'ils soient finis, grec et latin. Et je ne fais plus que ça à partir d'aujourd'hui. ça dure trop ! Il y a de quoi crever, et puis je veux t'aller voir.
      Bouilhet prétend que ce sera la plus belle scène du livre. Ce dont je suis sûr, c'est qu'elle sera neuve et que l'intention en est bonne. Si jamais les effets d'une symphonie ont été reportés dans un livre, ce sera là. Il faut que ça hurle par l'ensemble, qu'on entende à la fois des beuglements de taureaux, des soupirs d'amour et des phrases d'administrateurs. Il y a du soleil sur tout cela, et des coups de vent qui font remuer les grands bonnets. Mais les passages les plus difficiles de Saint Antoine étaient jeux d'enfant en comparaison. J'arrive au dramatique rien que par l'entrelacement du dialogue et les oppositions de caractère. Je suis maintenant en plein. Avant huit jours, j'aurai passé le noeud d'où tout dépend. Ma cervelle me semble petite pour embrasser d'un seul coup d'oeil cette situation complexe. J'écris dix pages à la fois, sautant d'une phrase à l'autre. Il faut pourtant qu'un de ces jours j'écrive au Crocodile. Il a perdu l'adresse de Mme Farmer et ne pourrait nous adresser de lettres que de Jersey directement, ce qui est à éviter autant que possible.
      Je suis presque sûr que Gautier ne t'a pas vue dans la rue lorsqu'il ne t'a pas saluée. Il est fort myope, comme moi, à qui pareilles choses sont coutumières. C'eût été une insolence gratuite, qui n'est pas du reste dans ses allures ; c'est un gros bonhomme fort pacifique et très putain. Quant à épouser les animosités de l'ami, j'en doute fort, à la manière dont il m'en a parlé le premier. La dédicace, malgré ton opinion, ne prouve rien du tout : pose et repose. Le pauvre garçon se raccroche à tout, accole son nom à tout. Quelle descente que ce Nil ! Si quelque chose pouvait me raffermir dans mes théories littéraires, ce serait bien lui. Plus le temps s'éloigne où Du Camp suivait mes avis et plus il dégringole, car il y a de Tagabor au Nil une décadence effrayante et, en passant par le Livre posthume qui est leur intermédiaire, le voilà maintenant au plus bas, et de la force du jeune Delessert ; ça ne vaut pas mieux. La proposition de Jacottet m'a étrangement révolté, et tu as eu bien raison. Toi, aller faire des politesses à un galopin pareil ! Ah ! non, non, ah ! non.
      Quelle étrange créature tu fais, chère Louise, pour m'envoyer encore des diatribes, comme dirait mon pharmacien ! Tu me demandes une chose, je te dis oui, je te la repromets, et tu grondes encore ! Eh bien, puisque tu ne me caches rien (ce dont je t'approuve), moi je ne te cache pas que cette idée me paraît un tic chez toi. Tu veux établir entre des affections de nature différente une liaison dont je ne vois pas le sens, et encore moins l'utilité. Je ne comprends pas du tout comment les politesses que tu me fais à Paris engagent ma mère en rien. Ainsi j'ai été pendant trois ans chez Schlésinger où elle n'a jamais mis les pieds. De même que voilà huit ans que Bouilhet vient coucher, dîner et déjeuner tous les dimanches ici, sans que nous ayons eu une fois révélation de sa mère, qui vient à Rouen à peu près tous les mois. Et je t'assure bien que la mienne n'en est nullement choquée. Enfin, il sera fait selon ton désir. Je te promets, je te jure, que je lui exposerai tes raisons et que je la prierai de faire que vous vous voyiez. Quant au reste, avec la meilleure volonté du monde, je n'y peux rien. Peut-être vous conviendrez-vous beaucoup, peut-être vous déplairez-vous énormément. La bonne femme est peu liante et elle a cessé de voir non seulement toutes ses anciennes connaissances, mais ses amies même. Je ne lui en connais plus qu'une, et celle-là n'habite pas le pays.
      Je viens de finir la Correspondance de Boileau. Il était moins étroit dans l'intimité qu'en Apollon. J'ai vu là bien des confidences qui corrigent ses jugements. Télémaque est assez durement jugé, etc. , et il avoue que Malherbe n'était pas né poète. N'as-tu pas remarqué combien ça a peu de volée, les correspondances des bonshommes de cette époque-là ? On était terre à terre, en somme. Le lyrisme, en France, est une faculté toute nouvelle. Je crois que l'éducation des jésuites a fait un mal inconcevable aux lettres. Ils ont enlevé de l'Art la nature. Depuis la fin du XVIe siècle jusqu'à Hugo, tous les livres, quelque beaux qu'ils soient, sentent la poussière du collège. Je m'en vais relire ainsi tout mon français et préparer de longue main mon Histoire du sentiment poétique en France. Il faut faire de la critique comme on fait de l'histoire naturelle, avec absence d'idée morale. Il ne s'agit pas de déclamer sur telle ou telle forme, mais bien d'exposer en quoi elle consiste, comment elle se rattache à une autre et par quoi elle vit (l'esthétique attend son Geoffroy Saint-Hilaire, ce grand homme qui a montré la légitimité des monstres). Quand on aura, pendant quelque temps, traité l'âme humaine avec l'impartialité que l'on met dans les sciences physiques à étudier la matière, on aura fait un pas immense. C'est le seul moyen à l'humanité de se mettre un peu au-dessus d'elle-même. Elle se considérera alors franchement, purement, dans le miroir de ses oeuvres. Elle sera comme Dieu, elle se jugera d'en haut. Eh bien, je crois cela faisable. C'est peut-être, comme pour les mathématiques, rien qu'une méthode à trouver. Elle sera applicable avant tout à l'art et à la Religion, ces deux grandes manifestations de l'idée. Que l'on commence ainsi je suppose : la première idée de Dieu étant donnée (la plus faible possible), le premier sentiment poétique naissant (le plus mince qu'il soit), trouver d'abord sa manifestation, et on la trouvera aisément chez l'enfant, le sauvage, etc. Voilà donc un premier point. Là, vous établissez déjà des rapports. Puis, que l'on continue, et en tenant compte de tous les contingents relatifs, climat, langue, etc. Donc, de degré en degré, on peut s'élever ainsi jusqu'à l'Art de l'avenir, et à l'hypothèse du Beau, à la conception claire de sa réalité, à ce type idéal enfin où tout notre effort doit tendre. Mais ce n'est pas moi qui me chargerai de la besogne, j'ai d'autres plumes à tailler.
      Adieu. Je t'embrasse sur les yeux.
      À toi. Ton G.

