1853

 
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Décembre : Lettres 442 à 449

 

À LOUISE COLET.

      Entièrement inédite en 1927.
      
[Vendredi, 2 h de nuit, 9 décembre 1853.]
      Sais-tu que tu finis par m'inquiéter avec tes maladies physiques ? Qu'est-ce que veulent dire ces vomissements-là ? Voilà plusieurs mois qu'ils te sont fréquents. Tu devrais consulter quelqu'un d'intelligent. Les ganaches qui te soignent, tels que les sieurs Vallerand et Appert, ne peuvent que te donner de mauvais conseils.
      Je ne crois nullement à la médecine, mais à de certains médecins, à des innéités spéciales, de même que je ne crois pas aux poétiques mais aux poètes. Et il est si ennuyeux d'être malade ! Car il faut se soigner et c'est là qu'on sent le fardeau de l'existence vous peser sur les épaules. écris-moi donc de suite pour me dire comment tu vas.
      Je suis très fatigué ce soir. (Voilà deux jours que je fais du plan, car enfin, Dieu merci, mes comices sont faits, ou du moins ils passeront pour tels jusqu'à nouvelle révision.) Aussi je ne t'écrirai que brièvement. Tu en auras plus long la première fois. J'attendais tes contes. Ne me les enverras-tu pas à recaler ?
      Je n'ai lu de d'Aubigné que le Baron de Foeneste ; il y a longtemps. Ce que j'en ai compris m'a plu ; mais c'est difficile à entendre, à cause du patois poitevin qui y est intercalé.
      J'ai lu de plus une vie de D'Aubigné par lui-même, fort belle. Je dois même avoir des notes de cela au fond de quelque carton ; mais où ? Je suis encombré par tant de notes, de lettres et de papiers que je ne m'y reconnais plus. Aussi c'est après-demain, sans faute, que je me mets à remuer tout ce fumier de ma vie. Quelles ordures je vais retrouver ! (car je n'ai jusqu'à présent brûlé aucun papier). Ce sera une longue besogne ! Mais j'y apprendrai sans doute des choses dont je ne me doute plus.
      Adieu, je t'embrasse. Porte-moi donc mieux. Mille baisers. À toi. Ton G.

   ***

 

À LOUIS BOUILHET.

      [Croisset, 10 décembre [?] 1853.]
      [Pléiade : 8 décembre 1853]

      Tu as dû dîner ce soir avec ma mère, et Caroline t'aura embrassé de ma part, pauvre cher vieux. Il me fait plaisir que ta première visite rouennaise ait été celle-là. Moi, me voilà donc resté seul ici comme un roquentin, comme un ours, comme un "meschant". Je fais un feu atroce et je n'entends que le murmure de la flamme avec les palpitations régulières de ma pendule. Le seul bruit humain que j'aie perçu depuis tantôt a été une gueulade d'hommes soûls qui ont passé tout à l'heure, en chantant. Il en va être ainsi pendant trois semaines. Je suis curieux de voir la mine que je vais faire. J'éprouverai si l'homme décidément est un animal sociable.
      J'espère d'ici à ton arrivée avancer ferme la Bovary. Si ma scène d'amour n'est pas faite, elle le sera aux trois quarts. Sais-tu combien les comices (recopiés) tiennent de pages ? 23. Et j'y suis depuis le commencement de septembre. Quels piètres primesautiers nous faisons, avouons-le !
      J'ai relu hier toute la première partie. Cela m'a paru maigre. Mais ça marche (?). Le pire de la chose est que les préparatifs psychologiques, pittoresques, grotesques, etc. qui précèdent, étant fort longs, exigent, je crois, un développement d'action qui soit en rapport avec eux. Il ne faut pas que le prologue emporte le récit (quelque déguisé et fondu que soit le récit), et j'aurai fort à faire pour établir une proportion à peu près égale entre les aventures et les pensées. En délayant tout le dramatique, je pense y arriver à peu près. Mais il aura donc 75 000 pages, ce bougre de roman-là ! Et quand finira-t-il ?
      Je ne suis pas mécontent de mon article de Homais (indirect et avec citations). Il rehausse les comices et les fait paraître plus courts parce qu'il les résume.
      Et toi, vieux, ton Homme avance-t-il ? Envoie-moi donc quelque chose. Je ne suis pas difficile sur la quantité, tu le sais.
      Pourquoi crois-je que d'ici à peu nous aurons du sieur Théo des fossiles quelconques, comme nous avons eu du latin après Melaenis ? était-il bête, l'autre jour, ce brave garçon ! (Son acharnement sur "écarté", sa théorie qu'il ne faut pas être harmonieux, etc.). Allons, pas fort ! pas fort du tout ! Si tu savais comme je t'ai aimé frénétiquement quand, au coin de la rue, après l'avoir quitté, tu m'as dit : "Non... non... solide comme la colonne ! comme la colonne ! s... n... de D... !"
      Oui, il ne faut pas nous démonter ! Ne prenons aucun souci de tout cela et causons un peu des gars Texier et Du Camp. C'était charmant ! très coquet ! Et l'excuse "il était si jeune" est un mot, un mot historique. C'est peut-être par là que Du Camp passera à la postérité. Comme basse bêtise, ineptie, maladresse et grossièreté, il est de la famille de "je crois que tu as un ramollissement au cerveau". Voilà de ces choses qu'il faut colporter et ne point se gêner de redire.
      J'ai trouvé la Muse peu forte en cette circonstance. À ta place, dit-elle, elle eût fait explosion. Oh ! non ! non ! C'eût été une sottise, car tout homme médiocre considérant le blâme comme quelque chose de désagréable, il s'ensuit que l'on doit prendre pour baume toute la fange qu'on nous prodigue. Quand on descend dans la rue et que vient à souffler sur nous la poussière des passions et des bêtises humaines, il faut courber la tête, se rouler dans son manteau et passer droit. Puis, à la porte du sanctuaire, on rejette toute cette ordure avec un grand mouvement d'épaule.
      Tu serais bien maladroit de leur donner les Fossiles pour rien. Dans ce cas-là, il vaudrait mieux les donner à n'importe quel journal, le Pays (?), la Presse (?), qui te les prendrait comme variétés. Mais pousse le père Babinet pour la Revue des Deux-Mondes.
      Sais-tu que tes lettres sont bien courtes, mon pauvre vieux ! Je ne sais pas comment tu es installé, comment tu vis... De quelle façon arranges-tu tes heures ? Tu dois te trouver avoir beaucoup de temps. À toi. Que cogites-tu entre les vers ? Mes compliments à Pétrus Borel et apporte-le-moi quand tu viendras.

