1853

 
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Novembre : Lettres 437 à 441

 

À LOUISE COLET.

      Entièrement inédite en 1927.
      
Jeudi 3 novembre 1853, midi.
      Quel galant que ce Crocodile ! Je commence à être inquiet. Heureusement que l'Océan nous sépare ! Badinguet me rassure. Comme son hymne est piètre ! La mienne a dû lui arriver aujourd'hui.
      Tu as dû recevoir une lettre de Bouilhet t'annonçant notre arrivée pour dans huit jours. Jeudi prochain, à cette heure-ci, je me mettrai en marche pour aller vers toi. Avec quel plaisir je te reverrai, pauvre chère Louise !
      Je refais et rabote mes comices, que je laisse à leur point. Depuis lundi je crois leur avoir donné beaucoup de mouvement et je ne suis peut-être pas loin de l'effet. Mais quelles tortures ce polisson de passage m'aura fait subir ! Je fais des sacrifices de détail qui me font pleurer, mais enfin il le faut ! Quand on aime trop le style, on risque à perdre de vue le but même de ce qu'on écrit ! Et puis les transitions, le suivi, quel empêtrement !
      Tâche d'avoir ce que tu auras fait de la Servante recopié nettement afin que je puisse le lire. Bouilhet a eu du mal à suivre ta lecture, et c'est le lendemain, en chemin de fer, que tout lui est revenu. C'est classé.
      À propos de copie, il me semble que tu en uses lestement avec Leconte. Je ne sais comment les choses se sont passées, mais je trouve cela cavalier envers un homme de pareille valeur.
      Tu dis, chère Louise, que mes lettres sont pour toi une toile de Pénélope, je t'assure aussi que les tiennes à ce propos me causent parfois de grands étonnements. Je te vois un jour fort contente de moi ; puis, le lendemain, c'est autre chose. Mais il me semble que je suis toujours le même. Ces différences que tu trouves dans mes lettres ne viennent que des dispositions différentes dans lesquelles tu les lis. L'une te dilate le coeur, l'autre te l'assombrit, de sorte que souvent je suis tout surpris de ta joie ou de ta tristesse. Je ne varie pas cependant à ton endroit et mon affection pour toi est toujours à Fixe.
      Je vais aujourd'hui à Rouen, dîner avec Bouilhet. Nous avions l'habitude de dîner ainsi tous les ans, à la foire Saint-Romain. Aujourd'hui c'est la dernière fois. Dîner d'adieu et de ressouvenir.
      J'aurais bien voulu t'écrire plus longuement ces jours passés, mais je me hâte de donner une figure à mes comices avant le départ de Bouilhet, et j'ai tant à faire encore d'ici à huit jours ! Enfin, tout a une fin ! et nous nous verrons bientôt, Dieu merci. Ce sera une bouffée d'air et j'en ai besoin.
      Adieu, mille tendres baisers.
      À toi.
      Ton G.

   ***

 

À LOUISE COLET.