   ***

 

À LOUISE COLET.

       [Croisset] 1 heure, nuit de lundi [17-18 octobre 1853].
      J'ai fait ce matin mes adieux à Bouilhet. Le voilà parti pour moi. Il reviendra samedi ; je le reverrai peut-être encore deux autres fois. Mais c'est fini, les vieux dimanches sont rompus. Je vais être seul, maintenant, seul, seul. Je suis navré d'ennui et humilié d'impuissance. Le fond de mes comices est à refaire, c'est-à-dire tout mon dialogue d'amour dont je ne suis qu'à la moitié. Les idées me manquent. J'ai beau me creuser la tête, le coeur et les sens, il n'en jaillit rien. J'ai passé aujourd'hui toute la journée, et jusqu'à maintenant, à me vautrer à toutes les places de mon cabinet, sans pouvoir non seulement écrire une ligne, mais trouver une pensée, un mouvement ! Vide, vide complet.
      Ce livre, au point où j'en suis, me torture tellement (et si je trouvais un mot plus fort, je l'emploierais) que j'en suis parfois malade physiquement. Voilà trois semaines que j'ai souvent des souleurs à défaillir. D'autres fois, ce sont des oppressions ou bien des envies de vomir à table. Tout me dégoûte. Je crois qu'aujourd'hui je me serais pendu avec délices, si l'orgueil ne m'en empêchait. Il est certain que je suis tenté parfois de foutre tout là, et la Bovary d'abord. Quelle sacrée maudite idée j'ai eue de prendre un sujet pareil ! Ah ! je les aurai connues, les affres de l'Art !
      Je me donne encore quinze jours pour en finir. Au bout de ce temps-là, si rien de bon n'est venu, je lâche le roman indéfiniment et jusqu'à ce que je ressente le besoin d'écrire. Je t'irais bien voir tout de suite, mais je suis tellement irrité, irritant, maussade, que ce serait un triste cadeau à te faire que ma visite. Sacré nom de Dieu, comme je rage !
      Je veux toujours écrire au Crocodile ; mais, franchement, je n'en ai toujours ni l'énergie, ni l'esprit.
      Tu vas avoir un beau jeudi, toi. Je vous envie. Quelle bosse de Servante et de Fossiles !
      J'ai grand'hâte que Bouilhet soit revenu, pour qu'il me parle de cette fameuse Servante. Un tel sujet en vers, quand j'y réfléchis, me paraît une grande chose comme difficulté vaincue. Je sais ce que c'est que de mettre en style des sujets communs. Cette scène que je recommence était froide comme glace. Je vais faire du Paul de Kock. On va toujours du guindé au canaille. Pour éviter le commun on tombe dans l'emphase et, d'autre part, la simplicité est si voisine de la platitude !
      J'ai relu avant-hier soir Han d'Islande. C'est bien farce ! Mais il y a un grand souffle là dedans et c'est curieux comme esquisse (d'intention de Notre-Dame).
      Adieu ; je ne sais que te dire, sinon que je t'embrasse. Tâche de m'envoyer de l'inspiration. C'est une denrée dont j'ai grand besoin pour le quart d'heure. Pensez à moi jeudi. Ma pensée sera avec vous toute la soirée. Quelle pluie !

            Le temps n'est pas plus pur que le fond de mon coeur.

      
Encore adieu ; mille baisers tendres ; à toi, à toi.
      Ton G.

   ***

 

À LOUISE COLET.

      En partie inédite en 1927.
      
[Croisset] Dimanche, 5 heures [23 octobre 1853].