   ***

 

À LOUISE COLET.

      [Croisset] Nuit de mercredi, 1 heure [14 décembre 1853].
      Voilà sept jours que je vis d'une drôle de manière, et charmante. C'est d'une régularité si continue qu'il m'est impossible de m'en rien rappeler, si ce n'est l'impression. Je me couche fort tard et me lève de même. Le jour tombe de bonne heure, j'existe à la lueur des flambeaux ou plutôt de ma lampe. Je n'entends ni un pas ni une voix humaine, je ne sais ce que font les domestiques, ils me servent comme des ombres. Je dîne avec mon chien ; je fume beaucoup, me chauffe raide et travaille fort : c'est superbe ! Quoique ma mère ne me dérange guère d'habitude, je sens pourtant une différence et je peux, du matin au soir et sans qu'aucun incident, si léger qu'il soit, me dérange, suivre la même idée et retourner la même phrase. Pourquoi sens-je cet allégement dans la solitude ? Pourquoi étais-je si gai et si bien portant (physiquement) dès que j'entrais dans le désert ? Pourquoi tout enfant m'enfermais-je seul pendant des heures dans un appartement ? La civilisation n'a point usé chez moi la bosse du sauvage, et malgré le sang de mes ancêtres (que j'ignore complètement et qui sans doute étaient de fort honnêtes gens), je crois qu'il y a en moi du Tartare et du Scythe, du Bédouin, de la [sic] Peau-Rouge. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il y a du moine. J'ai toujours beaucoup admiré ces bons gaillards qui vivaient solitairement, soit dans l'ivrognerie ou dans le mysticisme. Cela était un joli soufflet donné à la race humaine, à la vie sociale, à l'utile, au bien-être commun. Mais maintenant ! L'individualité est un crime. Le XVIIIe siècle a nié l’âme, et le travail du XIXe sera peut-être de tuer l’homme. Tant mieux de crever avant la fin ! car je crois qu'ils réussiront. Quand je pense que presque tous les gens de ma connaissance s'étonnent de la manière dont je vis, laquelle à moi me semble être la plus naturelle et la plus normale ! Cela me fait faire des réflexions tristes sur la corruption de mon espèce, car c'est une corruption que de ne pas se suffire à soi-même. L'âme doit être complète en soi. Il n'y a pas besoin de gravir les montagnes ou de descendre au fleuve pour chercher de l'eau. Dans un espace grand comme la main, enfoncez la sonde et frappez dessus, il jaillira des fontaines. Le puits artésien est un symbole et les Chinois, qui l'ont connu de tout temps, un grand peuple.
      Si tu étais dans ces principes-là, chère Muse, tu pleurerais moins et tu ne serais pas maintenant à recorriger la Servante. Mais non, tu t'acharnes à la vie ; tu veux faire résonner ce sot tambour qui vous crève sous le poing à tout moment et dont la musique n'est belle qu'en sourdine, quand on lâche les cordes au lieu de les tendre. Tu aimes l'existence, toi ; tu es une païenne et une méridionale ; tu respectes les passions et tu aspires au bonheur. Ah ! cela était bon quand on portait la pourpre au dos, quand on vivait sous un ciel bleu et quand, dans une atmosphère sereine, les idées, jeunes écloses, chantaient sous des formes neuves, comme sous un feuillage d'avril des moineaux joyeux. Mais moi je la déteste, la vie. Je suis un catholique ; j'ai au coeur quelque chose du suintement vert des cathédrales normandes. Mes tendresses d'esprit sont pour les inactifs, pour les ascètes, pour les rêveurs. Je suis embêté de m'habiller, de me déshabiller, de manger, etc. Si je n'avais peur du hachisch, je m'en bourrerais au lieu de pain et, si j'ai encore trente ans à vivre, je les passerais ainsi, couché sur le dos, inerte et à l'état de bûche. J'avais cru que tu me tiendrais compagnie dans mon âme, et qu'il y aurait autour de nous deux un grand cercle qui nous séparerait des autres. Mais non. Il te faut, à toi, les choses normales et voulues. Je ne suis pas "comme un amant doit être". En effet, peu de gens me trouvent "comme un jeune homme doit être". Il te faut des preuves, des faits. Tu m'aimes énormément, beaucoup plus qu'on ne m'a jamais aimé et qu'on ne m'aimera. Mais tu m'aimes comme une autre m'aimerait, avec la même préoccupation des plans secondaires et les mêmes misères incessantes.
      Tu t'irrites pour un logement, pour un départ, pour une connaissance que je vais voir. Et si tu crois que ça me fâche ? Non, non. Mais cela me chagrine et me désole pour toi. Comprends-le donc ! tu me fais l'effet d'un enfant qui prend toujours les couteaux de sa poupée pour se hacher les doigts et qui se plaint des couteaux. L'enfant a raison, car ses pauvres doigts saignent. Mais est-ce la faute des couteaux ? Ne faut-il plus qu'il y ait de fer au monde ? Il faut alors prendre des soldats de plomb. Cela est facile à tordre.
      Ah ! Louise ! Louise ! chère et vieille amie, car voilà huit ans bientôt que nous nous connaissons, tu m'accuses ! Mais t'ai-je jamais menti ? Où sont les serments que j'ai violés, et les phrases que j'ai dites que je ne redise point ? Qu'y a-t-il de changé en moi, si ce n'est toi ? Ne sais-tu pas que je ne suis plus un adolescent et que je l'ai toujours regretté pour toi et pour moi ? Comment veux-tu qu'un homme abruti d'Art comme je le suis, continuellement affamé d'un idéal qu'il n'atteint jamais, dont la sensibilité est plus aiguisée qu'une lame de rasoir, et qui passe sa vie à battre le briquet dessus pour en faire jaillir des étincelles, etc. , etc. (exercice qui fait des brèches à ladite lame), comment veux-tu que celui-là aime avec un coeur de vingt ans et qu'il ait cette ingéniosité sic des passions qui en est la fleur ? Tu me parles de tes derniers beaux jours. Il y a longtemps que les miens sont partis, et je ne les regrette pas. Tout cela était fini à 18 ans. Mais des gens comme nous devraient prendre un autre langage pour parler d'eux-mêmes. Nous ne devons avoir ni beaux ni vilains jours. Héraclite s'est crevé les yeux pour mieux voir ce soleil dont je parle. Allons, adieu. écoute Bouilhet. C'est un maître homme et qui non seulement sait faire des vers, mais qui a du jugement, comme disent les bourgeois, chose qui manque généralement aux bourgeois et aussi aux poètes.
      Adieu encore ; mille baisers au coeur ; à toi.
      Ton G.