       [Croisset] Dimanche, 10 heures [6 novembre 1853].
      Quelle gentille et bonne lettre j'ai reçue de toi, ce matin, pauvre chère Muse ! Quoique tu m'y dises de te répondre longuement, je ne le ferai pas, parce que Bouilhet est là. Je profite même de ce moment où il est à faire ses adieux à ma mère pour t'envoyer ce mot. C'est son dernier dimanche. J'ai le coeur tout gros de tristesse. Quelle pitoyable chose que nous ! Nous avons relu cet après-midi du Melaenis. Nous venons de parler de Du Camp, de Paris, de la politique, etc. Mille douceurs et mille amertumes me reviennent ensemble. Et là maintenant, seul face à face avec ta pensée, l'idée du chagrin continuel que je te cause se mêle à ces autres faiblesses. C'est comme si mon âme avait envie de vomir ses anciennes digestions. L'idée de tes mémoires, écrits plus tard dans une solitude à nous deux, m'a attendri. Moi aussi, j'ai eu souvent ce projet vague. Mais il faut réserver cela pour la vieillesse, quand l'imagination est tarie. Rappelons-nous toujours que l'impersonnalité est le signe de la force. Absorbons l'objectif et qu'il circule en nous, qu'il se reproduise au dehors sans qu'on puisse rien comprendre à cette chimie merveilleuse. Notre coeur ne doit être bon qu'à sentir celui des autres. Soyons des miroirs grossissants de la vérité externe.
      Non, n'invite pas Delisle pour jeudi. Le vendredi si tu veux. Soyons seuls le premier jour. Quoique cela va encore t'indigner, je continuerai à descendre rue du Helder. Bouilhet a été assez mal à l’Hôtel du Bon La Fontaine. J'ai d'ailleurs assez vécu dans ce quartier ! Et puis, au lieu de m'épargner des courses, cela m'en causerait plus. J'expédierai, comme de coutume, les miennes le matin ; puis je viendrai chez toi pour tout le reste du jour (sauf un ou deux peut-être où je n'y dînerai pas). Je t'assure enfin que cela me dérangerait beaucoup de descendre si loin du centre (expression provinciale). Bouilhet a été content de mes comices, refaits, raccourcis et définitivement arrêtés. Moi, ça me paraît un peu sanglé, un peu trop cassé et rude. Je n'ai plus que cinq à sept pages pour que toute cette scène soit finie. Quand je t'ai quittée la dernière fois, je croyais être bien avancé à notre prochaine entrevue ! Quel décompte ! J'ai écrit seulement vingt pages en deux mois. Mais elles en représentent bien cent !
      Je te promets bien qu'à l'avenir, c'est-à-dire cette année, je ne serai jamais si longtemps sans venir. Adieu, chère amie. Tu me dis que tu tressailles d'attente. Et moi !
      Mille baisers. À jeudi. Ne nous fais pas dîner avant 7 heures. Je t'embrasse.
      À toi. Ton G.

   ***

 

À LOUISE COLET.

      Entièrement inédite en 1927.
      
[Mardi soir, 10 heures, 22 novembre 1853.]
      J'avais ici depuis deux jours un énorme paquet du Crocodile que j'ai décacheté et dont je ne t'envoie qu'une partie. L'autre consistait en un re-paquet (inclus dans le tien) à l'adresse de M. Bouilhet. Pour t'épargner la peine de le transmettre et un port de lettres excessif, je te l'envoie par la poste, directement. Est-ce bien ? N'y a-t-il pas indiscrétion ?
      Quel mauvais adieu nous avons eu hier ! Pourquoi ? pourquoi ? Le retour sera meilleur ! Allons courage ! espoir ! J'embrasse tes beaux yeux que j'ai tant fait pleurer. À la fin de la semaine une longue lettre.
      À toi. Ton G.

   ***

 

À MAURICE SCHLÉSINGER.

      [24 novembre 1853.]
      Que vous êtes bon, mon cher Maurice, d'avoir pensé à moi ! Je ne vous oubliais pas de mon côté, croyez-le bien, et depuis ce soir où nous nous sommes séparés sous les arcades Rivoli, je n'ai pas été une seule fois à Paris sans entrer chez Brandus pour savoir de vos nouvelles. Votre exil volontaire est-il définitif ? Avez-vous quitté la France pour toujours ? Vous reverrai-je, et quand ? Dites-le-moi donc ! Ne venez-vous jamais à Paris ? Contez-moi votre vie et vos projets. Rien de ce qui vous touche ne m'est indifférent, vous le savez. Tout est ici pour le plus mal dans le plus exécrable des mondes possibles, et la décrépitude universelle, qui m'entoure de loin, m'atteint au coeur. Je deviens d'un sombre qui me fait peur et d'une tristesse qui m'attriste. On ne peut malheureusement s'abstraire de son époque. Or, je trouve la mienne stupide, canaille, etc. , et je m'enfonce chaque jour dans une ourserie qui prouve plus en faveur de ma moralité que de mon intelligence. L'année prochaine, je change de vie et je vais m'installer quatre mois à Paris pour y faire de la littérature militante. La nausée m'en vient déjà ! Tout cela est tombé si bas ! Il est temps néanmoins que je me décide : j'ai bientôt 32 ans et les cheveux me tombent.
      J'ai été cet été à Trouville avec ma mère. J'y ai beaucoup pensé à vous en revoyant votre maison. Que n'y étiez-vous, pour nous promener ensemble à cheval au bord de la mer, comme autrefois, et pour fumer des cigares au clair de lune ! Vous rappelez-vous cette belle soirée sur la Touques, où Panofka nous jouait des variations sur la romance du Saule ? Il y a de cela dix-sept ans, environ ! Que devient Mlle Maria. Elle doit être grande maintenant. La mariez-vous ?
      Quant à ma famille, à moi, rien de nouveau n'y est survenu. Je m'occupe beaucoup de l'éducation de ma petite nièce. Elle commence à parler assez couramment l'anglais et à lire quelques mots d'allemand. Je vous remercie bien de votre invitation. J'en profiterai peut-être à quelque jour. Où est le temps où je n'en refusais aucune, et qu'est devenu ce bon cabinet de la Gazette musicale, où l'on disait de si fortes choses entre quatre et six heures du soir ?
      Quelle étrange chose que la vue des lieux ! Chaque fois que je passe par Vernon, je me penche à la portière machinalement pour vous voir sous le débarcadère ! J'ai déjà perdu tant d'affections, cher ami, je compte tant de morts, en terre et sur terre, que je tiens au peu qui me reste, et je me raccroche à mes souvenirs comme d'autres à leurs espérances.
      Allons, adieu, songez à moi. écrivez-moi. Ma mère a été bien sensible à votre souvenir. Présentez à Mme Maurice toutes mes civilités affectueuses. Embrassez votre fils pour moi et donnez-vous une poignée de main de ma part.
      Tout à vous.