      Bouilhet m'est revenu fort assombri. Il paraît que vous n'avez pas été gais là-bas. Ce qu'il m'a dit de toi me navre, pauvre chère Louise. Qu'as-tu donc ? Allons, sacré nom de Dieu, relève-toi. Tu as fait une fort belle chose, à ce qu'il paraît. De l'orgueil ! de l'orgueil ! et toujours ! Il n'y a que ça de bon. Tu me verras avec Bouilhet quand il va aller te rejoindre. Que ne puis-je y rester ! Mais je sens, je suis sûr que ce serait une insigne folie, et quand même cette conviction ne serait qu’une idée, comme on dit, ne suffit-il pas que j'aie cette idée pour qu'elle m'empêche et me trouble ? Si l'on pouvait se donner des fois [sic] et en vingt-quatre heures, au milieu d'une oeuvre, changer des habitudes de quinze ans, sans que cette oeuvre s'en ressente, tu me verrais, dès la fin de la semaine, installé à Paris quoi qu'il en coûte.
      Bouilhet est pénétré de ta Servante. Il en trouve le plan très émouvant, la conduite bonne et le vers continuellement ferme. Il ne te reproche qu'une chose, c'est d'avoir fait une allusion trop claire à Musset. Sans me prononcer encore, je penche à être de son avis ; mais il faut voir. D'ici là je m'abstiens. Il m'a dit de très belles choses de cette oeuvre ! La représentation au spectacle, la servante servant les actrices ! etc. , il paraît que tout cela est raide et a une haute tournure. En somme, Bouilhet a une grande opinion de ta servante. Qu'il me tarde de la voir ! Le plaisir que cette nouvelle m'a causé est contrarié par l'idée que tu souffres. Qu'a donc ta santé depuis quelque temps ? Tu te ronges, tu t'agites. Ménage tes pauvres nerfs, soigne-toi mieux. Ce conseil bourgeois est plus facile à donner qu'à suivre. Une chose cependant doit nous faire l'accepter : remarque que plus tu as bridé en toi l'élément sensible, plus l'intellectuel a grandi. À mesure que la passion a tenu moins de place dans ta vie, l'Art s'est développé. Compare dans ton souvenir ce que tu faisais il y a quelques années, au milieu des orages, et ce que tu as écrit depuis deux ans, et tu remercieras peut-être le hasard de toutes ces larmes versées qui te paraissaient si stériles. Dans cinquante ou soixante pages j'aurai fait un pas, et l'époque de mon séjour à Paris se rapprochera. Un peu de patience, pauvre Muse, encore quelques mois. Croyez-vous donc qu'il ne m'en coûte rien et que je vais m'amuser tout seul ? Ovide chez les Scythes n'était pas plus abandonné que je vais l'être.
      Comment se fait-il que j'aie fait de bonne besogne cette semaine ? Bouilhet a été très content de mes comices (je n'ai plus qu'un point qui m'embarrasse). Il trouve maintenant que c'est ardent, que ça marche franchement. Je me suis raidi et fouetté jusqu'au sang pour que mon héroïne soupire d'amour. J'ai presque pleuré de rage. Enfin, encore un défilé de passé ou à peu près !
      Allons, à bientôt maintenant. Tâche d'avoir fini la Servante. Prends courage, et si la vie est mauvaise, si le soleil est pâle, est-ce que l'idéal n'est pas bon et l'Art resplendissant ? C'est là, c'est là qu'il faut aller, comme dit la Mignon de Goethe.
      Mille baisers ; tout à toi.
      Ton G.