   ***

 

À LOUISE COLET.

      En partie inédite en 1927.
      
[Croisset] Dimanche soir, 1 heure [18 décembre 1853].
      J'ai mille excuses à te faire, pauvre chère Muse (commençons par nous embrasser). Quand je dis excuses, ce sont plutôt des explications.
      Je ne méprise nullement la Servante. Qui t'a fourré ça dans la tête ? Au contraire ! au contraire ! Si j'avais jugé la chose mauvaise, je te l'eusse déclaré comme j'ai fait pour ta Princesse, pour ta comédie de l’Institutrice. Mais non ! Tu ne comprends jamais les demi-teintes. Je pense comme toi que tu n'as peut-être jamais écrit de plus beaux vers et en plus grande quantité dans la même oeuvre. Mais, et ici commencent les réticences, d'abord je ne te sais nul gré de faire de beaux vers : tu les ponds comme une poule les oeufs, sans en avoir conscience (c'est dans ta nature, c'est le bon Dieu qui t'a faite comme ça). Rappelle-toi encore une fois que les perles ne font pas le collier, c'est le fil, et c'est parce que j'avais admiré dans la Paysanne un fil transcendant, que j'ai été choqué ne plus l'apercevoir si net dans la Servante. Tu avais été, dans la Paysanne, shakespearienne, impersonnelle. Ici, tu t'es un peu ressentie de l'homme que tu voulais peindre. Le lyrisme, la fantaisie, l'individualité, le parti pris, les passions de l'auteur s'entortillent trop autour de ton sujet. Cela est plus jeune et, s'il y a une supériorité de forme incontestable, des morceaux superbes, l'ensemble ne vaudra jamais l'autre (?) parce que la Paysanne a été imaginée, que c'est un sujet de toi, et en imaginant on reproduit la généralité, tandis qu'en s'attachant à un fait vrai, il ne sort de votre oeuvre que quelque chose de contingent, de relatif, de restreint. Tu m'objectes n'avoir pas voulu faire de didactique. Qui te parle de didactique ? Si ! il fallait faire la Servante ! Maintenant, il est trop tard, et au reste peu importe. Une fois le titre mis de côté, ce sera une fort belle oeuvre et émouvante. Mais élague tout ce qui n'est pas nécessaire à l'idée même de ton sujet. Ainsi, pourquoi ta grande artiste, à la fin, qui vient parler à Mariette ? à quoi bon ce personnage complètement inutile dans le drame, et fort incolore par lui-même ? Soigne les dialogues et évite surtout de dire vulgairement les choses vulgaires. Il faut que tous les vers soient des vers.
      