   ***

 

À LOUISE COLET.

      En partie inédite en 1927.
      
[Croisset] Nuit de mardi [29 novembre 1853].
      Sais-tu que tu m'éblouis par ta facilité ? En dix jours tu vas avoir écrit six contes. Je n'y comprends rien (bons ou mauvais, je les admire). Moi, je suis comme les vieux aqueducs : il y a tant de détritus aux bords de ma pensée qu'elle circule lentement et ne tombe que goutte à goutte du bout de ma plume. Quand tu vas être débarrassée de cette besogne, reprends vite ta Servante ! Soigne la fin. Il faut que la folie de Mariette soit hideuse. La hideur dans les sujets bourgeois doit remplacer le tragique qui leur est incompatible. Quant aux corrections, avant d'en faire une seule, remédite l'ensemble et tâche surtout d'améliorer, non par des coupures, mais par une création nouvelle. Toute correction doit être faite en ce sens. Il faut bien ruminer son objectif avant de songer à la forme, car elle n'arrive bonne que si l'illusion du sujet nous obsède. Serre tout ce qui est de Mariette et ne crains pas de développer (en action, bien entendu) tout ce qui est de la servante. Si ta généralité est puissante, elle emportera, ou du moins palliera beaucoup la particularité de l'anecdote. Pense le plus possible à toutes les servantes.
      Et maintenant, causons de nous. Tu es triste, et moi aussi. Depuis mardi matin jusqu'à jeudi soir, c'était à en crever. J'ai senti (comme ce jour dans la baie de Naples où j'allais me noyer, et où ma peur, me faisant peur, cessa de suite) que mon sentiment me submergeait. J'avais une fureur sans cause. Mais j'ai lâché là-dessus des robinets d'eau glacée, et me revoilà debout. L'absence de Bouilhet m'est dure. Joins-y les idées que je me fais de ta solitude, de ton chagrin, le monologue que je me tiens au coin de mon feu et où je me dis : "Elle m'accuse, elle pleure !" ; et les phrases à faire, le mot qu'on cherche !... Quelle saleté que la vie ! Quel maigre potage couvert de cheveux !
      Ne nous plaignons pas ; nous sommes des privilégiés ! Nous avons dans la cervelle des éclairages au gaz ! Et il y a tant de gens qui grelottent dans une mansarde sans chandelle ! Tu pleures quand tu es seule, pauvre amie ! Non, ne pleure pas, évoque la compagnie des oeuvres à faire ; appelle des figures éternelles. Au-dessus de la vie, au-dessus du bonheur, il y a quelque chose de bleu et d'incandescent, un grand ciel immuable et subtil dont les rayonnements qui nous arrivent suffisent à animer des mondes. La splendeur du génie n'est que le reflet pâle de ce Verbe caché. Mais si ces manifestations nous sont, à nous autres, impossibles, à cause de la faiblesse de nos natures, l'amour, l'amour, l'aspiration nous y envoie ; elle nous pousse vers lui, nous y confond, nous y mêle. On peut y vivre ; des peuples entiers n'en sont pas sortis, et il y a des siècles qui ont ainsi passé dans l'humanité comme des comètes dans l'espace, tout échevelés et sublimes. Tu te plains de ce que nous ne sommes pas dans les conditions ordinaires. Mais c'est là le mal, de vouloir s'étendre sur la vie, comme faisait élisée sur le cadavre du petit enfant. On a beau se ratatiner, on est trop grand, et la putréfaction ne palpite pas sous nous. L'immense désir ne soulève même pas la patte d'une mouche, et nos meilleures voluptés nous font pleurer comme nos pires deuils. Si j'étais cet égoïste dont on parle, je te tiendrais