   ***

 

À LOUISE COLET.

       [Croisset] Mardi soir, minuit [25 octobre 1853].
      Bouilhet ne m'a parlé que de toi toute la journée de dimanche, ou du moins presque toute la journée. Il n'était pas gai, ce pauvre garçon ! Eh bien, il oubliait ses chagrins pour ne penser qu'aux tiens. Dans quel diable d'état vous êtes-vous donc mis ? Voilà de jolies dispositions à vous voir souvent ! Ah ! aime-le ce pauvre Bouilhet, car il t'aime d'une façon touchante et qui m'a touché, navré ; ou plutôt c'est ce qu'il m'a dit de toi qui m'a navré. J'ai passé un dimanche rude, et hier aussi. Il faut même que je sois bien attaché à ce gredin-là, pour ne pas lui garder rancune (au fond du coeur) de tout ce qu'il m'a prêché. Cela m'a au contraire émerveillé. Il m'a ouvert en lui des horizons de sentiment qu'à coup sûr je ne lui connaissais pas et qu'il n'avait pas il y a un an. Est-ce lui qui change, ou moi ? Je crois que c'est lui. Son concubinage avec Léonie l'a attendrifié. Moi, je me suis recuit dans ma solitude. Ma mère prétend que je deviens sec, hargneux et malveillant. ça se peut ! Il me semble pourtant que j'ai encore du jus au coeur. L'analyse que je fais continuellement sur moi me rend peut-être injuste à mon égard.
      Et puis, on ne pardonne pas assez à mes nerfs. Cela m'a ravagé la sensibilité pour le reste de mes jours. Elle s'émousse à tout bout de champ, s'use sur les moindres niaiseries et, pour ne pas crever, je la roule ainsi sur elle-même et me contracte en boule, comme le hérisson qui montre toutes ses pointes. Je te fais souffrir, pauvre chère Louise. Mais penses-tu que ce soit par parti pris, par plaisir, et que je ne souffre pas de savoir que je te fais souffrir ? Ce ne sont pas des larmes qui me viennent à cette idée, mais des cris de rage plutôt, de rage contre moi-même, contre mon travail, contre ma lenteur, contre la destinée qui veut que cela soit. Destinée, c'est un grand mot ; non, contre l'arrangement des choses. Et si je les dérange maintenant, je sens que tout croule. Si je savais que le chagrin te submergeât (et tu en as beaucoup depuis quelque temps, je le devine au ton contraint de tes lettres ; l'encre porte une odeur pour qui a du nez. Il y a tant de pensée entre une ligne et l'autre ! et ce que l'on sent le mieux reste flottant sur le blanc du papier), si j'apprenais enfin, ou que tu me disses que tu n'y tiens plus de tristesse, je quitterais tout et j'irais m'installer à Paris, comme si la Bovary était finie, et sans plus penser à la Bovary que si elle n'existait pas. Je la reprendrais plus tard. Car de déménager ma pensée avec ma personne, c'est une tâche au-dessus de mes forces. Comme elle n'est jamais avec moi-même et nullement à ma disposition, que je ne fais pas du tout ce que je veux, mais ce qu'elle veut, un pli de rideau mis de travers, une mouche qui vole, le bruit d'une charrette, bonsoir, la voilà partie ! J'ai peu la faculté de Napoléon Ier. Je ne travaillerais pas au bruit du canon. Celui de mon bois qui pète suffit à me donner quelquefois des soubresauts d'effroi. Je sais bien que tout cela est d'un enfant gâté et d'un piètre homme, en somme. Mais enfin, quand les poires sont gâtées on ne les rend pas vertes. Ô jeunesse ! jeunesse ! que je te regrette ! Mais t'ai-je jamais connue ? Je me suis élevé tout seul, un peu par la méthode Baucher, par le système de l'équitation à l'écurie et de la pile en place. Cela m'a peut-être cassé les reins de bonne heure. Ce n'est pas moi qui dis tout cela, ce sont les autres.