La continuité constitue le style, comme la constance fait la vertu. Pour remonter les courants, pour être bon nageur, il faut que, de l'occiput jusqu'au talon, le corps soit couché sur la même ligne. On se ramasse comme un crapaud et l'on se déploie sur toute la surface, en mesure, de tous les membres, tête basse et serrant les dents. L'idée doit faire de même à travers les mots et ne point clapoter en tapant de droite et de gauche, ce qui n'avance à rien et fatigue. Mais comment pouvais-tu me juger assez borné pour méconnaître la valeur de ta Servante ?
      Dis-moi donc, et n'oublie pas, si je n'ai point commis une grande sottise en décachetant le dernier paquet du Crocodile et en envoyant directement la lettre à Me B***. C'était pour t'épargner un port de lettre considérable, voilà tout. Lui réponds-tu, au Crocodile ? Encore un mot sur les lettres ; nous causerons de nous ensuite. C'est à propos de ta comédie que l'on va insérer dans le Pays. Tu t'étonnes de la pudibonderie de Cohen. Eh bien ! il est de l'opinion générale. Sois sûre que ce qu'il dit, d'autres le pensent et ne le disent pas.
      Voilà où nous en sommes. Tu as vu le scandale de Sainte-Beuve qui trouvait que tu manquais de délicatesse ! Ce sont de ces choses dont il faut profiter, ou plutôt qu'il faut exploiter au profit même de son oeuvre. Soyons donc contenus, chastes, sans rien nous interdire comme Intention ; mais surveillons-nous sur les mots.
      Toi, tu te lâches un peu trop en ces matières et tu y mets une candeur qui peut passer pour impudeur (je parle en général, témoin : "c'est le dernier amour, etc. !"). Dans ce conte de la Servante il n'est question que d'impureté, de débauche ! de courtisane ! Interdis-toi, à l'avenir, tout cela. Ton oeuvre y gagnera d'abord, et ensuite tu auras plus de lecteurs et moins de critiques.
      Ces sujets-là te troublent. Je voudrais qu'il te fût interdit d'en parler et j'attends pour t'admirer sans réserve que tu nous aies écrit un conte où il ne soit pas question d'amour, une oeuvre in-sexuelle, in-passionnelle. Médite bien ta Religieuse, et surtout point d'amour et point de déclamation contre les prêtres ni la religion ! Il faut que ton héroïne soit médiocre. Ce que je reproche à Mariette, c'est que c'est une femme supérieure.
      Quant à publier, je ne suis pas de ton avis. Cela sert. Que savons-nous s'il n'y a pas à cette heure, dans quelque coin des Pyrénées ou de la Basse-Bretagne, un pauvre être qui nous comprenne ? On publie pour les amis inconnus. L'imprimerie n'a que cela de beau. C'est un déversoir plus large, un instrument de sympathie qui va frapper à distance. Quant à publier maintenant, je n'en sais rien. Lancer à la fois la Servante et la Religieuse serait peut-être plus imposant, comme masse et contraste. Non ! je n'ai pas pour tout un détachement sépulcral, car rien que d'apprendre tes petites réussites de librairie m'a fait plaisir. Je suis bien peu détaché de toi, va ! pauvre Muse ! moi qui voudrais te voir riche, heureuse, reconnue, fêtée, enviée ! Mais je veux par-dessus tout te voir grande. Ce qui te fait [te] méprendre, c'est que j'en veux à ceci : l’aspiration au bonheur par les faits, par l'action. Je hais cette recherche [de] béatitude terrestre. Elle me semble une manie médiocre et dangereuse. Vivent l'amour, l'argent, le vin, la famille, la joie et le sentiment ! Prenons de tout cela le plus que nous pourrons, mais n'y croyons point. Soyons persuadés que le bonheur est un mythe inventé par le diable pour nous désespérer. Ce sont les peuples persuadés d'un paradis qui ont des imaginations tristes. Dans l'antiquité, où l'on n'espérait (et encore !) que des Champs-Élysées fort plats, la vie était aimable. Je ne te blâme que de cela, toi, pauvre chère Muse, de demander des oranges aux pommiers. Oranger ou pommier, j'étends mes rameaux vers toi et je me couche sur tout ton être.
      À toi, mille baisers partout.
      Ton G.
      Je t'eusse écrit plus longuement sans la résolution que j'ai prise de me coucher un peu de meilleure heure. Voilà plusieurs nuits que je n'entre au lit qu'à 4 heures du matin ; c'est stupide.

   ***

 

À LOUISE COLET.

      En partie inédite en 1927.
      
[Croisset] Nuit de vendredi, 2 heures [23 décembre 1853].
      Il faut t'aimer pour t'écrire ce soir, car je suis épuisé. J'ai un casque de fer sur le crâne. Depuis 2 heures de l'après-midi (sauf vingt-cinq minutes à peu près pour dîner), j'écris de la Bovary, je suis [...], en plein, au milieu ; on sue et on a la gorge serrée. Voilà une des rares journées de ma vie que j'ai passée dans l'illusion, complètement et depuis un bout jusqu'à l'autre. Tantôt, à 6 heures, au moment où j'écrivais le mot attaque de nerfs, j'étais si emporté, je gueulais si fort et sentais si profondément ce que ma petite femme éprouvait, que j'ai eu peur moi-même d'en avoir une. Je me suis levé de ma table et j'ai ouvert la fenêtre pour me calmer. La tête me tournait. J'ai à présent de grandes douleurs dans les genoux, dans le dos et à la tête. Je suis comme un homme qui a trop [...] (pardon de l'expression), c'est-à-dire en une sorte de lassitude pleine d'enivrements. Et puisque je suis dans l'amour, il est bien juste que je ne m'endorme pas sans t'envoyer une caresse, un baiser et toutes les pensées qui me restent. Cela sera-t-il bon ? Je n'en sais rien (je me hâte un peu pour montrer à Bouilhet un ensemble quand il va venir). Ce qu'il y a de sûr, c'est que ça marche vivement depuis une huitaine. Que cela continue ! car je suis fatigué de mes lenteurs. Mais je redoute le réveil, les désillusions des pages recopiées ! N'importe, bien ou mal, c'est une délicieuse chose que d'écrire, que de ne plus être soi, mais de circuler dans toute la création dont on parle. Aujourd'hui par exemple, homme et femme tout ensemble, amant et maîtresse à la fois, je me suis promené à cheval dans une forêt, par un après-midi d'automne, sous des feuilles jaunes, et j'étais les chevaux, les feuilles, le vent, les paroles qu'ils se disaient et le soleil rouge qui faisait s'entrefermer leurs paupières noyées d'amour. Est-ce orgueil ou piété, est-ce le débordement niais d'une satisfaction de soi-même exagérée ? ou bien un vague et noble instinct de religion ? Mais quand je rumine, après les avoir subies, ces jouissances-là, je serais tenté de faire une prière de remerciement au bon Dieu, si je savais qu'il pût m'entendre. Qu'il soit donc béni pour ne pas m'avoir fait naître marchand de coton, vaudevilliste, homme d'esprit, etc. ! Chantons Apollon comme aux premiers jours, aspirons à pleins poumons le grand air froid du Parnasse, frappons sur nos guitares et nos cymbales, et tournons comme des derviches dans l'éternel brouhaha des Formes et des Idées :

      Qu'importe à mon orgueil qu'un vain peuple m'encense...