d'autres discours. Avec quel soin, au contraire, dans l'intérêt de ma vanité ou de mes plaisirs, ne déclamerais-je pas sur les doux trésors de ce bas monde ! Les hommes, en effet, veulent toujours se faire aimer, même quand ils n'aiment point, et moi, si j'ai souhaité quelquefois que tu m'aimasses moins, c'était dans les moments où je t'aimais le plus, quand je te voyais souffrir à cause de moi. Dans ces moments-là, j'aurais voulu être crevé. Tu n'as qu'à demander à Bouilhet si lundi soir, alors que tu me jugeais si irrité contre toi, demande-lui, dis-je, si ce n'était pas plutôt contre moi-même que toute cette irritation se tournait.
      Comment se fait-il que depuis huit jours j'aie bien travaillé, quand il me semble que je ne pense pas du tout à mon travail ? J'ai écrit cinq pages. J'aurai définitivement fini les comices à la fin de la semaine prochaine. Si tout continuait à marcher comme cela, j'aurais fini cet été. Mais sans doute que je m'abuse. Pourtant, il me semble que c'est bon. Peut-être est-ce l'envie que j'ai d'avoir fini et de nous rejoindre enfin d'une manière plus continue, qui me chauffe en dessous sans que je m'en doute. À propos de chauffage, cette pauvre mère Roger est-elle définitivement [...] ?
      Bouilhet s'oublie à Capoue ! et Mme Blanchecotte aussi ! Ah mon Dieu. As-tu réfléchi quelquefois à toute l'importance qu'a le [...] dans l'existence parisienne ? Quel commerce de billets, de rendez-vous, de fiacres stationnant au coin des rues, stores baissés ! Le [...] est la pierre d'aimant qui dirige toutes les navigations. Il y a de quoi devenir chaste par contraste. Je ne hais pas Vénus, mais quel abus ! J'aime dans ce monde-là deux choses : la chose d'abord, en elle-même, la chair ; puis la passion, violente, haute, rare, la grande corde pour les grands jours. C'est pourquoi le cynisme me plaît, tout comme l'ascétisme. Mais j'exècre la galanterie. On peut bien vivre sans cela, parbleu ! Cette perpétuelle confusion de la culotte et du coeur me fait vomir. Quand il se rencontre des affections complexes et qui s'entrelacent par tous les bouts de l'être, comme la nôtre, cela sort de l'amour et rentre dans une physiologie supérieure à laquelle, contre laquelle et pour laquelle rien ne fait. Elle est réglée comme le battement de votre sang et co-éternelle à vous comme votre conscience.
      Enfin cette Edma me dégoûte, même de loin. Tu excuses Bouilhet et tu plains Léonie : le premier parce qu'il est loin de sa maîtresse et l'autre parce qu'elle est trompée (c'est le mot consacré). Quant à moi je l'excuse aussi parfaitement (et même je l'approuve, si ça l'amuse). Mais ma raison est toute contraire à la tienne. Quand on sort des bras de quelqu'un, on a un arrière-goût à l'âme qui empêche de goûter les saveurs nouvelles. Après ça, les contrastes ! C'est aussi une loi culinaire. Moi, je vis au bain-marie.
      Adieu, je t'embrasse dans tout mon jus. Mille baisers. À toi.
      Ton G.
      Mon cousin et sa longue épouse sont arrivés ce soir. Ils débarquent de Paris. Ils sont "fatigués de la cuisine de restaurant". Ils ont été aux Français, à l'Opéra et à l'Opéra-Comique ! les trois théâtres voulus, les seuls théâtres bien. Ils ont vu à l'Opéra-Comique le Châlet : "c'est charmant, quoique ce soit ancien."
      Ô les bourgeois ! Je voudrais avec la peau du dernier des bourgeois, etc. ; voir Des Barreaux.

   ***