      Vous êtes heureux, vous autres, les poètes, vous avez un déversoir dans vos vers. Quand quelque chose vous gêne, vous crachez un sonnet et cela soulage le coeur. Mais nous autres, pauvres diables de prosateurs, à qui toute personnalité est interdite (et à moi surtout), songe donc à toutes les amertumes qui nous retombent sur l'âme, à toutes les glaires morales qui nous prennent à la gorge !
      Il y a quelque chose de faux dans ma personne et dans ma vocation. Je suis né lyrique, et je n'écris pas de vers. Je voudrais combler ceux que j'aime et je les fais pleurer. Voilà un homme, ce Bouilhet ! Quelle nature complète ! Si j'étais capable d'être jaloux de quelqu'un, je le serais de lui. Avec la vie abrutissante qu'il a menée et les bouillons qu'il a bus, je serais certainement un imbécile maintenant, ou bien au bagne, ou pendu par mes propres mains. Les souffrances du dehors l'ont rendu meilleur. Cela est le fait des bois de haute futaie : ils grandissent dans le vent et poussent à travers le silex et le granit, tandis que les espaliers, avec tout leur fumier et leurs paillassons, crèvent alignés sur un mur et en plein soleil. Enfin, aime-le bien, voilà tout ce que je peux t'en dire, et ne doute jamais de lui.
      Sais-tu de quoi j'ai causé hier toute la soirée avec ma mère ? De toi. Je lui ai dit beaucoup de choses qu'elle ne savait pas, ou du moins qu'elle devinait à demi. Elle t'apprécie, et je suis sûr que cet hiver elle te verra avec plaisir. Cette question est donc vidée.
      La Bovary remarche. Bouilhet a été content dimanche. Mais il était dans un tel état d'esprit, et si disposé au tendre (pas à mon endroit cependant) qu'il l'a peut-être jugée trop bien. J'attends une seconde lecture pour être convaincu que je suis dans le bon chemin. Je ne dois pas en être loin, cependant. Ces comices me demanderont bien encore six belles semaines (un bon mois après mon retour de Paris). Mais je n'ai plus guère que des difficultés d'exécution. Puis il faudra récrire le tout, car c'est un peu gâché comme style. Plusieurs passages auront besoin d'être reécrits, et d'autres désécrits. Ainsi, j'aurai été depuis le mois de juillet jusqu'à la fin de novembre à écrire une scène ! Et si elle m'amusait encore ! Mais ce livre, quelque bien réussi qu'il puisse être, ne me plaira jamais. Maintenant que je le comprends bien dans tout son ensemble, il me dégoûte. Tant pis, ç'aura été une bonne école. J'aurai appris à faire du dialogue et du portrait. J'en écrirai d'autres ! Le plaisir de la critique a bien aussi son charme et, si un défaut que l'on découvre dans son oeuvre vous fait concevoir une beauté supérieure, cette conception seule n'est-elle pas en soi-même une volupté, presque une promesse ?
      Adieu, à bientôt. Mille baisers.
      Ton G.