      
Ceci doit être un vers de M. de Voltaire, quelque part, je ne sais où ; mais voilà ce qu'il faut se dire. J'attends la Servante avec impatience. Ah oui ! va, pauvre Muse, tu as bien raison : "Si j'étais riche, tous ces gens-là baiseraient mes souliers". Pas même tes souliers, mais la trace, l'ombre ! Tel est le courant des choses. Pour faire de la littérature étant femme, il faut avoir été passée dans l'eau du Styx.
      Quant aux offres de Du Camp relativement à Mme Biard, il y a entre les hommes une sorte de pacte fraternel et tacite qui les oblige à être maquereaux les uns des autres. Pour ma part je n'y ai jamais manqué. On reconnaît à cela la bonne éducation, le gentleman. Mais si j'étais directeur d'une revue, je serais peu gentleman. Au reste les articles de la mère B... ne sont pas pires que d'autres. Tout se vaut, au-dessous d'un certain niveau comme au-dessus. Quant à toi, si tu leur envoyais quelque chose, je suis sûr qu'ils l'accepteraient ; à moins que ce ne soit un parti pris de t'écarter complètement, ce qui se peut. Il faudrait pour cela renouer avec le Du Camp, et c'est un homme à ne pas voir, je crois. Cette locution que j'emploie ouvre la porte à toutes les hypothèses. Ce malheureux garçon est un de ces sujets auxquels je ne veux pas penser. Je l'aime encore au fond ; mais il m'a tellement irrité, repoussé, nié, et fait de si odieuses crasses que c'est pour moi "comme s'il était déjà mort", ainsi que dit le duc Alphonse à Mme Lucrezzia. Je ne sais aucun détail lubrique touchant la Sylphide qui, à ce qu'il paraît, a été fortement touchée (et branlée peut-être ?).
      Bouilhet ne m'a écrit dans ces derniers temps que des lettres fort courtes. J'avais toujours jugé ladite une gaillarde chaude, et je vois que je ne me suis pas trompé. Mais elle a l'air de mener ça bien rondement, cavalièrement. Tant mieux ! Cette femme est rouée, elle connaît le monde ; elle pourra ouvrir à Bouilhet des horizons nouveaux... piètres horizons il est vrai ! Mais enfin ne faut-il pas connaître tous les appartements du coeur et du corps social, depuis la cave jusqu'au grenier, et même ne pas oublier les latrines, et surtout ne pas oublier les latrines ! Il s'y élabore une chimie merveilleuse, il s'y fait des décompositions fécondantes. Qui sait à quels sucs d'excréments nous devons le parfum des roses et la saveur des melons ? A-t-on compté tout ce qu'il faut de bassesses contemplées pour constituer une grandeur d'âme ? Tout ce qu'il faut avoir avalé de miasmes écoeurants, subi de chagrins, enduré de supplices, pour écrire une bonne page ? Nous sommes cela, nous autres, des vidangeurs et des jardiniers. Nous tirons des putréfactions de l'humanité des délectations pour elle-même, nous faisons pousser des bannettes de fleurs sur des misères étalées. Le Fait se distille dans la Forme et monte en haut, comme un pur encens de l'Esprit vers l'Éternel, l'Immuable, l'Absolu, l'Idéal.
      J'ai bien vu le père Roger passer dans la rue avec sa redingote et son chien. Pauvre bonhomme !... Comme il se doute peu ! As-tu songé quelquefois à cette quantité de femmes qui ont des amants, à ces quantités d'hommes qui ont des maîtresses, à tous ces ménages sous les autres ménages ? Que de mensonges cela suppose ! Que de manoeuvres et de trahisons, et de larmes et d'angoisses ! C'est de tout cela que ressort le grotesque et le tragique. Aussi l'un et l'autre ne sont que le même masque qui recouvre le même néant, et la Fantaisie rit au milieu comme une rangée de dents blanches au-dessus du bavolet noir.
      Adieu, chère bonne Muse ; de t'écrire m'a passé mon mal au front ; je le mets sous tes lèvres et vais me coucher.
      Encore adieu et mille caresses. À toi.
      Ton G.

   ***

 

À LOUIS BOUILHET.

      [Croisset, décembre 1853, entre le 15 et le 27.]
      [Pléiade : 26 décembre 1853]

      Journée pleine ! et que je m'en vais te narrer. J'ai vu Léonie, j'ai vu des sauvages, j'ai vu Dubuget, Védie, etc. Commençons par le plus beau, les sauvages.
      Ce sont les Cafres dont, moyennant la somme de cinq sols, on se procure l'exhibition, Grande-Rue, II. Eux et leur cornac m'ont l'air de mourir de faim, et la haute société rouennaise n'y abonde pas. Il n'y avait comme spectateurs que sept à huit blouses, dans un méchant appartement enfumé où j'ai attendu quelque temps. Après quoi une espèce de bête fauve, portant une peau de tigre sur le dos et poussant des cris inarticulés, a paru, puis d'autres. Ils sont montés sur leur estrade et se sont accroupis comme des singes autour d'un pot de braise. Hideux, splendides, couverts d'amulettes, de tatouages, maigres comme des squelettes, couleur de vieilles pipes culottées, face aplatie, dents blanches, oeil démesuré, regards éperdus de tristesse, d'étonnement, d'abrutissement, ils étaient quatre et ils grouillaient autour de ces charbons allumés, comme une nichée de lapins. Le crépuscule et la neige qui blanchissait les toits d'en face les couvraient d'un ton pâle. Il me semblait voir les premiers hommes de la terre. Cela venait de naître et rampait encore avec les crapauds et les crocodiles. J'ai vu un paysage de je ne sais où. Le ciel est bas, les nuages couleur d'ardoise. Une fumée d'herbes sèches sort d'une cabane en bambous jaunes, et un instrument de musique, qui n'a qu'une corde, répète toujours la même note grêle, pour endormir et charmer la mélancolie bégayante d'un peuple idiot. Parmi eux est une vieille femme de 50 ans qui m'a fait des avances lubriques ; elle voulait m'embrasser. La société était ébouriffée. Durant un quart d'heure que je suis resté là, ce n'a été qu'une longue déclaration d'amour de la sauvagesse à mon endroit. Malheureusement le cornac ne les entend guère et il n'a pu me rien traduire. Quoiqu'il prétende qu'ils sachent un peu l'anglais, ils n'en comprennent pas un mot, car je leur ai adressé quelques questions qui sont restées sans réponse. J'ai pu dire comme Montaigne : "Mais je fus bien empesché par la bêtise de mon interprète", lorsqu'il voyait, lui aussi, et à Rouen, des Brésiliens, lors du sacre de Charles IX.
      Qu'ai-je donc en moi pour me faire chérir à première vue par tout ce qui est crétin, fou, idiot, sauvage ? Ces pauvres natures-là comprennent-elles que je suis de leur monde ? Devinent-elles que je suis de leur monde ? Devinent-elles une sympathie ? Sentent-elles, d'elles à moi, un lien quelconque ? Mais cela est infaillible. Les crétins du Valais, les fous du Caire, les santons de la haute Égypte m'ont persécuté de leurs protestations ! Pourquoi ? Cela me charme à la fois et m'effraie. Aujourd'hui, tout le temps de cette visite, le coeur me battait à me casser les côtes. J'y retournerai. Je veux épuiser cela.
      J'ai une envie démesurée d'inviter les sauvages à déjeuner à Croisset. Si tu étais là, ce serait une très belle charge à faire. Une seule chose me retient et me retiendra, c'est la peur de paraître vouloir poser. Que de concessions ne fait-on pas à la crainte de l'originalité apparente !
      Comme contraste, en sortant, j'ai rencontré Védie. Voilà les deux bouts de l'humanité ! Cela a complété mon plaisir. J'ai fait des rapprochements. Il m'a salué, en passant, d'un air dégagé.
      Puis je trouvai Léonie grelottant de froid et charmante, excellente et bonne femme. Elle s'embête, m'a-t-elle dit, énormément. Elle n'a pas mis le pied dehors depuis trois semaines. J'y suis resté deux heures. Nous avons beaucoup devisé de l'existence. C'est une créature d'un rare bon sens et qui la connaît, l'existence. Elle me paraît avoir peu d'illusions ; tant mieux. Les illusions tombent, mais les âmes-cyprès sont toujours vertes. Ensuite visite à la bibliothèque, neige épouvantable, perdition des bottes, coupe de cheveux chez Dubuget. Il porte maintenant des cols rabattus comme un barde de salon. Il m'a demandé si "j'éprouvais beaucoup d'intempéries au bord de l'eau", voulant apparemment savoir s'il faisait très froid à la campagne. Quant à la calvitie, pas un mot, point le moindre trait. Je suis sorti soulagé d'un poids de 75 kilogrammes.
      Au bas de la rue Grand-Pont, j'ai songé qu'il fallait me réchauffer par quelque chose de violent et, pensant fort à toi, et je dirai presque à ton intention, je suis entré chez Thillard où j'ai pris un "cahoé" avec un horrifique verre de fil en quatre, ce qui ne m'a pas empêché de parfaitement dîner chez Achille. Joli ordinaire chez ce garçon-là ! Joli ! joli ! Pourquoi s'informe-t-il de toi avec un intérêt tel que j'en suis attendri ?
      Je suis revenu à dix heures, couvert de mon tarbouch, enfoncé dans ma pelisse, toutes glaces ouvertes et fumant. La plaine de Bapeaume était comme un steppe de Russie. La rivière toute noire, les arbres noirs. La lune étalait sur la neige des moires de satin. Les maisons avaient un air d'ours blanc qui dort. Quel calme ! Comme ça se fiche de nous, la nature ! J'ai pensé à des courses en traîneau, aux rennes soufflant dans le brouillard et aux bandes de loups qui jappent derrière vous en courant. Leurs prunelles brillent à droite et à gauche comme des charbons, de place en place, au bord de la route.
      Et ces pauvres Cafres, maintenant, à quoi rêvent-ils ?
      Dans le numéro de la Revue de Paris du 15, à la chronique littéraire, diatribe contre "l'Art pour l'art". "Le temps en est passé, etc." "On a compris, etc.". Je te recommande, du sieur Castille, de jolis dialogues dans la dernière nouvelle : "Aspiration au pouvoir." Quel langage ! quels mots !
      Comment va cette pauvre Muse ? Qu'en fais-tu ? Que dit-elle ? Elle m'écrit moins souvent. Je crois qu'au fond elle est lasse de moi. À qui la faute ? À la destinée. Car moi, dans tout cela, je me sens la conscience parfaitement en repos et trouve que je n'ai rien à me reprocher. Toute autre à sa place serait lasse aussi. Je n'ai rien d’aimable et je le dis là au sens profond du mot. Elle est bien la seule qui m'ait aimé. Est-ce là une malédiction que le ciel lui a envoyée ? Si elle l'osait, elle affirmerait que je ne l'aime pas. Elle se trompe pourtant.

   ***

 

À LOUISE COLET.