   ***

 

À LOUISE COLET.

       [Croisset] Vendredi soir, minuit et demi, [28-29 octobre 1853].
      J'ai passé une triste semaine, non pour le travail, mais par rapport à toi, à cause de toi, de ton idée. Je te dirai plus bas les réflexions personnelles qui en sont sorties. Tu crois que je ne t'aime pas, pauvre chère Louise, et tu te dis que tu es dans ma vie une affection secondaire. Je n'ai pourtant guère d'affection humaine au-dessus de celle-là, et quant à des affections de femme, je te jure bien que tu es la première, la seule, et j'affirme plus : je n'en ai pas eu de pareille, ni de si longue, et de si douce, ni de si profonde surtout. Quant à cette question de mon installation immédiate à Paris, il faut la remettre, ou plutôt la résoudre tout de suite. Cela m'est impossible maintenant (et je ne compte pas l'argent que je n'ai pas et qu'il faut avoir). Je me connais bien, ce serait un hiver de perdu et peut-être tout le livre. Bouilhet en parle à son aise, lui qui heureusement à l'habitude d'écrire partout, qui depuis douze ans travaille en étant continuellement dérangé. Mais moi, c'est toute une vie nouvelle à prendre. Je suis comme les jattes de lait : pour que la crème se forme, il faut les laisser immobiles. Cependant je te le répète : si tu veux que je vienne, maintenant, tout de suite, pendant un mois, deux mois, quatre mois, coûte que coûte, j'irai ; tant pis ! Sinon, voici mes plans et ce que j'ai fait. D'ici à la fin de la Bovary je t'irai voir plus souvent, huit jours tous les deux mois, sans manquer d'une semaine, sauf cette fois où tu ne me reverras qu'à la fin de janvier [...]. Ainsi nous nous verrons ensuite au mois d'avril, de juin, de septembre, et dans un an je serai bien près de la fin. J'ai causé de tout cela avec ma mère. Ne l'accuse pas (même en ton coeur), car elle est plutôt de ton bord. J'ai pris avec elle mes arrangements d'argent et elle va faire cette année ses dispositions pour mes meubles, mon linge, etc. J'ai déjà avisé un domestique que j'emmènerai à Paris. Tu vois donc que c'est une résolution inébranlable et, à moins que je ne sois crevé d'ici à trois cents pages environ, tu me verras installé dans la capitale. Je ne déménagerai rien de mon cabinet parce que ce sera toujours là que j'écrirai le mieux, et qu'en définitive je passerai le plus de temps, à cause de ma mère qui se fait vieille. Mais rassure-toi, je serai piété là-bas et bien.
      Sais-tu où m'a mené la mélancolie de tout cela et quelle envie elle m'a donnée ? Celle de foutre là à tout jamais la littérature, de ne plus rien faire du tout et d'aller vivre avec toi, en toi et de reposer ma tête entre tes seins au lieu de me la masturber sans cesse pour en faire éjaculer des phrases. Je me disais : l'Art vaut-il tant de tracas, d'ennui pour moi, de larmes pour elle ? à quoi bon tant de refoulements douloureux pour aboutir en définitive au médiocre ? Car je t'avouerai que je ne suis pas gai. J'ai de tristes doutes par moments, et sur l'homme et sur l'oeuvre, sur celle-ci comme sur les autres. J'ai relu Novembre, mercredi, par curiosité. J'étais bien le même particulier il y a onze ans qu'aujourd'hui (à peu de chose près du moins ; ainsi j'en excepte d'abord une grande admiration pour les putains, que je n'ai plus que théorique et qui jadis était pratique). Cela m'a paru tout nouveau, tant je l'avais oublié ; mais ce n'est pas bon, il y a des monstruosités de mauvais goût, et en somme l'ensemble n'est pas satisfaisant. Je ne vois aucun moyen de le récrire, il faudrait tout refaire. Par-ci, par-là une bonne phrase, une belle comparaison, mais pas de tissu de style. Conclusion : Novembre suivra le chemin de l’éducation sentimentale, et restera avec elle dans mon carton indéfiniment. Ah ! quel nez fin j'ai eu dans ma jeunesse de ne pas le publier ! Comme j'en rougirais maintenant !
      Je suis en train d'écrire une lettre monumentale au Crocodile. Dépêche-toi de m'envoyer la tienne, car voilà plusieurs jours que ma mère a écrit la sienne à Mme Farmer et me persécute pour que je lui donne la mienne, afin de la faire partir.
      Je relis du Montaigne. C'est singulier comme je suis plein de ce bonhomme-là ! Est-ce une coïncidence, ou bien est-ce parce que je m'en suis bourré toute une année à dix-huit ans, où je ne lisais que lui ? mais je suis ébahi souvent de trouver l'analyse très déliée de mes moindres sentiments ! Nous avons mêmes goûts, mêmes opinions, même manière de vivre, mêmes manies. Il y a des gens que j'admire plus que lui, mais il n'y en a pas que j'évoquerais plus volontiers et avec qui je causerais mieux.
      L'amour de Mlle Chéron m'émeut médiocrement. Elle est trop laide, cette chère fille ! Quand on a un nez comme le sien, on ne devrait penser qu'à avoir des rhumes de cerveau et non des amants. Et puis cette mère qui l'engage à aimer me paraît stupide. C'est charmant cela, mais après ? Est-ce que Leconte peut l'épouser ? Et si enfin, excédé d'elle, il a la faiblesse de la baiser, crois-tu qu'il ne la plantera pas là, très parfaitement ? Quelle atroce existence il se préparerait le malheureux ! Mais je l'estime trop pour ne pas le préjuger insensible aux charmes de cette infortunée !
      Quant au père Babinet (tu vois bien que c'est le premier besoin de l'humanité etc. , m'écris-tu) c'est tout bonnement de la paillardise, lui. Quand il dit : il me faut une femme, il entend une belle femme, et si un brave garçon voulait bien lui payer une partie chez les Puces ou chez la mère Guérin, cette âme en peine retirerait immédiatement sa culotte. Voilà. Ne confondons pas les genres. Les hommes de son âge et de son époque ne sont point délicats et, s'ils recherchent autre chose que les filles, c'est parce que les filles sont peu complaisantes pour les vieux. Mets-toi bien cela dans l'esprit. Les sentimentalités des vieux (Villemain, etc.) n'ont d'autre cause que la mine rechignée de la putain, à leur aspect. Tu crois qu'ils cherchent l'amour ? Nenni ! Ils évitent seulement une humiliation et tâchent de faire fuir loin d'eux la preuve évidente de leur vieillesse ou de leur laideur. Leconte a donné à Bouilhet une idée qui me plaît (celle de publier toutes ses poésies en un seul volume). Cela m'agrée par sa franchise et sa crânerie. Il est grand, ce garçon-là (Leconte) et je le crois aussi incapable d'une bassesse que d'une banalité !
      Adieu, mille tendres baisers. Dans cinq ou six jours je serai arrivé à mon point. J'attendrai ensuite Bouilhet pour partir. Je crois que c'est au milieu de l'autre semaine. Je couve un rhume, le nez me pique. Encore à toi.
      Ton G.

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