      [Croisset] Mercredi, 11 heures du soir [28 décembre 1853].
      Sais-tu ce que je viens de faire, depuis deux heures de l'après-midi, sans désemparer ? De classer, de ranger toute ma correspondance depuis quinze ans. J'en avais plein trois énormes boîtes et quatre cartons ! Je n'ai lu que les écritures qui m'étaient inconnues. Que de gens morts ! Combien il y en a aussi d'oubliés ! J'ai fait là des découvertes très tristes et d'autres très farces. Les yeux me piquent à force d'avoir feuilleté et j'ai les reins fatigués d'être resté si longtemps courbé. Mais voilà un bon débarras de moins ! Je pourrai maintenant commencer l'épuration avec méthode. J'ai brûlé beaucoup de lettres de Mme Didier et de la Sylphide à ton adresse. Je n'ai point retrouvé celle de Gagne. Où est-elle ? Il est vrai que je ne l'ai point cherchée. Les tiennes, cher amour, emplissent tout un carton. Elles sont à part avec les petits objets qui viennent de toi. J'ai revu la branche verte qui était sur ton chapeau à notre premier voyage à Mantes, les pantoufles du premier soir et un mouchoir à moi, [...]. J'ai bien envie de t'embrasser ce soir. Je mets mes lèvres sur les tiennes et je t'étreins du plus profond de moi-même, et partout. À la fin du mois prochain nous nous reverrons ! Voici une année qui vient. À l'autre jour de l'an, si je ne suis pas encore à Paris, j'y aurai du moins mon logement, car je vois qu'il faudra s'y prendre de bonne heure à cause de l'Exposition. Du reste, la Bovary avance. La [...] est faite et je la laisse, parce que je commence à faire des bêtises. Il faut savoir s'arrêter dans les corrections, d'autant qu'on ne voit pas bien les proportions d'un passage quand on est resté dessus trop longtemps. J'attends Bouilhet avec anxiété pour lui lire ce qu'il ne connaît pas. Sa dernière lettre était des plus tristes. Ce que j'avais prévu arrive, Paris l’assombrit. Mais je m'en vais tâcher de lui remonter le moral, comme dirait mon pharmacien. À l'heure qu'il est, il doit être arrivé à Rouen et se livrer avec Léonie à des [...] violents et réitérés, à moins que la Sylphide ne lui ait pris tout son suc.
      Rien n'est plus vrai que tout ce que tu dis dans ta dernière lettre sur les femmes qui viennent chez toi. Sois sûre qu'elles sont toutes jalouses de ta personne et qu'au fond la Sylphide t'exècre. Cela est dans l'ordre. Elle fera tout son possible pour te brouiller avec Bouilhet. Les femmes ne veulent le partage de rien, et qui n'est pas à elles complètement est contre elles. Tu as tout ce qu'il faut pour te faire détester de ce sexe : beauté, esprit, franchise, etc. Pourquoi donc prends-tu toujours sa défense ? Il faut être du côté des forts.
      Sois sans inquiétude, pauvre amie : ma santé est meilleure que jamais. Rien de ce qui vient de moi ne me fait de mal. C'est l'élément externe qui me blesse, m'agite et m'use. Je pourrais travailler dix ans de suite dans la plus austère solitude sans avoir un mal de tête ; tandis qu'une porte qui grince, la mine d'un bourgeois, une proposition saugrenue, etc. , me font battre le coeur, me révolutionnent. Je suis comme ces lacs des Alpes qui s'agitent aux brises des vallées (à ce qui souffle d'en bas à ras du sol) ; mais les grands vents des sommets passent par-dessus sans rider leur surface et ne servent au contraire qu'à chasser la brume. Et puis, ce qui plaît fait-il jamais du mal ? La vocation suivie patiemment et naïvement devient une fonction presque physique, une manière d'exister qui embrasse tout l'individu. Les dangers de l'excès sont impossibles pour les natures exagérées.
      J'ai reçu avec infiniment de plaisir la nouvelle de la chute de Mrs Augier et Sandeau. Que ces deux canailles-là aient un raplatissement congru, tant mieux, charmant ! Je suis toujours charmé de voir les gens d'argent enfoncés.
      Ah ! gens d'esprit, qui vous moquez de l'Art par amour des petits sous, gagnez-en donc de l'argent ! Quand je songe que quantité de gens de lettres maintenant jouent à la Bourse ! Si cela n'est pas à faire vomir ! Quoique la Seine, à cette heure, soit froide, j'y prendrais de suite un bain pour avoir le plaisir de les voir crever de faim dans le ruisseau, tous ces misérables-là. Rien ne m'indigne plus, dans la vie réelle, que la confusion des genres. Comme tous ces poètes-là eussent été de bons épiciers, il y a cent ans, quand il était impossible de gagner de l'argent avec sa plume ! quand ce n'était pas un métier (la colère qui m'étouffe m'empêche de pouvoir écrire - littéral). La mine de Badinguet, indigné de la pièce, ou plutôt de l'accueil fait à la pièce ! Hénaurme ! splendide ! Ce bon Badinguet qui désire des chefs-d'oeuvre, en cinq actes encore, et pour relever les Français ! Comme si ce n'était pas assez d'avoir relevé l'ordre, la religion, la famille, la propriété, etc. , sans vouloir relever les Français ! Quelle nécessité ? Mais quelle rage de restauration ! Laisse donc crever ce qui a envie de mourir. Un peu de ruines, de grâce (c'est une des conditions du paysage historique et social) ! Ce pauvre Augier, qui dîne si bien, qui a tant d'esprit, et qui me déclarait, à moi, "n'avoir jamais fourré le nez dans ce bouquin-là" (en parlant de la Bible) !
      As-tu jamais remarqué comme tout ce qui est pouvoir est stupide en fait d'Art ? Ces excellents gouvernements (rois ou républiques) s'imaginent qu'il n'y a qu'à commander la besogne, et qu'on va leur fournir. Ils instituent des prix, des encouragements, des académies, et ils n'oublient qu'une seule chose, une toute petite chose, sans laquelle rien ne vit : l’atmosphère. Il y a deux espèces de littératures, celle que j'appellerais la nationale (et la meilleure) ; puis la lettrée, l'individuelle. Pour la réalisation de la première, il faut dans la masse un fonds d'idées communes, une solidarité (qui n'existe pas), un lien ; et pour l'entière expansion de l'autre, il faut la liberté. Mais quoi dire, et sur quoi parler maintenant ? Cela ira en empirant ; je le souhaite et je l'espère. J'aime mieux le néant que le mal, et la poussière que la pourriture. Et puis l'on se relèvera ! l'aurore reviendra ! Nous n'y serons plus ! Qu'importe ?
      Je suis navré de ce que tu me dis de ce pauvre et excellent Delisle ! Personne ne plaint plus que moi la gêne (il faudrait écrire gehenne) matérielle, et devant ces misères j'ai l'air d'une canaille, moi qui suis à me chauffer devant un bon feu, le ventre plein et dans une robe de soie ! Mais je ne suis pas riche. Oh si je l'étais, rien ne souffrirait autour de moi. J'aime que tout ce que je vois, tout ce qui m'entoure de près ou de loin, tout ce qui me touche enfin, soit bien et beau. Que n'ai-je cent mille francs de rentes ! Dans quel château nous vivrions tous ! J'ai tout juste ce qu'il faut pour vivre honorablement, comme dit le monde (qui n'est pas difficile en fait d'honneur). Enfin c'est déjà beaucoup ! Et je remercie le ciel, ou plutôt l'âge, de n'avoir plus les besoins de luxe que j'avais jadis. Mais je voudrais aider ceux que j'aime. Va, pauvre muse, si quelqu'un a désiré pour sa maîtresse de l'argent, c'est bien moi. Que ne puis-je en avoir pour Delisle aussi, et pour Bouilhet, pour lui faire imprimer son volume etc. Que puis-je faire pour Delisle ? Lui prendre de ses exemplaires ? Cela est impossible, il saura que c'est nous. Si tu trouves quelqu'un de sûr et d'un secret inviolable, dis-le-moi !
      Je ne t'ai point parlé de son Tigre ; j'ai oublié l'autre jour. Eh bien, j'aime mieux le Boeuf, et de beaucoup. Voici mes raisons. Je trouve la pièce inégale et faite comme en deux parties. Toute la seconde, à partir de "Lui, baigné par la flamme..." est superbe. Mais il y a bien des choses dans ce qui précède que je n'aime pas. D'abord la position de la bête qui s'endort le ventre en l'air, ne me semble pas naturelle : jamais un quadrupède ne s'endort le ventre en l'air.

      La langue rude et rose va pendant.

      
Dur ! et va pendant est exagéré de tournure.
      Ce vers :

      Toute rumeur s'éteint autour de son repos,

      
est disparate de ton avec tout ce qui précède et tout ce qui suit. Ces deux mots rumeur et repos, qui sont presque métaphysiques, qui sont non imaginés, me semblent d'un effet mou et lâche. Ainsi intercalé dans une description très précise, je vois bien qu'il a voulu mettre un vers de transition très calme et simple. Eh bien, alors, s'éteint est chargé, car c'est une métaphore par soi-même. Ensuite, nous perdons trop le tigre de vue avec la panthère, les pythons, la cantharide (ou bien alors il n'y en a pas assez ; le plan secondaire, n'étant pas assez long, se mêle un peu au principal et l'encombre). Musculeux, à pythons, ne me semble pas heureux ; sur les serpents, voit-on saillir les muscles ? Le roi rayé, voilà un accolement de mots disparates : le roi (métaphore) rayé (technique). Si c'est roi qui est l'idée principale, il faut une épithète dérivant de l'idée de roi. Si c'est rayé, au contraire, sur qui doit se porter l'attention, il faut un substantif en rapport avec rayé, et il faut appeler le tigre d'un nom qui, dans la nature, ait des raies. Or un roi n'est pas rayé. À partir de là, la pièce me paraît fort belle.

      Mais l'ombre en nappe noire à l'horizon descend

      
est bien ample, bien calme.

      Le vent passe au sommet des bambous, il s'envole
      Et...

      
Superbe. Je n'aime pas à cette place, dans un milieu si raide, les nocturnes gazelles, pour dire qui viennent pendant la nuit. C'est une expression latine ; n'importe, c'est trop poétique à côté d'un vers aussi vrai que celui-ci :

      Le frisson de la faim fait palpiter son flanc.

      
Quant aux quatre derniers, ils sont sublimes.
      Je te prie de ne point lui faire part de mes impressions. Ce bon garçon est assez malheureux maintenant sans que mes critiques s'y joignent. Et toi ? J'attends la Servante ; je te la renverrai épluchée. C'est au mois de février, tu sais, enfin à mon prochain voyage, que je te ferai mon petit cadeau de jour de l'an ! Je t'envoie mille baisers.
      Adieu, chère Louise. À toi.
      Ton G.

      P S. Énault doit être splendide, depuis qu'il est revenu d'Orient. Nous allons avoir encore un voyage d'Orient ! impressions de Jérusalem ! Ah ! mon Dieu ! descriptions de pipes et de turbans. On va nous apprendre encore ce que c'est qu'un bain, etc.
      Mes compliments sur le sonnet. Mais quel est l'indécent ou l'indécente qui a composé le dernier vers ? On n'est jamais trop long ; on ne peut être que trop gros.

   ***

 

À ERNEST CHEVALIER.

      Mercredi soir [1853].
      Pauvre bougre et cher ami, je te croyais parfaitement à Grenoble et en train de faire respecter Thémis, et non aux Andelys souffrant et cacochyme (si l'on peut s'exprimer ainsi). Voilà ce que c'est, mon bon, que de prendre les choses sublunaires trop à coeur. Si tu eusses été philosophe, tu eusses épargné du mouvement à ta bile, du chagrin à ta famille et beaucoup de désagrément à toi-même.
      Et moi aussi, j'ai su ce que c'était que les nerfs. Si la sensibilité est une sorte de guitare que nous avons en nous-mêmes et que les objets extérieurs font vibrer, on a tant raclé sur cette pauvre mienne guimbarde que quantité de cordes en sont cassées depuis longtemps, et je suis devenu sage parce que je suis devenu vieux. Beaucoup de cheveux vous réchauffent la cervelle : or, me voilà chauve.
      Grand moutard ! fous-toi un peu plus doctoralement d'autrui, de ses opinions, de ses discours et de son estime même. Le seul moyen de rester tranquille dans son assiette, c'est de regarder le genre humain comme une vaste association de crétins et de canailles. Plaire à tout le monde est trop difficile. Pourvu qu'on se plaise, ça c'est l'important, et la tâche bien souvent n'est déjà pas si aisée.
      Quand te verra-t-on ? Quand viendras-tu ? toi, ta femme et Mme Leclerc, que ma mère sera fort aise de recevoir de nouveau ? Quant à t'aller voir, je ne peux te le promettre prochainement. Mais si tu ne pouvais venir (ce que je ne crois pas), j'irais un de ces jours aux Andelys, m'assurer moi-même de ta parfaite connaissance dont j'attends des nouvelles. Adieu, vieux. Mille amitiés à toi et pour tous les tiens

   ***